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Full text of "Satyre sotadique de Luisa Sigea sur les arcanes de l'amour et de Vénus en sept dialogues"

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LES  MAITRES   DE   L'AMOUR 


li'Œuvt*e 


de 


Nicolas  Cljorier 


SATYRE  SOTADIQUE  DE  LUISA  SIGEA 

sur  les  Arcanes  de  l'Amour  et  de  Vénus 

EJS    SEPT   DIALOGUES    : 

Li'Esearmouehe  —  Tiùbadieon  —  Anatomie  —   lie  Duel 

Voluptés  —  Amours  —  peseennins 


INTRODUCTION    ET   NOTES 


B.    DE   VILLENEUVE 


Ouvrage  orné  d'une  Gravure  hors  texte 


PARIS 
BIBLIOTHÈQUE  DES  CURIEUX 

4,      RUE     DE     FURSTENBERG,     4 


ZW/04J*32  W°  ? 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/satyresotadiquedOOchor 


L'ŒUVRE  DE  flICOIiAS  CHORIER 


=  //  a  été  lire  de  cet  ourruge  = 

10  exemplaires  sur  Japon   Impérial 

=  (1  à  10)  = 

25  exemplaires  sur  papier  d'Arcbes 

=  ,(li  à  35)  ===== 


Droits  de  reproduction  réservés 
pour  tous  pays,  y  compris  la 
Suède,  la  Norvège  et  le  Danemark. 


Frontispice  de  la  Satyra  Sotadica 

(ÉdiliOD   .Mort,   I7.">7). 


LES  MAITRES   DE    L'AMOUR 

Li'CEuVPe 

de 

Nicolas  Cljorier 


SATYRE  SOTADIQUE  DE  LUISA  SIGEA 

sur  les  Arcanes  de  l'Amour  et  de  Vénus 

EN    SEPT    DIALOGUES    : 

Ii'Eseapmoache  —  Ttùbadieon  —  Anatomie  —    Lie  Duel 
Voluptés  —   Amours  —  peseennins 


INTRODUCTION    ET    NOTES 

PAH 

B.    DE    VILLENEUVE 


Ouvrage  orné  d'une  Gravure  hors  texte 


PARIS 
BIBLIOTHÈQUE  DES  CURIEUX 

4,      RUE     DE     FURSTENBERG,     4 


IJ^THODUCTIOH 


Au  seuil  de  cette  courte  étude,  il  nous  paraît  curieux 
de  consigner  une  constatation,  déconcertante  sans  doute 
pour  les  champions  de  la  morale  publique,  pour  ceux 
qui  s'ingénient  à  classer  les  esprits  et  pour  lesquels  le 
mot  seul  d'erotique  esl  prétexte  à  nausées.  Nous  n'avons 
cependant  pas,  de  parti  pris,  la  prétention  de  scandaliser 
ces  esprits  méthodiquement  pudiques,  non  plus  que  celle 
de  fronder  de  respectables  convictions.  Mais  n'est-il  pas 
permis  de  se  féliciter,  sans  arrière-pensée,  que  deux  des 
œuvres  littéraires  les  plus  franchement  erotiques  aient 
été  composées,  l'une,  la  Satyre  sotadique  d'Aloisia  Sigea, 
par  un  savant  jurisconsulte,  Nicolas  Chorier;  l'autre,  le 
De  fiyuris  Veneris,  par  un  philosophe  érudit,  Friedrich 
Karl  Forberg,  conservateur,  en  1807,  de  la  bibliothèque 
auîique  de  Cobourg. 

Ce  dernier  ouvrage,  dont  Isidore  Liseuxa  pu  présenter 
la  traduction  sous  le  titre  de  Manuel  d'érotoloyie  clas- 


2  L  ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

sique,  est  l'étude  la  plus  complète  des  formes  physiques 
et  antiphysiques  de  la  volupté  charnelle  à  travers  les 
textes  classiques  anciens  et  modernes.  Écrit  pour  ceux 
qui  se  refusent  à  l'ignorance  ténébreuse  aussi  bien  qu'à 
l'étalage  impudique,  pour  ceux  qui  pensent  qu'en  matière 
d'érotisme  le  mieux  est  encore  de  savoir  beaucoup  et  de 
savoir  juste,  le  De  Jïguris  Veneris  sera  toujours  consulté 
avec  fruit  par  les  lettrés  et  les  philosophes  curieux  de 
documents  précis. 

Quant  à  la  Satyre  d'Aloisia  Sigea,  dont  nous  rééditons 
la  traduction,  c'est  une  œuvre  d'imagination,  mais  pleine 
de  documents  sur  les  mœurs  intimes  des  anciens  et  des 
modernes,  et  aussi,  nous  le  verrons  et  nous  y  insisterons, 
empreinte  d'une  philosophie  sexuelle  très  clairvoyante 
et  très  pratique,  émaillée  de  maximes  d'une  morale  sage, 
non  point  sans  doute  à  la  façon  de  graves  stoïciens, 
mais  telles  que  le  bon  La  Fontaine  ne  les  eût  pas  toutes 
désavouées. 

L'auteur,  authentifié  depuis  longtemps  en  dépit  de 
toutes  les  protestations,  Nicolas  Chorier,  naquit  à  Vienne, 
dans  le  Dauphiné,  en  i6o9.  Fils  d'un  procureur  au  bail- 
liage de  Vienne,  il  fut  élevé  par  les  jésuites,  qui,  on  le 
sait,  se  sont  acquis  une  solide  réputation  dans  les  études 
classiques.  Chorier  fut  un  élève  remarquable  :  il  était 
parvenu  à  une  rare  maîtrise  dans  les  langues  anciennes, 
et  particulièrement  en  latin.  Ses  humanités  terminées,  il 
va  suivre  les  cours  de  droit  à  l'Université  de  Valence,  est 
reçu  docteur  en  droit  en  i639  et  se  fait  inscrire  sur  le 
tableau  de  l'ordre  des  avocats  à  la  Cour  des  aides  de 


INTRODUCTION  6 

Vienne.  Ses  débuts  au  barreau  furent  brillants;  mais  le 
goût  des  belles-lettres  l'emportait  chez  lui  sur  la  passion 
de  la  chicane,  et  le  latiniste  de  marque  brûlait  d'essayer 
ses  forces.  En  1640,  il  publiait  eu  latin  un  Éloge  des 
quatre  archevêques  de  Vienne  du  nom  de  Villars;  six  ans 
plus  tard,  en  latin  encore,  le  Portrait  du  magistrat  et. 
de  l'avocat,  et  en  1G48  la  Philosophie  de  l'honnête  homme. 
Mais  tous  ces  opuscules  ne  valurent  à  leur  auteur  aucune 
renommée. 

Nicolas  Chorier  trouve  bientôt  sa  voie  en  se  livrant 
tout  entier  à  l'étude  des  annales  du  Dauphiné,  pour  les- 
quelles il  rassemblait  consciencieusement  ses  matériaux 
dans  les  archives  publiques  et  particulières.  En  i654,  il 
lance  le  prospectus  de  son  Histoire  du  Dauphiné,  et  en 
iG58  il  prélude  à  la  publication  de  ce  grand  ouvrage  en 
donnant  ses  Piecherches  sur  les  antiquités  de  la  ville  de 
Vienne,  recueil  très  précieux  aujourd'hui  encore  en  ce 
qu'il  conserve  le  souvenir  de  monuments  disparus. 

En  16G1  parait  le  premier  volume  de  l'Histoire  du 
Dauphiné,  accueilli  par  d'enthousiastes  éloges  :  le  P. 
Gratte,  jésuite,  le  P.  Trillard  lui  dédièrent  des  odes,  des 
sonnets  d'une  poésie  quelque  peu  fade  ou  même  ridicule, 
mais  qui  témoigne  de  la  faveur  dont  jouit  l'ouvrage  dans 
le  monde  des  savants.  Au  reste,  les  États  du  Dauphiné 
votèrent  à  Chorier,  lors  de  la  publication  de  l'Histoire, 
un  don  de  cinq  cents  louis,  que  le  Parlement,  il  est  vrai, 
refusa  d'ordonnancer,  mais  qui  n'en  reste  pas  moins 
comme  un  nouveau  témoignage  d'estime. 

Quelque  temps  après,  Chorier  reçoit  la  charge  d'avocat 


4  L  ŒUVRE    DE   NICOLAS    CHORIER 

de  la  ville  de  Grenoble,  car  il  avait  dû  quitter  Vienne 
en  1608,  la  Cour  des  aides  ayant  été  supprimée.  Son  nou- 
veau titre  lui  valut  le  désagrément  d'être  impliqué  dans 
un  procès  en  concussion  intenté  aux  consuls  de  Gre- 
noble et  dont  il  sortit  victorieux  après  cinq  longues 
années  de  lutte. 

En  1666,  Chorier  fut  nommé  procureur  du  roi  près  la 
commission  établie  en  Dauphiné  pour  la  recherche  des 
usurpateurs  de  titres  de  noblesse.  Ses  études  spéciales 
le  désignaient  tout  particulièrement  pour  des  fonctions 
aussi  délicates  et  qui  exigeaient,  avec  une  certaine  indé- 
pendance d'esprit,  des  connaissances  généalogiques  très 
approfondies. 

Le  second  volume  de  Y  Histoire  du  Dauphiné  ne  fut 
publié  que  onze  ans  après  le  premier,  en  i(*>72.  Dans  l'in- 
tervalle, Chorier  avait  livré  au  public  Y  Histoire  généalo- 
gique de  la  Maison  de  Sassenage,  sans  grand  intérêt,  et 
l'État  politique  de  la  province  du  Dauphiné-,  ouvrage 
dans  lequel  se  trouvent  des  recherches  curieuses  sur  les 
origines  des  évêchés,  des  établissements  publics  et  <!es 
institutions  de  la  province. 

La  nomenclature  des  publications  historiques,  juri- 
diques ou  généalogiques  de  Chorier  n'ajouterait  pas 
grand'chose  à  notre  étude  et  sortirait  d'ailleurs  de  notre 
cadre.  Chorier  nous  est  connu  d'ores  et  déjà  comme  his- 
torien, comme  juriste;  nous  savons  qu'il  fut,  à  ces  divers 
titres,  très  apprécié  de  ses  contemporains  et  que  ses 
œuvres  sont  restées  pour  la  postérité  comme  une  source 
de  documents  uniques. 


INTRODUCTION 


Mais  ce  n'est  pas  là  tout  Chorier  :  il  ne  fut  pas  absorbé 
par  ces  arides  et  ingrates  études  au  point  de  laisser 
étouffer  en  lui  toute  imagination .  Ce  n'est  pas  impuné- 
ment qu'on  nourrit  son  esprit  des  littératures  anciennes  : 
l'empreinte  en  est  ineffaçable. 

«  L'amour  des  lettres,  dit  Chorier  lui-même  dans  ses 
Mémoires,  ne  cessa  de  m'inonder  et  de  me  baigner  de  sa 
volupté  céleste...  Je  vouai  mon  plus  fervent  amour  et 
mon  attention  la  plus  diligente  aux  muses  latines  et 
françaises  (i).  »  Et  parmi  les  auteurs  anciens,  Chorier 
déclare  apprécier  particulièrement  et  lire  fréquemment 
à  ses  amis  Perse,  «  ce  poète  si  obscur,  dans  les  Satires 
duquel,  comme  au  fond  d'une  ténébreuse  caverne,  on 
découvrira,  sans  regretter  sa  peine,  des  perles  de  sagesse 
et  de  doctrine  du  plus  haut  prix  ».  {Mémoires,  III,  2.) 

A  fréquenter  intellectuellement  de  pareils  esprits, 
Chorier  devait  éprouver  le  désir  de  les  imiter.  Son  inspi- 
ration fut  discrète,  ou  du  moins  se  manifesta  tardive- 
ment en  public.  Ce  n'est,  en  effet,  qu'en  1G80  qu'il  publia 


(1)  Mémoires,  I,  2.  —  Les  Mémoires  de  Nicolas  Chorier  ne  paru- 
rent pas  de  son  vivant.  Ils  furent  publiés  pour  la  première  fois, 
dans  leur  texte  latin,  en  1840,  dans  le  Bulletin  de  la  Société  de  sta- 
tistique du  département  de  l'Isère,  sous  le  titre  choisi  par  Chorier 
lui-même  :  Nicolai  Chorerii  Viennensis  J.  C.  Aduersariorum  de  vita 
et  rébus  suis  libri  III  (Carnet  de  notes  de  N.  Chorier,  de  Vienne, 
sur  sa  vie  et  ses  actes,  trois  livres).  Une  traduction  fut  publiée  par 
F.  Crozet,  à  Grenoble,  en  1868.  Texte  et  traduction  ont  paru  dans 
la  Curiosité  littéraire  et  bibliographique  de  Liseux,  3°  et  4e  séries, 
1882  et  i883. 


'*»  L'ŒUVRE    DE   NICOLAS    CHORIEK 

le  recueil  de  ses  poésies  latines,  sous  le  titre  Nicolai 
Chorerii  Viennensis  Carminum  liber  imus,  Gratiano- 
poli,  iG3o.  Mais  ce  recueil,  d'apparence  modeste,  fut  une 
révélation  pour  un  grand  nombre  de  sceptiques.  Il  con- 
tenait deux  poèmes  :  Poemation  de  laudibas  Aloisiae,  et 
Tiiberoîiis  Genethliacon,  dont  nous  publions  plus  loin  la 
traduction,  et  qui  se  trouvaient  également  dans  un 
livre  imprimé  clandestinement  deux  ans  auparavant 
sous  le  titre  Aloysiae  Sigeae  Toletanae  Satyra  sotadica 
de  arcanis  amoris  et  Veneris.  Aloisia  hispanice  scripsit. 
Latinitate  donavit  Joannes  Meursius. 

Cet  ouvrage  avait  été  imprimé  pour  la  première  fois, 
vers  1609,  à  Lyon  sans  doute,  sous  le  même  titre,  mais 
sans  l'adjonction  des  deux  poèmes  dont  nous  venons 
de  parler.  Il  avait  fait  sensation.  En  un  latin  «  d'une 
élégance  soignée  et  précise  sans  pédantisme  »,  ainsi  que 
dit  Forberg,  l'auteur  dressait  un  tableau  complet  des 
inventions  et  des  secrets  de  l'amour  physique,  quelques- 
uns  aussi  de  l'amour  antiphysique,  sans  épargner  aucun 
détail,  sans  reculer  devant  les  termes  propres  qui  d'ail- 
leurs, dans  la  langue  de  Juvénal,  bravent  l'honnêteté. 

Le  dix-septième  siècle,  malgré  toute  sa  façade  bril- 
lante, sa  morgue  hautaine,  connut  bien,  vers  la  même 
époque,  un  roman  obscène,  Le  Rut  ou  La  Pudeur  éteinte, 
de  Corneille  Blessebois;  mais  c'était  là  de  l'érotisme  sans 
prétention  et  sans  valeur  littéraires,  présenté  dans  une 
langue  heurtée,  brutale  ou  quintessenciée,  faisant  servir 
l'obscénité  à  une  besogne  de  rancune,  de  vengeance  per- 
sonnelle, dont  nous  connaissons  mal  les  motifs. 


INTRODUCTION  7 

La  Satyre  sotadique,  au  contraire,  était  une  œuvre  de 
maître,  n'hésitons  pas  à  dire,  après  d'autres  plus  auto- 
risés, un  chef-d'œuvre.  «J'estime,  a  écrit  Octave Uzanne, 
que  ces  admirables  Dialogue  de  Luisa  Sigea  n'ont  rien 
de  ce  que  le  sens  du  mot  pornographique,  interprété  à 
la  moderne,  semble  désigner.  Tous  les  vrais  lettrés 
seront  de  mon  avis,  j'en  ai  l'assurance,  car  on  ne  trou- 
verait ni  au  dix-neuvième  siècle  ni  à  cette  époque  une 
œuvre  de  si  hautaine  allure  et  de  si  mâle  style  que  celle 
de  <  ihorier  (i).  » 

Dès  l'apparition  du  livre,  présenté  comme  l'ouvrage 
de  l'Espagnole  Luisa  Sigea  traduit  en  latin  par  Jean 
Meursius,  les  curieux  s'informent. 

Luisa  Sigea,  née  à  Tolède  vers  i53o,  était  fille  de  Jacques 
Sigée,  Français  d'origine,  homme  très  lettré,  d'après  les 
témoignages  contemporains.  De  bonne  heure,  Luisa  fit 
de  rapides  progrès  dans  les  lettres  et  les  langues 
anciennes  :  elle  savait  le  grec,  le  latin,  l'hébreu,  le 
syriaque,  l'arabe,  le  castillan,  le  français  et  l'italien.  A 
l'appel  de  Jean  III,  roi  de  Portugal,  qui  avait  entendu 
parler  de  Jacques  Sygée  et  de  ses  filles  (Angela,  la  sœur 
de  Luisa,  était  savante  et  artiste),  la  famille  partit  pour 
Lisbonne.  Le  père  fut  nommé  précepteur  du  duc  de 
Bragance  et  de  ses  frères  ;  Luisa,  à  peine  âgée  de 
treize  ans,  fut  chargée  d'élever  et  d'instruire  la  sœur  du 
roi,  l'Infante  Marie,  fille  du  feu  roi  don  Manuel  et 
d'Éléonore  d'Autriche,  sœur  de  Charles-Quint. 

(i)  Le  Livre,  10  juillet  1882,  p.  439. 


8  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

Après  un  séjour  de  treize  ans  à  la  cour  de  Lisbonne, 
Sygée  se  retira  avec  sa  famille  à  Torres  Novas,  où  Luisa 
épousa,  en  1007,  Francisco  de  Cuevas,  d'une  famille 
noble  mais  pauvre  de  Burgos.  Dans  cette  dernière  ville, 
Luisa  vit  la  reine  de  Hongrie,  sœur  de  Charles-Quint, 
qui  habitait  alors  Yalladolid.  Celle-ci  la  mit  au  nombre 
des  dames  de  sa  maison  et  donna  à  Francisco  de  Cuevas 
la  charge  de  secrétaire  de  ses  commandements.  Mais  la 
reine  mourait  la  même  année,  ne  laissant  au  jeune  ménage 
qu'une  modique  pension. 

Luisa  mourut  elle-même  à  Burgos,  à  l'âge  de  trente 
ans.  Juan  de  Merlo,  écrivant  ses  louanges,  mettait  en 
titre  : 

LOISIAE  SlGAEAE,  TOLETANAE,  SaECULI  Sui  MlNERVAE 

De  son  vivant,  Luisa  Sigea  avait  été  en  correspondance 
littéraire  avec  les  hommes  les  plus  érudits.  Elle  avait 
écrit  un  Dialogus  de  dijjerentia  vitae  rusticae  et  urba- 
nae  qui  n'a  jamais  été  publié.  Le  seul  écrit  d'elle  qui  ait 
été  conservé  est  une  description,  en  vers  latins,  des  jar- 
dins de  Synlra,  palais  des  rois  de  Portugal,  situé  près  de 
Lisbonne  :  il  parut  en  10G6.  En  i546,  elle  avait  adressé 
au  pape  Paul  III  une  épitre  en  cinq  langues  :  hébreu, 
syriaque,  grec,  latin,  arabe.  Paul  III  lui  répondit,  le 
5  janvier  1Ô47,  en  louant  sa  vertu  et  sa  piété  non  moins 
que  son  savoir  (1). 

Quant  à  Meursius  (Jean  II),  fds  de  Jean  icr,  célèbre 
antiquaire  hollandais,  il  fut,  lui  aussi,  un  érudit  précoce. 

(1)  Voir  P.  Allut.  Aloysia  Sigea  et  Nicolas  Chorier.  Lyon,  1862. 


INTRODUCTION  U 

Né  à  Leyde  en  i6i3,  il  mourut  à  quarante  ans,  c'est-à- 
dire  en  i653,  quelques  années  avant  l'apparition  de  la 
Satyre  sotadique.  On  a  de  lui  des  dissertations  d'ordres 
différents  :  Majestas  veneta  :  De  tibiis  veterum,  que 
Gronovius  a  inséré  dans  le  tome  VIII  du  Thésaurus  anti- 
quitatum  graecarum  ;  Obseruationes  politico-miscella- 
neae  ;  Arboretum  sacrum,  sive  de  arborum  consecra- 
tione,  réimprimé  à  la  suite  du  poème  des  Jardins,  de 
Rapin  ;  De  Coronis  liber  sinyularis. 

Ni  l'un  ni  l'autre  de  ces  modestes  érudits  n'avait  pu 
composer  un  pareil  livre  que  la  Satyre  sotadique,  un 
pareil  «  monument  d'impudicité  »,  disaient  en  substance 
de  graves  personnages.  L'un  et  l'autre  étaient,  en  effet, 
complètement  étrangers  à  cette  composition.  La  person- 
nalité véritable  de  l'auteur  ne  larda  pas  à  être  soup- 
çonnée, et  les  soupçons  s'étaient  confirmés  pour  beau- 
coup, même  avant  la  publication  des  poésies  de  Chorier. 

L'avocat  gratianopolitain  ne  pouvait  pas  ne  pas  pré- 
voir les  conséquences  de  cette  publication.  Il  ne  pouvait 
pas  davantage  s'avouer  ouvertement  l'auteur  de  cette 
satire,  on  en  comprend  aisément  les  motifs  ;  et  cepen- 
dant il  devait  lui  sembler  pénible  de  renoncer  à  la 
paternité  d'une  œuvre  qu'il  savait  remarquable.  Il  a  tout 
fait,  en  somme  pour  que  sa  paternité  fût  évidente; 
mais,  pour  satisfaire  aux  exigences  de  sa  situation 
sociale  et  mondaine,  il  a  fait  le  geste  de  la  protestation. 

Dans  l'épître  dédicatoire  de  ses  poésies  latines,  il 
manie,  à  ce  sujet,  l'ironie  de  main  de  maître  : 

«  Je  composai,  dit-il,  le  Tuberonis  Genethliacon  alors 


10  L  ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

que  j'étais  à  Paris,  irrité,  exaspéré  contre  certain  fourbe, 
du  nombre  des  personnages  les  plus  haut  placés.  L'hor- 
rible perfidie  de  cet  hypocrite  stimulait  mon  indignation  ; 
je  me  laissai  donc  aller  un  peu  trop  librement,  par  la 
licence  des  expressions,  à  une  satire  violente  et  insul- 
tante, ce  qui,  d'ailleurs,  convient  le  mieux  à  la  satire. 
Sur  la  prière  d'un  ami,  d'après  le  témoignage  de  De 
Thou,  je  louai  une  jeune  fille,  à  l'occasion  d'une  satire 
écrite  par  elle  et  qui,  certes,  à  cette  époque,  ne  m'était 
pas  encore  venue  entre  les  mains.  J'eus  confiance  en 
l'ami  qui  me  l'avait  recommandée,  moi  qui  tiens  pour 
certain  qu'on  ne  doit  rien  refuser  à  l'amitié,  si  cette 
amitié  est  véritable.  J'ai  appris  qu'il  y  a  deux  ans  l'un 
et  l'autre  de  ces  deux  poèmes  avaient  été  publiés  :  j'eusse 
mieux  aimé  les  condamner  à  une  nuit  éternelle.  Que 
pouvait-il,  en  effet,  m'arriver  de  plus  désagréable  que 
de  voir  l'un  d'eux  appelé  à  la  défense  d'une  cause  que  je 
ne  voudrais  pas  défendre,  si  je  ne  tiens  compte  de 
l'honnêteté,  et  je  la  priserai  toujours  par-dessous  tout? 
Quant  à  l'autre,  j'ai  honte,  tout  libre  qu'il  est,  qu'on  le 
lise  en  cet  endroit,  où  les  gens  modestes  et  graves  refu- 
seront, par  pudeur,  de  l'absoudre,  non  autrement  que 
s'ils  étaient  invités  et  appelés  aux  Jeux  Floraux.  C'est 
pourquoi  mon  intention  était  de  renier  et  d'anéantir,  si 
je  le  pouvais,  ces  malheureux  fruits  de  ma  muse; 
malheureux,  non  par  ma  faute,  mais  par  celle  d'autrui. 
Je  considérerais  comme  un  profit  celte  perte,  que  je 
voudrais  avoir  faite.  L'amour  paternel  fut  plus  fort.  Je 
préférai  laisser  à  ces  innocents  la  vie  que  je  leur  avais 


INTRODUCTION  II 

donnée.  Mais  j'ai  châtié,  expurgé  le  Genethliacon,  de 
façon  qu'il  n'ait  plus  rien  d'offensant  et  qu'il  ne  puisse 
me  susciter  aucune  haine  (i).  » 

Quelque  vingt  ans  plus  tôt,  au  moment  de  la  première 
édition  de  la  Satyre,  Chorier  avait  déjà  dû  se  disculper 
en  haut  lieu.  Il  conte  lui-même  sa  démarche,  non  sans 
constater,  avec  un  légitime  orgueil,  que  cette  accusation 
reposait  sur  sa  connaissance  approfondie  de  la  langue 
latine.  Un  de  ses  amis,  l'abbé  de  Saint-Firmin,  était 
accusé  d'avoir  chanté  des  couplets  assez  gaillards, 
entre  deux  vins;  Chorier  se  fit  son  défenseur  officieux. 
11  écrit,  à  ce  propos,  dans  ses  Mémoires,  à  la  date 
de  1680  :     • 

«  Je  m'attirai  la  haine  de  Le  Camus  (l'évêque  de 
Grenoble,  Etienne  Le  Camus).  Vingt  ans  auparavant,  la 
satire  de  Luisa  Sigea,  écrite  en  latin,  d'un  style  élégan  l 
et  fleuri,  avait  vu  le  jour.  Lorsque  tout  d'abord  elle 
tomba  entre  les  mains  des  hommes,  comme  nul  n'igno- 
rait que  je  fusse  savant  en  latin,  je  ne  sais  quels  lettrés 
me  soupçonnèrent  perfidement  et  injurieusement  d'être 
l'auteur  de  cette  satyre.  Aux  yeux  de  Le  Camus,  qui  veut 
du  mal  à  tout  le  monde,  sans  aucun  égard  pour  les  mé- 
rites, un  soupçon  qui  n'a  pas  la  moindre  importance  tient 
d'ordinaire  lieu  de  preuve  complète.  Il  s'étonnait,  disait- 
il,  qu'un  pareil  livre  eût  pu  être  publié  impunément  ;  il 


(1)  Nicolai  Chorerii  Viennensis  Carminum  liber  unus.  Gratia- 
nopoli,  1680.  La  traduction  de  Taberonis  Genethliacon  (Horoscope 
de  Tuberon)  que  nous  publions,  d'après  l'édition  de  Liseux,  est 
celle  de  la  pièce  complète  parue  dans  les  premières  éditions. 


12  L  ŒUVRE  DE  NICOLAS  CIIORIER 

me  désignait  tout  haut,  afin  d'exciter  contre  moi  la 
malveillance.  Pour  persuader  à  d'Herbigny  cette  impos- 
ture, aussi  éloignée  de  la  vérité  que  les  ténèbres  le  sont 
de  la  lumière,  il  remuait  ciel  et  terre.  Je  fus  trouver 
d'Herbigny  (i),  non  pour  m'excuser,  mais  pour  repousser 
l'accusation.  Tandis  que  je  lui  parle  avec  la  liberté  d'un 
honnête  homme  et  d'un  innocent,  il  m'échappe  de  dire 
que  ceux  qui  m'accusaient  avec  tant  de  fausseté  en 
avaient  menti  impudemment  ;  je  ne  croyais  pas  le  cho- 
quer en  m'exprimant  de  la  sorte.  Mais,  indigné  de  ce 
que  je  ne  tiens  pas  compte  de  son  rang,  il  s'emporte 
et  ne  se  contente  pas  de  vociférer,  il  se  met  en  rage 
contre  moi  avec  d'autant  plus  de  fureur  que  je  m'effor- 
çais plus  soigneusement  d'expliquer  le  mot.  Que  faire? 
Je  me  retirai  de  sa  présence.  Georges  Matelon,  de  Vienne, 
supérieur  des  capucins  de  Grenoble,  me  rapporta  du 
caractère  de  ces  deux  personnages  beaucoup  de  traits 
qui  adoucirent  mon  chagrin.  Je  me  consolai  par  le 
témoignage  de  ma  conscience  ;  ne  me  sentant  coupable 
d'aucune  faute,  je  n'avais  à  pâlir  d'aucune  (2).  » 


La  préface  de  la  première  édition  de  la  Satyre  sota- 
dique  avertissait  prudemment  —  à  moins  que  ce  ne  fût 


(1)  Henri  Lambert  d'Herbigny  avait  été  nommé  en  1G79  à  Grenoble, 
en  remplacement  de  François  Du  Gué,  l'illustre  protecteur  de 
Chorier. 

(2)  Mémoires,  III,  3. 


INTRODUCTION  l3 

humoristiquement  —  le  lecteur  que  l'original  de  Luisa 
Sygea  était  perdu  et  que  seul  le  commentaire  de  Meur- 
sius  subsistait.  Cette  édition  comprenait  six  dialogues. 
Le  bruit  fait  autour  de  ce  livre,  les  malédictions  stu- 
péfaites des  gens  de  bien  n'effrayèrent  cependant 
pas  l'auteur  outre  mesure  ;  car  en  1678  paraissait  une 
deuxième  édition  «  emendacior  et  auctior  »,  à  laquelle 
s'ajoutait  un  septième  dialogue,  Fescennini,  dont  le 
manuscrit,  affirmait  le  titre,  venait  d'être  retrouvé. 
Mais  pour  déconcerter  davantage  encore  les  devineurs 
d'énigmes,  l'éminent  latiniste  transportait  la  scène  d'Ita- 
lie en  Espagne,  sans  autre  explication. 

Dans  les  six  premiers  dialogues,  deux  jeunes  Ita- 
liennes, Tullia  et  Octavia,  content  et  exécutent  les  mille 
et  une  variations  classiques  des  voluptés  charnelles  ; 
mariées  à  deux  Italiens,  Gaviceo  et  Callias,  elles  s'initient 
mutuellement  aux  douleurs  légères  et  aux  joies  intenses 
du  lit  conjugal.  Dans  le  septième  dialogue,  Caviceo  et 
Callias  sont  Espagnols  ;  Octavia  parle  des  lubricités  de 
Gonzalve  de  Cordoue,  comme  d'un  compatriote  ;  les 
expériences  voluptueuses  s'exécutent  sous  le  ciel  espa- 
gnol. Évidemment,  l'auteur  présumé,  Luisa  Sigea,  Espa- 
gnole elle-même,  pouvait  parler  en  meilleure  connais- 
sance de  cause  de  l'Espagne  ;  mais  alors  pourquoi  les 
précédents  dialogues  n 'étaient-ils  pas  modifiés?  Pourquoi 
même  cette  pensée  de  situer  l'action  en  Espagne  n'était- 
elle  pas  venue  à  l'auteur  avant  la  publication  de  la  pre- 
mière édition  ?  Et  encore  pourquoi  ce  septième  dialogue 
est-il   présenté    avec   de    nombreuses    lacunes  ?  Est-ce 


l4  L'ŒUVRE  DE  NICOLAS  CHORIER 

calcul,  manque  de  temps  ou  surprise  ?  Mystère  !  Mais,  à 
tout  bien  considérer,  il  semble  que  chaque  manœuvre 
soit,  à  dessein,  maladroitement  exécutée,  comme  pour 
infirmer  l'attribution  de  la  Satyre  à  Luisa  Sigea,  pour 
confirmer  en  même  temps  la  paternité  de  Chorier. 


Cette  question  d'attribution  avait  été  suffisamment 
obscurcie  par  Chorier  lui-même  pour  susciter  un  débat 
sans  fin.  Ainsi  en  fut-il.  La  Monnoye,  Lancelot,  de  l'Aca- 
démie des  Belles-Lettres,  l'abbé  d'Artigiiy  discutèrent  à 
perte  de  vue  sur  des  probabilités,  des  possibilités.  Au 
cours  de  leur  débat,  un  nom  fut  prononcé,  celui  de  Jean 
Westrène,  jurisconsulte  hollandais,  présenté  comme 
l'auteur  de  la  Satyre.  La  conclusion  de  leurs  critiques 
bibliographiques  semble  être  que  Nicolas  Chorier  est 
l'auteur  de  cet  ouvrage,  que  Nicolas,  libraire  de  Gre- 
noble, donna  la  première  édition,  et  que  la  seconde 
parut  à  Genève,  avec  addition  d'un  septième  dialogue. 
Cette  édition  était  surchargée  de  fautes  d'impression, 
parce  qu'elle  n'avait  pas  été  faite  sous  les  yeux  de 
l'auteur.  La  traduction  française  fut  l'œuvre  de  Nicolas, 
fils  du  libraire.  Un  monsieur  M.  (Du  Mey),  avocat  géné- 
ral au  Parlement  de  Grenoble,  avait  fait  les  frais  de  ces 
éditions,  la  situation  financière  de  Chorier  ne  lui  per- 
mettant pas  d'y  faire  face. 

Le  débat  fut  repris  plus  tard  par  Charles  Nodier. 
Ayant  à  rédig-er,  en  i839,  le  catalogue  de  la  bibliothèque 


INTRODUCTION  10 

Pixérécourt,  dans  lequel  VAloisia  est  attribué  à  Chorier, 
il  écrit  qu'il  ne  croit  pas  à  la  paternité  de  l'avocat  dau- 
phinois, dans  les  écrits  duquel  on  ne  trouverait,  à  son 
avis,  ni  verve,  ni  élégance,  qualités  distinctives  de  la 
latinité  néologique  et  maniérée  du  faux  Meursius.  Il 
attribue  VAloisia  «  à  un  militaire  hollandais,  fort  habile 
philologue  et  fort  mauvais  sujet  »  :  c'est  Jean  Westrène 
qu'il  traite  aussi  légèrement. 

Un  autre  bibliophile  de  marque,  Octave  Delepierre, 
attribuait  la  Satyre  sotadique  à  l'Orléanais  Philippe  Gar- 
nier,  sous  le  prétexte  que  l'édition  princeps  portait  le 
titre  de  Philippi  Garneri  gemmulae  gallicae  linguae 
latine,  italice,  germanice  adornatae.  Sans  doute,  Dele- 
pierre avait  eu  dans  les  mains  un  exemplaire  dont  la 
page  de  titre  avait  été  changée,  afin  de  permettre  au 
possesseur  d'en  faire  la  lecture  sans  danger,  même  en 
public.  Ainsi  le  régent  Philippe  d'Orléans  avait  fait 
relier  les  œuvres  de  Rabelais  sous  la  couverture  d'un 
livre  d'heures. 

Enfin,  Isidore  Liseux,  l'érudit  chercheur,  affirme,  dans 
l'Avertissement  de  son  édition  latine-française  de  1882, 
que  la  première  édition  fut  imprimée  à  Lyon,  non  à  Gre- 
noble, en  i657-i658.  Chorier  était  encore  à  Vienne  ;  il  ne 
vint  à  Grenoble  qu'à  la  fin  de  i659.  D'autre  part,  Du  Mey 
n'entra  en  relations  avec  Chorier  qu'à  Grenoble  en  1660; 
il  ne  fut  nommé  avocat  général  au  parlement  de  Gre- 
noble qu'en  1677. 

Quant  à  l'argument  qui  présente  les  ressources  de 
Chorier    comme    insuffisantes,    il   nous   suffit,   pour  y 


iG  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHOMER 

répondre,  de  nous  reporter  à  la  partie  de  ses  Mémoires 
qui  a  Irait  à  la  fin  de  iG59  :  «  Je  gagnais  chaque  année, 
dit-il,  à  peu  près  neuf  cents  louis  d'or  (cinquante  ou 
soixante  mille  francs  de  notre  monnaie)  d'honoraires, 
moi  qui  n'avais  ni  la  voix  ni  la  plume  vénales.  » 

Jusqu'à  preuves   nouvelles  du  contraire,  le  débat  se 
trouve  clos  par  les  affirmations  de  Liseux. 


Au  reste,  de  son  aveu  même,  Chorier  a  fait  des  excur- 
sions hors  de  la  littérature  pudique  :  il  a  écrit  des 
œuvres  licencieuses  en  prose  latine,  entre  autres  «  deux 
satires,  l'une  Ménippée,  l'autre  Sotadique  »  (Mémoires, 
I,  2),  dont  il  ne  reparlera  plus  au  cours  de  son  carnet  de 
notes.  Il  semble  qu'il  ait  invité  les  chercheurs,  les  esprits 
vraiment  curieux  et  capables  d'efforts,  à  lire  entre  les 
lignes  de  ses  œuvres,  pour  deviner  en  lui  l'auteur  de 
YAloisia. 

Il  déclare  aussi,  comme  en  passant,  qu'il  a  écrit  la 
biographie  de  quatre-vingt-quinze  personnages,  tant 
hommes  que  femmes,  d'une  certaine  célébrité.  «  J'ai 
exposé  sincèrement  leurs  origines,  leurs  mœurs,  leurs 
actions,  leurs  écrits  ;  je  n'ai  rien  ajouté  à  la  vérité,  je 
n'en  ai  rien  retranché  ;  j'ai  rapporté  franchement  les 
choses  telles  qu'elles  étaient.  Cet  ouvrage  porte  le  titre 
d'Ane,  dotes.  Je  ne  le  ferai  pas  imprimer,  je  ne  le  mettrai 


INTRODUCTION  17 

pas  non  plus  en  circulation;  je  ne  veux  même  pas  le 
communiquer,  de  mon  vivant,  à  mes  plus  intimes  amis.  » 
{Mémoires,  III,  i). 

Pourquoi  nous  ferait-il  cette  confidence  s'il  ne  nous 
invitait  pas  à  en  déduire  des  conséquences?  En  réalité, 
Chorier  a  fait,  dans  la  Satyre  sotadique,  une  galerie  de 
tableaux  vivants,  animés  du  souffle  de  son  inspiration 
philosophique.  Cette  hypothèse  a  trouvé  un  affirma- 
teur. 

«  M.  Rochas,  écrit  Desnoireterres,  nous  a  dit  avoir 
eu  entre  les  mains  un  exemplaire  de  YAloysia  où  se  trou- 
vait une  clef  de  tous  les  acteurs  de  ces  licencieux  dia- 
logues, d'une  main  visiblement  contemporaine.  D'après 
cette  clef,  MUe  Serment  serait  l'héroïne  de  l'aventure 
racontée  par  Octavie  dans  le  septième  dialogue.  C'est 
une  aventure  où  un  jouvenceau  appelé  Robert  est  pré- 
senté sous  des  habits  de  jeune  fille.  » 

Cette  demoiselle  Serment,  Anastasie  de  son  prénom, 
était  une  jolie  Dauphinoise,  femme  d'esprit,  fort  libre 
dans  ses  manières,  qui  à  Paris  eut  pour  admirateurs 
Corneille,  Quinault,  Maucroix,  etc.  Elle  écrivait  élégam- 
ment en  latin  et  avait  fait  un  voyage  en  Italie,  d'où  elle 
avait  rapporté  les  goûts  que  Tullia  manifeste  à  Octavia 
dans  le  dialogue  intitulé  Tribadicon.  De  retour  en  son 
pays,  elle  vint  évidemment  à  résipiscence,  car  ce  fut 
pour  cacher  une  grossesse  clandestine  qu'elle  s'enfuit  à 
Paris.  Un  huitain  acrostiche  latin,  conservé  dans  un  des 
recueils  manuscrits  de  la  Bibliothèque  de  Grenoble, 
nous  édifie   assez   bien  à  ce  sujet  ;  elle  y  est  appelée 


i8  L'ŒUVRE    DE   NICOLAS    CHORIER 

Nazis,   abréviation    d'Anastasie,   et  l'acrostiche  repro- 
duit A.  Serment  : 

Artem  Lesboum  cur  non,  Phaebeia  Nazis, 

Servasti,  didicit  quam  tibi  Parthenope? 
Eheu  !  luctator  valida  te  cuspide  fixit; 

Rimapatet,  crescens  viscera  tendit  omis! 
Maerentes  Isarae  linquis  satiata  puellas, 

Et  mox  Lutetiae  clam  genitura  fugïs. 
Nostri  vive  memor,  Musarumdulcis  alumna; 

Te  Lucina  regat,  Diva  potens  uteri  ! 

«  Que  n'as-tu  conservé,  Phébéenne  Anastasie,  les  pra- 
tiques lesbiennes  que  t'avait  apprises  Parthenope?  Hélas! 
le  jouteur  t'a  percée  de  son  rigide  javelot,  ta  fente  bâille, 
un  fardeau  croissant  gonfle  ton  ventre!  Rassasiée  d'elles, 
tu  quittes  les  fdles  éplorées  de  l'Isère!  Tu  fuis  à  Lutèce, 
pour  y  accoucher  bientôt.  Souviens-toi  de  nous,  fdle 
chérie  des  Muses;  Lucine  te  protège,  la  puissante  déesse 
des  couches  (i)!  » 

On  a  sans  doute  exagéré.  Il  est  peu  probable  qu'Octa- 
via  soit  précisément  Mlle  Serment,  non  plus  que  Tullia, 
Rangoni,  Callias,  Caviceo  soient  modelés  sur  des  per- 
sonnages contemporains  de  Chorier.  Mais,  comme  tout 
véritable  écrivain,  l'auteur  de  la  Satyre  a  rassemblé  des 
faits  dont  il  a  été  le  témoin,  des  conversations  libres  aux- 
quelles il  a  pris  part,  des  tableaux  qu'on  lui  a  dépeints, 
et  prenant  ici  et  là  des  traits  distincts;  il  les  a  fondus  en 
une  œuvre  qui  est  bien  sienne,  tout  en  étant  un  tableau 
de  mœurs  pris  sur  le  vif. 

(i)  G.  Desnoiretcrres,  Les  Cours  galantes,  P.  i803,  t.  III.  p.  i35. 


INTRODUCTION  l0 

Nous  sommes  dans  le  champ  des  hypothèses;  mais 
combien  vraisemblable  est  celle  que  nous  émetttons  et 
qui  expliquerait  mieux  encore  l'indignation  scandalisée 
des  «  honnêtes  gens  »,  dont  peut-être  quelques-uns  se 
reconnaissaient  en  scène. 

Car  l'indignation  fut  grande,  si  grande  que,  longtemps 
après  sa  mort,  un  biographe  de  Chorier,  documenté 
dans  le  Dauphiné  même,  constate  que  la  Satyre  d'Aloisia 
Si/gea  lui  valut  l'exécration  de  tous  les  gens  de  bien, 
et  qu'il  vécut  une  vieillesse  triste,  dans  l'amertume  de  la 
déconsidération  publique  (i). 

C'est  là,  par  bonheur,  une  légende  que  cherchèrent  à 
accréditer  les  gens  dits  de  bien.  Nous  sommes  loin  de  la 
vérité.  La  Satyre  a  été  publiée  pour  la  première  fois 
vers  i659;  Chorier  ne  mourut  qu'en  i692,  âgé  de  quatre- 
vingt-trois  ans.  Or  pendant  ces  trente-deux  années,  loin 
d'avoir  été  tenu  à  l'écart,  Chorier  fut  honoré  de  l'amitié 
et  de  l'estime  des  hommes  les  plus  considérables  de  sa 
province,  voire  même  de  la  France  :  Du  Gué  de  Bagnols, 
intendant  de  Lyon;  François  de  La  Chaise,  qui  devint 
confesseur  du  roi;  Louis  Moreri,  l'auteur  du  Diction- 
naire historique,  qui  prenait  ses  conseils  et  le  priait  de 
faire  en  quelques  vers  une  inscription  destinée  à  être 
gravée  autour  de  son  portrait;  Joseph  Gallien,  préfet 
des  Jésuites  de  la  province  de  Lyon;  Salvaing  de  Bois- 
sieu,  premier  président  de  la  Chambre  des  comptes  du 


(i)  Voir  Colomb  de   Batines  et  Jules  Olivier,  Mélanges  biogra- 
phiques et  bibliographiques,  t.  ï,  pp.  i-5o. 


20  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHOMER 

Dauphiné.  Ce  fut  sans  doute  grâce  au  patronage  de  ce 
magistrat,  qui  avait  rempli  plusieurs  missions  diploma- 
tiques en  Italie,  que  Chorier  obtint,  en  1678,  le  titre  de 
comte  palatin  de  l'Église  romaine. 

Il  suffit  de  lire  les  Mémoires  de  Chorier  pour  se  con- 
vaincre qu'il  fut  en  relations  avec  tous  les  écrivains  du 
grand  siècle,  et  on  en  trouverait  difficilement  un  seul, 
des  plus  humbles  aux  plus  célèbres,  dont  il  ne  fasse 
mention,  avec  lequel  il  n'ait  été  personnellement  en  rap- 
port. 

En  1672,  Nicolas  Chorier  est  appelé  à  Paris  pour  sol- 
liciter l'évocation  devant  d'autres  juges  de  l'accusation 
intentée  aux  consuls  de  Grenoble  et  à  lui-même  par 
Gallien  de  Chabons,  procureur  du  roi  au  parlement  de 
Grenoble,  pour  malversation.  A. cette  occasion,  il  eut 
commerce  avec  des  personnages  élevés  en  dignités  ou 
illustres  par  leurs  écrits.  Le  cardinal  de  Bouillon  lui  fit 
une  très  flatteuse  réception  et  lui  offrit  aide  et  assistance, 
si  besoin  était,  dans  ses  affaires  personnelles. 

On  étudiait  à  ce  moment  le  projet  de  rendre  à  certains 
hospices  et  hôpitaux,  auxquels  il  avait  été  donné  une 
autre  destination,  l'ancienne  destination  pieuse  dont  ils 
s'étaient  écartés.  Les  religieuses  de  Saint-Antoine,  dont 
la  maison  mère  était  en  Dauphiné,  et  qui  s'éloignaienl 
beaucoup  de  la  règle  primitive,  étaient  surtout  visées. 
Antoine  Ferrier,  un  des  confesseurs  du  roi,  voulut  en 
conférer  avec  Chorier  et  approuva  son  avis. 

Chorier  fut  aussi  invité  par  Lamoignon,  premier  pré- 
sident du  parlement,  à  assister  à  une  réunion  d'hommes 


INTRODUCTION  21 

instruits  qui  se  tenait  dans  sa  maison,  et  qu'on  appelait 
l'Académie.  Il  y  entendit  Boileau  dire  quelques  mots 
louchant  l'origine  de  la  poésie. 

Chorier  reçut  aussi  le  meilleur  accueil  de  Charles  de 
Sainte-Maure,  duc  de  Montausier,  employé  à  Saint-Ger- 
main en  qualité  de  modérateur  et  d'arbitre  pour  former 
et  gouverner  la  jeunessse  du  Dauphin.  11  assiste  même 
à  une  leçon  donnée  au  Dauphin  par  Bossuet,  évêque  de 
Condom.  Chorier  entretenait  aussi  commerce  avec 
Antoine  Vion  d'Héronval,  François  Bouchet  et  Jean 
Le  Laboureur,  éminents  généalogistes.  Chez  l'un  d'eux 
il  rencontra  l'abbé  Michel  de  Marolles,  qu'il  eut  ensuite 
pour  grand  ami.  Il  connut  aussi  Charles  Dufresne  du 
Cang'e,  latiniste  et  helléniste  érudit;  il  n'eut  qu'à  se 
louer  de  l'affabilité,  de  la  courtoisie,  de  la  politesse  de 
Fouquet,  et  il  mettait  au  premier  rang-  de  ses  amis 
Ménestrier  et  Joseph  Charonier,  tous  deux  de  la  Société 
de  Jésus. 

En  1674,  Chorier  écrit  un  abrégé  de  son  Histoire  du 
Dauphiné  et  le  fait  offrir  au  Dauphin  par  Antoine  Brunel 
de  Saint-Maurice.  «  Ce  prince  accepta  le  présent  avec 
bienveillance,  car  je  le  lui  avais  dédié;  Montausier  et 
Bossuet,  évêque  de  Condom,  me  remercièrent  au  nom 
du  prince.  » 

En  1678,  les  académiciens  d'Arles  élisent  Chorier 
membre  de  leur  compagnie  ;  et  à  partir  de  1681,  l'auteur 
de  l'Histoire  du  Dauphiné  est  admis  dans  la  familiarité 
du  premier  président  Nicolas  Prunier  de  Saint-André. 
Or  la  deuxième  édition  de  la  Satyre  avait  paru  vers  1678, 


22  L'ŒUVRE   DE    NICOLAS    CHORIER 

avec  un  grand  scandale,  à  cause  de  la   publication  des 
deux  poèmes  de  Chorier. 


Non,  Chorier  ne  fut  pas  honni  des 'gens  d'esprit  pour 
avoir  écrit  la  Satyre  d'Aloisia  Sigea.  Tous  y  admirèrent 
d'abord,  comme  Forberg  le  fit,  en  1824,  dans  les  Apo- 
phoreta  de  son  édition  de  V Hermaphrodites  de  Panor- 
mita,  «  la  finesse  et  la  grâce  des  plaisanteries,  les  étin- 
celles d'érudition  latine  jetant  çà  et  là  des  feux  éclatants, 
l'abondance  et  la  facilité  du  discours  où  reluisent,  comme 
des  perles,  des  expressions  et  des  pensées  originales  et 
brillantes,  exhalant  une  bonne  odeur  d'archaïsme,  enfin 
cet  art  suprême  de  varier  merveilleusement  un  sujet 
limité  ». 

Ils  se  délectaient  aussi,  comme  nous-mème,  des 
maximes  de  philosophie  pratique  dont  l'ouvrage  est 
assaisonné  avec  un  sens  parfait  de  la  mesure  et  un  bon 
sens  remarquable.  Lisez  bien  attentivement  ces  pages, 
non  pas  comme  un  écolier  en  maraude,  mais  comme  un 
esprit  prévenu  doit  le  faire  :  à  chaque  pas  vous  trouverez 
des  perles  de  sagesse,  la  plupart  du  temps  dans  la  bouche 
de  cette  dévergondée  de  Tullia.  «  Tout  le  bonheur  d'une 
femme  mariée,  dit-elle,  dépend  de  son  mari.  »  El  en- 
core :  «  Chaque  mari  est  le  législateur  de  sa  femme;  à 
chacun  ses  habitudes  et  ses  caprices.  Celle-là  se  crée  une 
existence    heureuse    qui    met  son   plus    grand    soin   à 


INTRODUCTION  23 

adopter  pour  elle-même  les  habitudes  de  sou  mari. 
L'honnête  femme  est  celle  qui  cherche  son  plaisir  dans 
le  plaisir  de  son  mari.  » 

Et  aussi  :  «  Le  mariage  est,  pour  notre  sexe,  le  souve- 
rain bien,  car  tout  amour  est  funeste  et  honteux  si 
l'hymen  ne  le  sanctifie,  et  en  dehors  de  l'amour  il  n'est 
point  de  vie  heureuse.  Mais  nous  sommes  toutes,  nous 
les  femmes  mariées,  les  ouvrières  de  notre  bonheur.  » 

Et  cependant  ce  n'est  pas  la  morale  des  yeux  fermés, 
de  l'aveugle  foi  :  les  personnages  de  Chorier  savent  ce 
que  vaut  l'aune  de  l'amour.  La  mère  d'Octavia  dit  à  sa 
fille  :  «  Dans  peu  de  jours,  tu  dois  être  unie  à  Caviceo, 
ma  fille  ;  mais  tiens-toi  pour  assurée  que  si  auparavant 
il  veut  prendre  de  toi  une  jouissance  complète,  ou  bien 
il  s'en  ira  pour  toujours,  ou  bien,  s'il  préfère  être  félicité 
de  sa  constance,  il  te  tiendra  en  profond  mépris.  » 

Et  Tullia  confirme  son  amie  dans  cette  pensée  : 
«  L'homme  à  qui  il  arrive  de  jouir  pleinement  du  corps 
désiré,  la  chose  une  fois  faite,  hait  le  plus  souvent  celle 
qui  auparavant  le  faisait  consumer  d'un  fol  amour.  » 
Et  elle  insiste  sur  celte  idée  qui,  plus  que  toute  autre, 
doit  retenir  les  jeunes  filles  dans  la  vertu  :  «  Avant 
d'avoir  joui  de  nous,  les  hommes  nous  aiment  pour 
notre  beauté,  nos  agréments,  notre  jeunesse  ;  plus  tard, 
après  que  par  la  vue,  le  toucher,  la  libre  possession  de 
notre  corps,  ils  ont  assouvi  leur  passion,  ils  ne  nous 
aiment  que  s'ils  nous  estiment.  » 

Finement  clairvoyante,  Tullia  connaît  bien  les  hommes. 
Elle  instruit  son  amie  des  brutalités  nécessaires  du  pre- 


•l!\  L'ŒUVRE  DE  NICOLAS  CHORIER 

mier  contact  conjugal,  et  Octaviase  promet  de  supporter 
toutes  les  souffrances  sans  une  larme,  sans  un  cri,  d'un 
cœur  ferme.  «  Garde-t'en  bien,  lui  répond  Tullia.  Ton 
mari  regarderait  cela  d'un  mauvais  œil,  si  tu  montrais 
tant  d'insensibilité  :  ton  silence  tournerait  à  ta  bonté. 
C'est  pour  le  mari  un  complément  de  satisfaction,  et  pas 
le  plus  médiocre,  que  la  vierge  crie  et  pleure,  lorsqu'il 
la  force.  »  L'héroïsme  est  parfois  une  vertu  dangereuse. 

Elle  sait  aussi,  cette  philosophe  dévergondée,  que  la 
façade,  les  apparences  sont  la  sauvegarde  la  plus  sûre  ; 
que  tout  être  habile  et  prudent  peut  se  livrer  aux  plai- 
sirs sous  les  dehors  de  la  vertu  ;  elle  connaît  la  comédie 
de  la  vie  :  «  Le  monde  entier  joue  la  comédie.  Au  spec- 
tacle, nous  louons,  nous  condamnons,  tant  que  se  joue 
la  pièce,  ce  que  les  acteurs  font  devant  nous,  ce  qu'ils 
disent  au  jour  de  la  rampe  ;  mais,  de  ce  qui  se  fait  ou  de 
ce  qui  se  dit  derrière  la  scène,  le  rideau  baissé,  nous  ne 
soufflons  mot.  Dans  le  commerce  de  la  vie  ordinaire,  on 
expose  de  même  à  la  critique  2e  qui  se  fait  sous  les  yeux 
de  tout  le  monde,  mais  non  ce  qui  se  trame  et  se  pratique 
sous  le  voile.  Oh  !  si  nous  voyions  à  l'œil  nu,  alors  qu'ils 
sont  livrés  à  eux-mêmes  et  aux  passions  dont  les  a  doués 
la  Nature,  ces  grands  de  la  terre  et  ces  je  ne  sais  quels 
orgueilleux  qui  simulent  l'abattement  et,  par  une  feinte 
sévérité  de  mœurs,  veulent  se  frayer  le  chemin  du  ciel. 
Oh  !  si  nous  les  voyions  !  » 

Mais  elle  aime  la  vie  avec  ardeur  :  elle  en  aime  toutes 
les  manifestations,  les  douleurs  comme  les  joies.  «  Nous 
vivons,  dit-elle,  pour  aimer  et  être  aimées  ;  celle  qui  ne 


INTRODUCTION  20 

veut  ni  être  aimée  ni  aimer  est  déjà  enseveli  dans  la 
tombe,  déjà  elle  sent  mauvais,  en  proie  à  l'infection  et  à 
la  pourriture.  »  Et,  dédaigneusement,  elle  ajoute  :  «  Les 
stoïciens  boivent,  mangent,  font  l'amour, et  ils  nient  être 
du  nombre  des  vivants.  » 

Mais  ne  déflorons  pas  davantage  une  œuvre  que 
les  lecteurs  savoureront  beaucoup  mieux  dans  son 
ensemble. 

Celte  œuvre,  nous  la  présentons  aussi  complète  que 
possible.  Nous  avons  dû  résumer  ou  supprimer  quel- 
ques tableaux  trop  vifs,  aux  couleurs  trop  crues.  Le 
lecteur  y  suppléera  aisément  par  un  minime  effort  d'ima- 
gination... ou  de  mémoire,  si  tel  est  son  bon  plaisir.  Au 
reste,  avouons-le,  ils  ont  beaucoup  plus  de  saveur  en 
latin  que  dans  notre  malheureuse  langue  déformée, 
émasculée  par  la  pudeur  formaliste  d'une  morale  sotte- 
ment continente. 

B.  de  V. 


fiOTES    BlBLilOG^APHlQUES 


Aloisiae  Sigeae  Toletanae  Satyra  sotadica  de  Arcanis 
Amoris  et  Veneris  :  Aloisia  hispanice  scripsit  ;  latini- 

TATE    DONAVIT    JOANES    MeURSIUS.      V.     C.    Sine    nota,   pet. 

in-12  de  6  feuillets  préliminaires,  a^5  pages;  errata, 
fi  pages  non  chiffrées.  Pars  altéra,  3  feuillets  prélimi- 
naires, m  pages. 

D'après  Isidore  Liscux  (Note  de  l'édition  complète  franco-latine, 
pages  lxxi  et  suiv.),  la  première  édition  originale  porte  le  titre 
exact  ci-dessus  ;  elle  fut  donnée  par  Chorier,  vers  i65g.  Liseux,  qui 
en  possédait  un  exemplaire,  affirme  que  l'édition  est  d'origine  fran- 
çaise et  croit  qu'elle  fut  imprimée  à  Lyon.  Les  caractères  typo- 
graphiques sont  identiquement  les  mêmes  que  ceux  des  Recherches 
du  sieur  Chorier  sur  les  antiquités  de  la  ville  de  Vienne...  A  Lyon, 
et  se  vendent  à  Vienne,  chez  Claude  Baudrand,  i658,  pet.  in-12. 

Aloisiae  Sigeae  Toletanae  Satyra  sotadica  de  Arcanis 
Amoris  et  Veneris  :  Aloisia  hispanice  scripsit  ;  latini- 

TATE  DONAVIT  JûANNES  MeURSIUS.    V.  C.  S.    I.  II.  il.,  3  part. 

en  i  vol.  in-12. 

(Bibl.  Nation.  Enfer,  257.)  Sur  la  page  de  titre  de  cet  exemplaire, 
il  est  écrit  à  la  main  :  «  Estienne  Rover,  éditeur.  Nicolas  Chorier 
est  auteur  de  ce  livre.  Il  est  mort  en  1C92,  âgé  de  quatre-vingt-trois 
ans.  C'est  luy  qui  a  aussy  composé  l'Histoire  du  Dauphiné,  etc.  La 
première  édition  de  cette  satyre  fut  imprimée  in-8,  à  Paris,  dans 
l'hôtel  de  Coudé  ;  presque  tous  les  exemplaires  furent  saisis  et 
brûlés.  »  Le  Catalogue  de  la  Bibliothèque  du  roi,  classe  des  belles- 
lettres,  t.  II,  p.  71,  attribue,  en  effet,  la  première  édition  à  Etienne 
Roger.  (Voir  Colomb  de  Batines,  ouvrage  cité.) 


28  l'œuvre  de  nicolas  chomer 

Aloisiae  Sigeae  Toletanae  Satyra  sotadiga  de  Arganis 
Amoris  et  Veneris.  Editio  nova,  emendacior  et  auctior. 
Accessit  colloqiiium  antchac  non  editum,  Fescennini.  Ex 
Ms.  recens  reperto.  Amstelodami,  1678,  3  part,  en  i  vol. 
in-12. 

Cette  édition  comprend  le  Poemation  de  laudibus  Aloisiae,  le 
Tuberonis  Genei/iliacon,  et  une  longue  épitre,  Surnmo  viro  Aloisia 
ex  Elysiis  hortis  (Bibl.  Nation.  Enfer,  258). 

Joannis  Meursii  (seu  potius  Nie.  Chorerii  Viennen- 
sis)  Elegantiae  latim  sermonis.  S.  I.  n.  d.,  2  part,   en 

1  vol.  in-12. 

(Bibl.  Nation.  Enfer,  209.)  Publiée  en  Hollande,  vers  1G80.  Le  titre 
est,  dès  lors,  modifié,  sans  doute  pour  détourner  l'attention.  Cette  édi- 
tion et  les  suivantes  vont  s'augmenter  de  morceaux  n'ayant  aucun 
rapport  avec  le  sujet  :  Remedium  medendi  ardorem  libidinis  ma- 
lierurn  ;  La  Putlana  errante  ;  Le  Pornodidascalus  ;  Oratio  Helio- 
(jabali  ad  meretrices. 

Joannis  Meursii  Elegantiae  latini  sermonis,  seu  Aloi- 
sia Sigaea  Toletana,  De  Arcanis  Amoris  et  Veneris, 
adjunctis  fragmentis  quibiisdam  eroticis.  Lugd.  Bata- 
vorum,   ex   typis    Ehevirianis    1  Paris,    Grange),    1767, 

2  tomes  en  1  vol.  in-8,  Jîg. 

(Bibl.  Nation.  Enfer,  2G8.)  C'est  l'édition  de  Pierre  Moet,  alors  attacbé 
au  duc  de  la  Vrillière,  depuis  bibliothécaire  particulier  de  Louis  XV, 
mort  à  Versailles  en  180G.  Cette  édili.jn  parut  plus  vraisemblable- 
ment en  1707.  L'avertissement  de  cette  édition  disait  :  «  Ces  dia- 
logues ont  un  goût  de  terroir  gaulois  ;  par  maintes  fissures,  ils 
evhalent  l'esprit  gaulois,  la  sensualité  des  régions  qu'arrose  la 
Seine.  » 

Joannis  Meursii  Elegantiae  latini  sermonis,  seu  Aloi- 
sia sigaea  Toletana,  De  Arcanis  Amoris  et  Veneris, 
adjunctis  fragmentis  quibusdam  eroticis.  Editio  accu- 
ratior,  mendis  innumeris  purgata.  Birminghamiae,  ex 
typis  nonnullius,  1770,  2  vol.  in-12,  Jîg. 

(Bibl.  Nation.  Enfer,  2GJ-2GG.) 


NOTES   BIBLIOGRAPHIQUES  2<J 

JOAXXIS  MEURSII  ELEGANTIAE  LATINI  SERMONIS,  SEU  ALOI- 
SIA    SIGAEA    TOLETAXA,    De     ArGANIS    ÂMORIS     ET    VeXERIS, 

adjunctis  fragmentis  quibusdam  eroticis.  Lugd.  Bâta- 
vorum,  ex  tgpis  EUevirianis,  ij/4,  2  part,  en  1  vol. 
in-8,  fig. 

(Bibl.  Nation.  Enfer,  2fig.)  C'est  l'édition  donnée  par  Meunier  de 
Querlon.  Il  est  dit,  dans  l'avertissement,  que  onze  éditions  ont  paru 
avant  celle-ci.  Meunier  de  Querlon  ajoute  que  ce  livre  fut  réimprimé 
plus  tard  sous  les  auspices  d'un  prince  français,  «  père  des  lettres 
et  élève  de  Mars  »,  mais  que,  pour  des  raisons  sur  lesquelles  il  ne 
s'explique  pas,  et  aussi  par  la  volonté  du  prince,  l'édition  fut  détruite 
avant  de  voir  le  jour.  Il  s'agit  sans  doute  de  Louis  François,  prince 
de  Conti,  qui  mourut  en  177G. 

Aloisiae  Sigeae  Toletanae  satyra  sotadica  De  Arcanis 
Amoris  et  Vexeris  :  Aloisia  hispanice  scripsit  ;  latini- 
late  donavit  Joannes  Meursius.  Rêvera  auctore  Nicolao 
Chorier.  Parisiis,  cura  et  studio  Isidori  Liseu.r,  editoris, 
rue  Bonaparte,  n"  2J.  188J,  in-8. 

C'est  l'édition  donnée  par  Liseux,  conforme  à  l'original  de  la  pre- 
mière édition,  dont  l'éditeur  possédait  un  exemplaire.  Elle  comprend 
en  outre  une  Notice  sur  Nicolas  Chorier,  un  Monitam  lectori ;  De 
Aloisia  Sigaea  Tolelana  Juannis  Yasaei  Testimonium  ;  Summo  Viro 
Aloisia  ex  Elysiis  hortis.  S.  D.,  et  en  appendice,  les  deux  poèmes 
de  Cliorier. 

L'Académie  des  Dames  (trad.  du  latin  de  Nicolas  Cho- 
rier, par  Nicolas).  Venise,  P.  Arrelin  (Grenoble,  1680?) 
in-8, //g.  libres. 

(Bibl.  Nation.  Enfer,  277.)  De  cette  édition,  comme  de  la  suivante, 
l'abbé  Lang-let-Dufresnoy  a  écrit  :  «  C'est  dommage  que  l'on  n'ait 
point  exprimé  avec  toute  la  délicatesse  du  latin  tous  les  mystères 
secrets  de  l'amour  qui  sont  répandus  dans  cet  ouvrage.  »  [Biblio- 
thèque des  romans,  Amst.,  1734,  t.  II,  p.  3ig.)  Langlet-Dufresnoy 
ajoute  qu'il  a  vu  des  éditions  où  il  y  avait  des  figures  au  nombre 
de  trente-six  «  qui  sont  un  peu  sages  pour  les  imaginations  déré- 
glées; car  pour  les  autres  cela  ne  fait  aucune  impression  ». 


3<>  l'œuvre  de  nicolas  chomer 

L'Académie  des  Dames  ou  Les  sept  entretiens  galants 
d'Alosia.  A  Cologne,  chez  Ignace  Le  Bas,  i6gis  in-12. 

(Bibl.  Nation.  Enfer,  271.) 

LEMEURSIUS  FRANÇOIS  OU  ENTRETIENS  GALANS  d'AlOYSIA. 

Orné  de  figures.  A  Cythère,  I/82.  2  vol.  in-i8,fïg.  libres. 

(Bibl.  Nation.  Enfer,  280-281.) 

Nouvelle  Traduction  di:  Meursius,  connu  sous  le  nom 
d'Aloisia  ou  de  l'Académie  des  Dames,  revue,  corrigée  et 
augmentée  de  près  de  moitié,  par  la  restitution  de  tout 
ce  qui  en  avait  été  tronqué  dans  toutes  les  éditions  qui 
ont  paru  jusqu'à  présent:  et  aussi  délicatement  rendue 
qu'elle  l'avait  mal  été  dans  toutes  les  précédentes  pur- 
gée des  termes  obscènes  dont  elles  fourmillaient,  sans 
cependant  avoir  énervé  en  rien  la  force  des  pensées.  Le 
tout  orné  de  quantité  de  jolies  figures  en  taille-douce  sur 
des  desseins  (sic)  nouveaux.  A  Cythère,  dans  l'Imprime- 
rie de  la  Volupté,  /77J.  2  vol.  in-12,  fig. 

(Bibl.  Nation.  Enfer,  272-273.) 

Le  Meursius  François  ou  l'Académie  des  Dames.  Orné 
de  figures.  A  Cythère,  1882  (pour  I/82).  3  part,  en  1  vol. 
i n-16. 

(Bibl.  Nation.  Enfer,  278.) 

Le  même.  A  Londres,  i83o,  3  tomes  en  1  vol.  in-12,  fig. 

Tous  ces  ouvrages  ne  sont  pas  des  traductions,  mais  des  sortes 
d'adaptations  remplies  de  platitudes.  C'est,  comme  l'a  si  bien  dit 
Liseux,  «  VAloisîa  mise  à  la  portée  des  cuisinières  ». 

Les  Dialogues  de  Luisa  Sigea  ou  Satire  sotadique  de 

Nicolas  Ghorier,  prétendue  écrite  en  espagnol  par  Luisa 


NOTES    BIBLIOGRAPHIQUES  3l 

Sigea,  et  traduite  en  latin  par  Jean  Meursius.  Edition 
mixte  franco-latine  (par  Alcide  Bonneau).  Paris,  Isidore 
Liseux,  1881.  4  vol.  in-16,  frontisp.  gravé. 

(Bibl.  Nation.  Enfer,  28.)  C'est  la  première  traduction  conscien- 
cieuse et  savante  de  la  Satyre  sotadique.  Les  passages  trop  crus 
sont  laisses  en  latin. 

Les  Dialogues  de  Litsa  Sigea  sur  les  arcanes  de 
l'Amour  et  de  Vénus  ou  Satire  sotadique  de  Nicolas 
Chorier,  prétendue  écrite  en  espagnol  par  Luisa  Sigea 
et  traduite  en  latin  par  Jean  Meursius.  Texte  latin  revu 
sur  les  premières  éditions  et  traduction  littérale,  la  seule 
complète,  par  le  traducteur  des  Dialogues  de  Pietro 
Aretino  (Alcide  Bonneau).  Paris,  impr.  à  cent  exem- 
plaires pour  Isidore  Liseux  et  ses  amis.  1882.  4  vol.  in-8~ 

[Bibl.  Nation.  Enfer,  G7.) 


Avis  au  Lecteur 


eu 


Il  y  a  cent  trente  ans  que  vivait  Luisa  Sigea,  Espa- 
gnole, native  de  Tolède.  Remarquable  par  son  esprit, 
son  érudition,  sa  beauté,  elle  brilla  de  toutes  les  vertus 
qu'on  estime  chez  la  plupart  des  femmes  et  qui  convien- 
nent surtout  à  celles  qui  sont  honnêtes.  Mais  elle  ne 
faisait  point  consister  la  vertu  dans  un  abject  et  stupide 
abaissement  du  caractère,  dans  les  sordides  soins  du 
ménage,  dans  la  vile  occupation  des  frivolités  :  s'ap- 
pliquer aux  études  libérales,  s'acquérir  par  ses  écrits 
une  renommée  éternelle,  tendre  vers  la  sagesse  la  plus 
haute  et  non  poursuivre  de  grandes  richesses,  voilà  ce 
qu'elle  estimait,  ce  qu'elle  proclamait  être  bien  préfé- 
rable, quoique  la  plupart  des  femmes,  par  indolence, 
s'en  soucient  peu  et  que  nombre  d'hommes,  par  sotte  et 
lourde  bêtise,  n'aient  pour  tout  cela  que  du  mépris. 
Comme  elle  aimait  le  vrai,  elle  invectivait  librement  les 
dépravées;  ce  qu'elle  ressentait,  elle  le  disait  tout  haut, 
et  elle  exerçait  du  haut  de  la  chaise  curule  une  sorte  de 
censure  dont  toutes  se  méfiaient,  vers  laquelle  elles  tour- 
naient toutes  leurs  regards.  Elle  se  montrait  particuliè- 
rement animée  contre  les   débordements  des  femmes, 

(i)  Placé  en  tète  de  la  première  édition. 


34  L'ŒUVRE   DE  XICOLAS   chorier 

leurs  dissolutions  honteuses,  et  s'efforçait  de  les  amen- 
der, en  les  faisant  du  moins  rougir.  Elle  ne  pouvait  sup- 
porter, disait-elle,  que  des  femmes  brillantes  par  leur 
beauté,  recommandables  par  leur  noblesse,  mises  comme 
hors  d'elles-mêmes  par  l'espoir  ou  l'assouvissement 
d'une  courte  jouissance,  se  donnassent  elles-mêmes  en 
jouet.  Elle  ajoutait  que  si  pour  la  Vertu  c'est  chose  hon- 
nête et  glorieuse  de  se  présenter  nue  aux  yeux  des  mor- 
tels, c'est  chose  honteuse  pour  les  Vices.  Celles  qui 
vivaient  à  la  façon  des  courtisanes,  elle  voulut  pour  cette 
maison  les  tirer  des  repaires  où  elles  se  cachaient  et  les 
produire  dans  leur  nudité  sur  la  scène  de  la  vie 
humaine,  afin  de  montrer  par  leur  exemple  que  ce  n'est 
pas  impunément  que  manquent  à  l'honneur  des  femmes 
d'un  grand  nom,  de  mine  altière,  issues  de  haute  race. 
Celles,  en  effet,  qu'elle  appelle  Tullia,  Octavia,  Sempro- 
nia,  Victoria,  furent  les  épouses  ou  les  filles  de  ducs,  de 
marquis,  de  comtes  ;  elle  n'a  rien  narré  d'elles  qui  n'ait 
vraiment  eu  lieu;  et  comme  elle  était  on  ne  peut  plus 
ennemie  du  mensonge  et  de  toute  espèce  de  dissimula- 
tion, elle  s'est  servie  du  style  le  plus  libre,  le  seul  qui 
pût  convenir.  Elle  donna  le  nom  de  Satyre  sotadique  à 
son  œuvre,  composée  de  sept  dialogues,  et  la  dédia  à 
Eleonora  Margarita,  femme  du  marquis  Rodrigo,  son 
amie  d'enfance,  sur  l'ordre  pressant  de  laquelle  elle  l'avait 
entreprise  et  achevée  en  un  seul  mois,  suivant  les  propres 
termes  d'une  lettre  qu'elle  lui  adressa.  De  Sotadès,  je 
n'ai  rien  à  dire  :  personne  n'ignore  qu'il  fut  un  auteur 
licencieux  et  qu'il  composa  des  ouvrages  erotiques  (i). 

(i)  Sotadès  de  Maronée,  surnommé  le  Cinédologuc  (dans  la  i indi- 
cation, le  cinède  est  le  partenaire  passif),  se  distingua  dans  les 
ouvrages  licencieux,  au  point  que  tous  les  ouvrages  remarquables 
par  une  excessive  impudeur  ont  garde  l'épithète  de  sotadiques  (voir 
Forberg,  De  flguris  Yencris,  préface). 


AVIS    AU    LECTEUR  35 

Mais  on  ne  doit  pas  s'étonner  qu'une  femme  se  soit 
appliquée  à  traiter  de  semblables  matières  :  Eléphantis, 
une  jeune  fdle,  et  quelques  autres  encore,  se  rendirent 
célèbres  par  des  compositions  du  même  genre.  Au  sur- 
plus, les  femmes  sont  plus  aptes  à  peindre  ces  sortes  de 
tableaux,  pour  peu  qu'elles  soient  d'une  intelligente  et 
spirituelle  lubricité;  ne  sont-elles  pas  elles-mêmes  le 
terrain  des  voluptés,  le  champ  où  naissent,  florissent, 
prospèrent  et,  pour  le  dire  en  un  mot,  prennent  leur 
orient  et  leur  couchant  les  séduisantes  jouissances  et  les 
plus  délicieux  plaisirs?  Peut-être  ne  fut-elle  pas  si  ferme 
qu'elle  se  refusât  à  laisser  amollir  son  âme  par  le  senti- 
ment de  la  volupté  et  à  goûter  les  joies  de  la  vie;  une 
partie  des  aventures  qu'elle  raconte  sont  les  siennes 
propres,  je  pense,  et  ce  doivent  être  les  meilleures.  Elle 
écrivit  en  espagnol  ;  le  savant  Jean  Meursius,  une  des 
plus  pures  lumières  de  l'Académie  de  Leyde,  en  Hol- 
lande, alors  adolescent  et  à  peine  sorti  de  la  jeunesse, 
traduisit  l'ouvrage  en  latin  ;  sans  doute  y  ajouta-t-il  cer- 
taines choses  que  je  croirais  difficilement  venues  à  l'idée 
de  Luisa.  Mais  le  livre  de  Luisa  est  perdu;  le  travail 
manuscrit  de  Meursius,  ou,  si  l'on  veut,  son  commen- 
taire, m'est  seul  parvenu  :  je  n'oserais  rien  affirmer. 
Quoi  qu'il  en  soit,  ces  dialogues  ne  sont  l'œuvre  ni  d'un 
esprit  stérile,  ni  d'une  érudition  indigente;  ils  ne  causent 
nul  ennui  au  lecteur  et  n'irritent  aucunement  la  bile  du 
vrai  sage.  Nous  produisons  au  jour  les  cinq  premiers  (i) 
qui,   par  un   heureux  hasard,   sont   tombés   entre   nos 


(i)  La  première  édition  contenait  néanmoins  six  dialogues  et  non 
cinq,  ainsi  que  semblerait  l'annoncer  ce  passage.  Le  sixième  se 
trouva  prêt,  sans  doute,  au  moment  de  la  mise  en  vente,  et  on 
l'ajouta  aux  cinq  premiers;  il  porte  d'ailleurs  une  pagination  sépa- 
rée. Le  septième  ne  parut  que  beaucoup  plus  tard  (vers  1678).  (Note 
Liseux.) 


36  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

mains  :  il  eût  été  honteux  d'en  priver  notre  âge,  ami  des 
lettres,  et  c'eût  été  bien  dur  pour  les  studieux  amateurs 
de  la  haute  philosophie.  Les  deux  qu'il  nous  reste  à  édi- 
ter surpassent,  dit-on,  de  beaucoup  les  autres,  par  leur 
perfection  et  leur  ingénieuse  lasciveté  :  le  sixième  ne  se 
contente  pas  de  décrire,  il  place  les  tableaux  sous  les 
yeux  ;  le  septième  récrée  merveilleusement  par  une 
variété  de  récits  et  d'anecdotes  qui  se  rattachent  au 
sujet;  il  repaît  l'esprit  comme  d'un  mets  assaisonné  de 
sel  attique  et  dont  on  ne  peut  jamais  se  rassasier.  Avant 
qu'il  soit  long-temps,  ils  tomberont,  grâce  à  moi,  dans  le 
domaine  public  :  qui  ne  supporterait  malaisément  et 
péniblement  d'être  privé  de  si  piquants,  de  si  plaisants 
et  même  si  utiles  préceptes  de  bonne  vie,  pour  insensible 
et  engourdi  qu'il  soit?  L'orateur  Tullius  peut  recomman- 
der les  bonnes  mœurs;  le  philosophe  Platon  en  tenir 
école  :  les  mimes  Publius  Syrus  et  Laberius  y  exhorte- 
ront bien  mieux.  Celui-là  frappe  et  émeut  l'esprit  qui 
sait  mêler  l'utile  à  l'agréable,  et  le  verbeux  orateur,  le 
philosophe  décharné,  sont  fort  éloignés  de  ce  mérite.  Un 
habile  médecin  augmente  la  force  des  remèdes,  en  écar- 
tant d'eux  la  répugnance  et  le  dégoût,  lorsqu'il  les  fait 
prendre  dans  des  sucreries;  telle  était  la  pensée  de 
Luisa  :  il  lui  semblait  qu'elle  remporterait  tous  les  suf- 
frages, elle  qui,  si  ing-énieusement,  si  plaisamment, 
avait  su  mêler  l'utile  et  l'agréable.  Adieu. 


(On  trouve  à.  la  fin  du  Manuscrit  de  Meurslus  une  poésie  à  la 
louange  de  Lulsa  :  je  n'oserais  dire  qu'il  n'y  manque  rien. 


Poésie  à  la  louange  de  Luisa 

Par  Dan.  H*"  B"*  (i). 


Dirai-je  ton  génie  on  tes  mœurs  ?  ô  vierge  de  Tolède, 
unique  gloire!  L'âge  des  aïeux  n'en  vante  pas  de  sem- 
blable. Les  cimes  du  Parnasse  te  voudraient  pour  dixième 
Muse  ;  dans  leurs  bras  t'appelleraient  les  Muses  :  le 
joyeux  Apollon  irait  vers  toi,  ravi,  et  de  toi  seule,  parmi 
les  Héroïnes,  l'amoureuse  Écho  ferait  résonner  les  bois 
ombreux.  Audacieuse,  tu  as  pu  inspirer  ce  courage  à  la 
Pudeur  virginale  et  l'habituer,  timide,  à  une  guerre  en 
règle.  Au  nom  de  Vénus  ne  s'est  pas  enfuie  la  Pudeur  : 
intrépide,  elle  harcèle  l'ennemi  qui  l'insulte  de  ses 
paroles  et  la  menace  de  ses  rigueurs.  Charmée  des  grâces 
d'une  œuvre  si  élégante,  Dioné  s'abuse  et,  dans  son  vain 
espoir,  attend  des  louanges  nouvelles  :  «  Allez  rapides, 
allez,  dit-elle,  Amours,  mais  d'un  coup  d'aile  gagnez 
les  plaines  que  le  Tage  arrose  d'or  épars  ;  vers  ses  rives 
verdoyantes,  entourez  de  vos  jeux  folâtres  la  jeune  fille 
et,  circonspects,  écrivez  les  louanges  de  la  cruelle.  Nos 

(i)  Ces  initiales  désignent  Daniel  Hcinsius,  Batave. 


38  l'œuvre  DE   NICOLAS   CHOMER 

traits  pourront  incendier  même  des  âmes  de  bronze, 
lancés  par  cette  main;  et  la  Vertu  recevra  des  chaînes 
et  suivra  nos  chars  en  captive.  0  toi  qui,  embaumée, 
surgis  dans  un  florissant  royaume,  je  te  salue,  don 
immortel  d'une  tendre  jeune  fille  !  » 

Minerve  courroucée  ne  supporta  pas  ces  accents;  sou- 
riante, elle  rumine  de  nouvelles  colères  :  «  Coquine,  dit- 
elle,  c'est  bien  la  guerre,  coquine  de  Vénus;  rejette  ces 
vains  espoirs  ;  qu'une  fallacieuse  erreur  ne  te  déçoive. 
En  doutes-tu  ?  C'est  bien  la  guerre  :  contre  toi,  impure, 
osa  ourdir  ces  ruses  une  pure  vierge,  d'une  chasteté 
intacte;  elle  te  menace  de  l'épée,  te  serre  de  près,  te 
poursuit  victorieuse,  toi  en  rut,  jusqu'en  tes  repaires,  et, 
terrible  guerrière,  resplendit  de  dépouilles  opimes.  Ingé- 
nieuse, elle  te  combat  sous  tes  enseignes  :  comment  eût- 
elle  mieux  écarté  les  esprits  des  vices  honteux  et  de  toi- 
même,  gouffre  aveugle  des  vices?  Saine,  elle  étale  aux 
yeux  les  ardeurs  de  la  passion  malsaine,  les  forfaits 
dégoûtants  de  pus  infect,  et  les  ordures  des  étables 
d'Augias,  des  cloaques  débordés,  et  les  fureurs  que  tu 
oses  exercer  dans  la  nuit  scélérate.  » 

Vénus  gémit  et  pousse  des  soupirs  haletants  :  «  Depuis, 
dit-elle,  que  nous  virent,  nues,  sous  l'Ida,  les  Dryades 
accourues,  et  que,  cràce  à  l'arbitre  choisi,  j'ai  triomphé, 
seule,  j'eus  à  supporter  toutes  les  colères  de  la  cruelle 
Pallas.  Pourquoi,  sans  égard  à  la  justice,  me  poursuis-tu 
de  haines  iniques?  Quelle  est  ma  faute,  si  je  surpasse  en 
beauté  toutes  les  Déesses  ?  Continue  pourtant,  Pallas.  Ce 
que  tu  gagneras  par  cette  entreprise,  vois-le  toi-même. 
Mais  tu  oses,  frivole,  lancer  de  vaines  menaces?  Tu 
espères  pouvoir  anéantir  mon  royaume  et  troubler  mes 
joyeux  triomphes?  Tu  n'en  feras  rien.  »  Doucement  sou- 
rit la  farouche  Pallas  :  «  Non,  dit-elle,  une  vierge  à 
l'éclatante  vertu  le  fera  bien.  Ce  siècle  te  renversera  et, 


POÉSIE  A  LA  LOUANGE  DE  LUISA  39' 

vengeur,  te  mettra  en  deuil.  Ces  honneurs  que  tu  désho- 
nores, Cypris,  ruffiane  et  putain,  elle  te  les  enlèvera 
malgré  ton  assurance.  Tu  t'enfuiras,  éplorée,.  sous  le 
Tartare.  » 

Salut,  nouvelle  étoile  qui  te  lèves  au  ciel  ibérien  !  Tel 
le  Délien  surgit  des  Indes  Orientales,  telle  s'élève  Luisa 
de  l'occidentale  Ibérie.  Avec  le  jour,  il  répand  à  travers 
l'espace  les  ris  et  les  chants;  pour  toi,  Flore  exhale  les 
odeurs  suaves,  et  les  nouveaux  astres  du  ciel,  astre  nou- 
veau, t'admirent.  L'amour  de  la  gloire  te  place  parmi  les 
constellations  brillantes  et  te  porte  aux  sublimes  cita^ 
délies  du  vrai.  0  non  pas  héroïne,  mais  vraiment  noble 
héros  !  En  dépit  de  la  Nature,  tu  as  semblé  dépouiller 
ton  sexe  ;  t'élevant  bien  au-dessus  de  lui,  tu  revêts  le 
courage  et  les  soucis  virils,  et  généreuse  tu  t'oublies  et 
t'abandonnes  toi-même.  Que  tu  sois  une  Divinité  heureu- 
sement envoyée  des  régions  supérieures  et  issue  de  la 
céleste  progéniture  de  Phœbus,  qui  le  niera?  Salut,  nou- 
velle étoile  qui  te  lèves  au  ciel  ibérien  l 


Horoscope  de  Tubero1 


(i) 


Choque,  Muse  joyeuse,  tes  rauques  cymbales,  exhale 
de  ta  poitrine  en  feu  de  rauques  mélodies;  que  g-eais  et 
grenouilles  luttent  avec  toi  qui  chantes,  et  que  ni  celles- 
ci  ni  ceux-là  ne  surpassent  tes  aigres  sons.  Revêts  comi- 
quement  le  masque  et  excite  le  rire  :  il  faut  chanter 
Tubero.  Qu'attends-tu?  Commence. 

Comme  sa  mère  accouchait,  lasse  du  fardeau  :  «  Lucine- 
Junon,  prête-moi,  secourable,  bonne  assistance!  »  s'écria- 
t-elle.  Sur  le  blême  visage  de  Féplorée  cracha  Junon,  se 
détournant  ;  elle  ricana  et  s'enfuit.  Laverna  vient  :  «  Ce 
sera  mon  affaire  »,  dit-elle  en  riant,  et  elle  lave  ses 
mains  dans  le  Styx.  Elle  sert  de  sag-e-femme  et  reçoit  le 
faix,  tombant  de  la  mère.  A  l'enfant  qui  vagit  elle 
applique  les  premiers  baisers,  ivre  de  joie  et  d'espoir 
préconçu.  Arrive  Cotytto,  de  toutes  parts  en  rut;  arrive 
le  fds  de  Maïa,  habile  à  parler,  expert  à  ourdir  des  ruses 
et  d'obscures  fourberies  ;  et  de-ci  de-là  voltigent  de 
vagues  fantômes  :  la  Dissimulation,  la  Fraude,  la  Moque- 
rie, l'Espoir,  le  Parjure.  La  friponne  Laverna  se  caresse 


(i)  Ce  Tubero,  c'est  sans  doute  (Liseux  dit  certainement)  Lamoi- 
g-non,  maître  des  requêtes,  qui  fut  le  rapporteur  du  procès  des 
consuls  de  Grenoble  au  parlement  de  Paris.  C'était  un  homme  hypo- 
crite, doucereux,  impitoyablement  cruel.  Chorier  lui  avait  voué  une 
haine  vigoureuse. 


HOROSCOPE    DE    TUBERO  4l 

les  fesses  dodues  de  tapes  légères  ;  elle  grogne  et  s'ap- 
plaudit. «  Oh  !  triomphe  !  »  crie-t-elle,  et,  sautant,  elle 
jette  des  éclats  de  rire.  «  0  cher  enfant,  mon  honneur, 
ma  gloire,  dit-elle,  que  ne  te  présagerais-je?  De  plus 
fourbe,  nul  âge  n'en  produira.  Soit  qu'à  tramer  la  perte 
de  gens  sans  méfiance,  soit  qu'à  répandre  les  calomnies 
tu  appliques  ton  esprit  avide,  nul  ne  t'enlèvera  la  palme, 
ô  tète  laurée  d'une  noble  mentule  !  Que  te  cèdent  les 
Sinons  et  les  futiles  Phrynonides,  que  te  cèdent  Ulysse 
aussi  et  le  rusé  Sysiphe,  tu  seras  pour  moi  le  fort  où,  au 
besoin,  j'irai  prendre  mes  traits,  les  fraudes,  et  tes 
mérites,  les  ruses.  Mais,  adroite,  je  n'accorderai  à  nul  de 
paraître  de  mœurs  plus  honnêtes.  Trompe  :  ainsi  tu  le 
peux  sûrement.  Compose  ton  visage  ;  les  mœurs,  cela 
importe  moins.  Qui  donc  ira  vers  toi  à  travers  tes  Sym- 
plegades?  Le  crédule  se  vante  de  te  connaître  à  fond. 
Est-il  sage  ?  Il  n'est  pas  sage.  L'anneau  de  Gyyès  n'ensei- 
gnait pas  les  voies  obliques  autant  qu'à  toi  te  l'enseigne 
l'amour  des  ténèbres.  Ce  que  tu  es,  nul  ne  le  saura,  ô 
poupon,  digne  des  embrassements  de  Laverna  !  Prati- 
quant assidu  des  autels,  habitué  des  temples,  tu  y  seras 
en  spectateur,  et  aussi  en  spectacle.  Mais  en  dedans  tu 
auras  pour  dieux  la  furieuse  ambition,  et  la  pâle  Envie, 
et  la  Rage  de  la  vengeance  cuisant  tes  moelles,  et  la 
puante  Faim  de  l'or.  Que  les  niais  pratiquent  ce  qui  sied, 
et  toi  ce  qui  t'agrée,  jeune  homme  au  nez  morveux, 
vieillard  pour  les  ruses.  Que  ne  te  souhaiterais-je  pas? 
Que  ne  te  présagerais-je?  Tu  me  surpasseras  moi-même, 
Protée,  par  mes  propres  artifices,  entre  tous  les  coquins, 
Héros  unique.  Qu'en  ton  sein  réside  ma  divinité,  que 
moi-même,  Laverna,  je  me  cherche  en  toi  et  veuille  qu'on 
m'y  cherche.  » 

Ici  elle  éternua;  l'enfant  peta  :  ainsi  accepta-t-il  l'au- 
gure. 


!\-l  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

Cotytto  rit  el,  de  ses  mains'  délicates,  applaudit.  Son 
brillant  visage  fleurit  d'une  vive  beauté,  ses  yeux  fripons 
exciteraient  la  lasciveté,  même  sommeillante,  même 
engourdie  par  l'âge.  Elle  a  les  seins  nus,  nus  aussi  les 
bras  et  nues  les  cuisses  taillées  dans  un  marbre  vivant, 
dans  de  la  neige  vivante.  Mais  où  se  cache,  timidement 
blottie  au  bas  du  ventre,  l'honnêteté  du  sexe,  un  voile  de 
soie  protège  mal  la  partie  en  feu  ;  tu  j'userais  un  nuaire 
transparent.  Le  désir  libertin  l'aiguillonne;  éperdue, 
avec  rage  elle  fatigue  ses  membres  asiles  de  rapides 
mouvements;  piquée  du  taon  occulte,  spontanément  elle 
coule,  fondue  en  eau,  et  d'une  blanche  liqueur  souille 
ses  cuisses.  «  Joli  enfant,  dit-elle,  ô  comble  de  ma  joie,, 
comble  de  ma  gloire  et  de  mon  espoir  certain  !  Initié,  lu 
assisteras,  bandant,  à  mes  mystères.  Tu  y  présideras, 
brûlant  d'un  violent  priapisme.  Tu  feras  et  subiras  rude- 
ment, à  toi  seul,  de  rudes  choses,  cinède  et  pédicon  de 
beaucoup  le  plus  déterminé.  Tu  m'auras  libérale,  par 
mes  lascivetés  !  Moi  aussi.  Nulle  salacité  de  la  brûlante 
Vénus,  culetant  et  repoussant,  ne  brisera  la  tienne, 
qu'avec  toi,  par  devant  ou  par  derrière,  elle  engage  la 
lutte.  Il  s'émerveillera,  t'enviant  les  reins  toujours  dis- 
pos, toujours  égaux  à  tes  désirs  et  aux  miens,  celui 
qu'on  adore  à  Lampsaque.  Nul  bouclier  n'émoussera  la 
pointe  du  javelot;  un  jour  craindra  les  menaces  dû 
cimeterre  déirainé,  Pyrrha,  consumée  de  vieillesse.,  et  tu 
n'épargneras  pas  la  vieille.  Tu  t'élanceras  en  armes, 
«ronflant  d'une  feinte  colère  la  mentule,  et  pas  une 
beauté  n'épuisera  tes  forces.  Dans  tes  muscles  fatigués 
renaîtra  une  vigueur  nouvelle.  N'épargne  pas  tes  reins; 
moi-même,  je  redonnerai  du  souffle  à  ta  veine  épuisée, 
j'y  verserai  la  douce  liqueur.  Et,  par  Hercule!  tu  ne  les 
épargneras  pas,  si  je  te  connais  bien.  Pour  toi  Vénus- 
revêtira  d'étranges  figures;  enragée,  elle  ne  se  refusera 


HOROSCOPE  DE  TUHF.IK)  43: 

pas  à  un  enragé,  elle  ne  refusera  rien  non  plus  à  ton 
extravagante  luxure.  Tu  suceras,  tu  irrumeras  :  je  le 
verrai  et  j'applaudirai  ;  en  retour,  tu  seras  suce  et  tu 
seras  irrumé.  La  volupté  d'un  plat,  assaisonné  de  crime, 
s'accroît  :  dans  tes  transports  la  plus  honteuse  te  sera 
d'aidant  la  plus  douce.  Mais  comment  dirai-je  les  turpi- 
tudes de  ta  main  gauche  (i)  ?  Comme  elle  jouera,  la  per- 
verse !  Comme  vite  de  femme  elle  te  tiendra  lieu  ! 
Comme  à  sec  elle  engagera  la  stérile  bataille  !  Mais  tout 
cela  dans  l'ombre.  D'une  nuit  obscure  tu  te  couvriras,  toi 
et  tes  fureurs;  la  perspicace  Envie  s'émoussera,  trompée 
par  tes  habiles  artifices.  Homme  adroit,  teins  de  rou- 
geur ton  front,  d'une  rougeur  empruntée  ;  tu  le  teindras,, 
et  je  me  réjouis  de  le  voir  si  bien  teint,  et  ta  face  rou- 
gissante te  fera  croire  honnête,  et  l'imbécile  plèbe  prêtera 
foi  à  l'imposteur.  Que  ne  te  souhaiterais-je  ?  Que  ne  te 
présagerais-je  ?  » 

Elle  se  tait  ;  l'enfant  bande  :  ainsi  accepte-t-il  l'au- 
gure. 

«  Moi,  je  te  prodiguerai  à  pleines  mains  tous  mes  tré- 
sors, espoir  du  Styx,  ô  cher  enfant  !  »  ajoute,  en  brandis- 
sant la  verge  d'or,  le  Cyllénien.  «  Je  répandrai  sur  tes- 
lèvres  menteuses  un  doux  poison  ;  on  boira  tes  paroles  ; 
la  peste  que  tu  renfermes  touchera  les  cœurs,  en  pas- 
sant par  les  oreilles  avides.  Par  l'inflexion  de  ta  voix, 
comme  le  veut  l'usage,  tombant  avec  grâce,  et  tes  am- 
bages merveilleux,  tu  feras  qu'en  parlant  la  sentence 
décidée  en  ton  esprit  personne  ne  la  devine  :  mielleux 
de  bouche,  plein  de  fiel  amer  dans  le  cœur.  Les  Solons 
auront  bien  moins  que  toi  enveloppé  leur  pensée  d'un 
ténébreux  silence.  Tu  seras  le  salut  des  méchants,  mais 


(i)  Martial,  IX,  42,  dit  à  Ponticus  qu'il  a  comme   putain  sa  main, 
gauche.  Voir  Forberg,  Defiguris  Veneris,  chap.  iv. 


44  L'ŒUVRE  DE  NICOLAS  CHORIER 

recueil  des  bons  ;  à  toi  les  ruines,  les  deuils,  les  meurtres, 
scélérat  !  Habile  à  ourdir  des  ruses,  avec  quelle  effron- 
terie, étant  noir,  tu  paraîtras  blanc  !  Gomme  de  miel  tu 
adouciras  le  poison  !  Sous  des  roses  éparses  et  sous  la 
suave  rosée  des  fleurs,  comme  tu  cacheras  l'aspic  !  Par- 
dessus tout,  tu  seras  travaillé  du  honteux  amour  de  l'ar- 
gent, et  les  flots  précieux  et  au  loin  célèbres  du  Tage 
n'apaiseront  point  ta  soif.  Ton  guide  moi-même,  je  te 
suggérerai  de  nouveaux  artifices.  Tu  chemineras  par  les 
sentiers  ténébreux,  mais  sûrs,  du  lucre  déloyal,  sous 
mes  auspices,  vers  d'immenses  richesses  ;  ce  qui  te 
plaira,  ce  grand  Jupiter  le  fera  tourner  à  ton  profit  ;  à 
ses  genoux,  suppliant,  tu  tomberas  servilement  ;  tu  le 
flatteras,  remplissant  en  bouffon  le  rôle  de  mime.  Tu  ne 
réputeras  honteux  rien  de  ce  qui  seulement  rapporte  du 
gain  ;  ta  religion  sera  dans  ta  caisse,  ton  Dieu  dans  tes 
écus  ;  la  stupide  Fortune  se  ruera  dans  tes  bras.  Je  serai 
l'entremetteur  :  rien  qu'à  ta  vue  elle  sentira  le  prurit  ;  et 
tu  ne  manqueras  pas  toi-même,  habile  homme,  de  mêler 
le  faux  au  vrai,  la  bouffonnerie  au  sérieux  ;  ainsi  les 
perspicaces  tomberont  dans  tes  filets,  même  de  leur 
plein  gré,  par  mes  prestiges.  Tu  auras  en  tci  de  quoi 
exciter  mon  approbation,  mon  émulation,  sycophante, 
maquereau,  pendard,  gonflé  de  ruses!  » 

Ses  onyles  crochus  démangent  à  l'enfant  :  ainsi 
accepte-t-il  l'augure.  Le  neveu  d'Atlas  se  réjouit  ;  Laverna 
hurle,  chantonnant  je  ne  sais  quoi  d'aigre  ;  la  molle 
Catytto  remue  ses  reins  flexibles. 


LA  SATYRE  SOTADIQUE  DE  LUISA  SIGEA 


PREMIER  DIALOGUE 


L'ESCARMOUCHE 


TULLIA,  OCTAVIA 

Tullia.  —  Je  suis  enchantée,  ma  chère  petite  cousine, 
que  ton  mariage  avec  Caviceo  soit  enfin  décidé  ;  car  la 
nuit  où  il  te  rendra  femme  par  ses  embrassements,  cette 
nuit-là,  sois-en  bien  sûre,  te  fera  goûter  le  suprême 
plaisir,  si  du  moins  Vénus  t'est  aussi  favorable  que  le 
mérite  ta  céleste  beauté. 

Octavia.  —  Ma  mère  m'a  dit  ce  matin  que  dans  trois 
jours  j'épouserais  Caviceo.  Déjà  l'on  prépare  tout  à  la 
maison  :  le  lit,  la  chambre  à  coucher,  et  le  reste.  Mais 
tout  cela  me  cause  moins  de  joie  que  de  peur  :  j'ignore, 
en  effet,  quel  peut  être  ce  plaisir  dont  tu  parles,  ma  chère 
petite  cousine,  et  je  n'en  ai  aucune  idée. 

Tullia.  —  A  ton  âge,  et  si  délicate  (car  tu  entres  à 
peine  dans  ta  quinzième  année),  il  n'y  a  rien  d'étonnant 
à  ce  que  tu  ne  saches  pas  ce  que  moi-même  j'ignorais 
lors  de  mon  mariage,  bien  que  je  fusse  plus  âgée  que  tu 
ne  l'es.  Je  ne  savais  rien  de  ces  délices  que  me  vantait 


4G  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

Pomponiaavec  tant  de  feu,  elle  qui  les  connaissait  depuis 
trois  ans. 

Octayia.  —  Vraiment,  tu  n'en  savais  rien  ?  voilà  qui 
m'étonne  fort.  (Laisse-moi  parler  avec  un  peu  de  liberté 
dans  ces  derniers  jours  de  pleine  liberté  que  je  goûte.) 
Car  à  défaut  de  la  pratique,  que  tu  n'avais  sûrement  pas, 
ta  grande  érudition  tout  au  moins  avait  dû  te  découvrir 
•ces  secrets.  Bien  des  fois  j'ai  entendu  des  gens  te  porter 
aux  nues  et  dire  que  tu  es  tellement  versée  dans  les 
lettres  latines  et  grecques  et  dans  presque  tous  les  arts 
libéraux  qu'il  ne  te  reste  guère  plus  rien  à  apprendre. 

Tullia.  -  C'est  à  mon  père  qu'en  revient  l'honneur  si, 
avec  le  même  soin  que  la  plupart  des  autres  fdles 
mettent  à  s'acquérir  la  réputation  d'être  belles  et 
gracieuses,  j'ai  préféré,  moi,  conquérir  le  renom  de  fille 
instruite.  Et  l'on  prétend  (car  on  aime  mieux  flatter 
que  dire  la  vérité)  qu'il  n'a  pas  tout  à  fait  perdu  sa 
peine. 

Octavia.  —  On  dit  aussi,  lorsqu'on  ne  veut  pas  flatter, 
que  rarement  la  chasteté  et  les  bonnes  mœurs  sont  res- 
tées l'apanage  de  celles  de  notre  sexe  qui  ont  passé  pour 
érudites  et  qui  ont  recherché  la  gloire. 

Tullia.  —  On  accuserait  mes  mœurs,  à  moi  que  l'on 
déclare  savante? 

Octavia.  —  Eh  !  non  :  si  quelque  chose  t'a  valu  l'ad- 
miration de  tous,  c'est  justement  que  tes  bonnes  mœurs, 
que  ta  chasteté  n'ait  en  rien  souffert  de  ton  érudition  : 
tu  nous  as  fait  voir  un  merle  blanc.  Mais  pourquoi  les 
Muses,  qu'on  dit  vierges,  passent-elles  pour  ennemies  de 
l'honneur  des  vierges  ?  Elles  qui,  de  leur  feu,  nous 
embrasent  pareillement,  hommes  et  femmes,  et  nous 
excitent  aux  grandes  et  louables  passions,  pourquoi 
dit-on  qu'elles  corrompent  nos  âmes?  Sans  doute  parce 
que  les  hommes,  avec  une  sorte  de  malignité  arrogante 


l'escarmouche  47 

et  niaise,  sont  jaloux  de  ces  biens  dont  ils  s'enorgueil- 
lissent et  nous  rendent  victimes  de  leur  envie.  Les  venins 
et  les  poisons,  les  hommes  ne  les  fuient  pas  moins  que 
nous  (sexe  faible,  comme  ils  nous  appellent),  parce  que 
le  même  virus  qui  peut  nous  ôter  la  vie  le  peut  aussi  à 
eux.  Si  la  science  est  pour  nous  un  poison,  une  peste, 
ainsi  qu'ils  prétendent,  comment  se  peut-il  que,  pour 
être  utile  aux  hommes  (car  ils  ne  nient  pas  qu'elle  leur 
soit  utile),  une  chose  si  mauvaise  change  tout  à  coup  de 
nature?  Si  par  son  essence  même  la  science  est  pour 
nous  comme  une  source  de  tous  maux  et  de  tous 
désastres,  comment  à  cette  même  source  boiront-ils, 
eux,  du  nectar  et  des  eaux  vives  de  gloire  immortelle, 
quand  nous  autres,  malheureuses  infortunées,  nous  y 
buvons  quelque  chose  comme  les  eaux  du  Styx,  des 
eaux  sulfureuses  qui  nous  excitent  aux  débauches  où  ils 
nous  entraînent  par  leur  empire  ou  nous  induisent  par 
leur  exemple  ?  C'est  ainsi,  je  m'en  souviens,  que  tu  par- 
lais ces  jours  derniers  dans  une  conversation  avec  mon 
cher  Caviceo.  Assurément,  il  est  beau  à  toi  d'avoir  jus- 
qu'à présent  conservé  pure  ta  réputation  d'honnête 
femme,  avec  cette  beauté  qui  enflamme  jusqu'aux  plus 
froids,  avec  cette  érudition  qui  te  rend  maîtresse  des 
cœurs  insensibles  à  la  beauté. 

Tullia.  —  Toi  qui  t'exprimes  ainsi,  toi  qui  sais  que 
l'amour  enflamme  le  cœur  des  hommes,  ah  !  ah  !  tu  n'es 
pas  aussi  ingénue  que  je  le  pensais. 

Octavia.  —  Puis-je  ignorer  tout  à  fait  ce  que  les  yeux, 
le  front,  tout  le  visage  enfin  de  Caviceo  m'ont  dit  si  sou- 
vent, même  quand  il  se  taisait  ?  Mais  vraiment  lorsque,  il  y 
a  huit  jours,  il  prit  avec  moi  quelques  libertés,  j'admirais 
la  fouuue  qu'il  mit  dans  ses  baiser;  et  je  ne  me  doutais 
qu'à  demi  de  ce  que  signifiaient  ces  transports  et  cette 
ardeur. 


48  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

Tullia.  — Ta  mère  était  sortie?  tu  étais  seule?  tu  ne 
craignais  rien  de  lui? 

Octavia.  —  Ma  mère  était  sortie  ;  que  pouvais-je 
craindre  de  lui  ?  Pour  sûr,  je  ne  craignais  rien. 

Tullia.  —  Il  ne  t'a  rien  demandé  que  des  baisers? 

Octavia.  —  Non,  et  même  c'est  malgré  moi  qu'il  les  a 
pris,  en  dardant  sa  langue  enflammée  entre  mes  lèvres, 
qu'il  voulait  ouvrir,  le  fou. 

Tullia.  —  Qu'éprouvais-tu  alors? 

Octavia.  —  Je  t'avouerai  qu'une  certaine  chaleur, 
inconnue  jusqu'alors,  m'envahit  ;  le  feu  coulait  dans 
tous  mes  membres.  Il  crut  que  je  rougissais  de  pudeur  ; 
il  cessa  un  instant  ses  folies  et  arrêta  sa  main  par  trop 
active. 

Tullia.  —  Continue. 

Octavia.  —  Oh  !  ces  coquines  de  mains,  je  les  ai  en 
exécration,  tant  elles  m'ont  tourmentée,  éreintée,  mise 
en  feu  ! 

Tullia.  —  Joli  ! 

Octavia.  —  Que  te  dirai-je?  Il  plonge  sa  main  dans 
mon  corsage,  se  saisit  de  mes  seins,  et  tout  en  les  pétris- 
sant de  caresses,  voilà  que  tout  à  coup  il  me  jette  sur  le 
dos. 

Tullia.  —  Tu  rougis  ;  tu  y  as  passé. 

Octavia.  —  Sa  main  gauche  appuyée  sur  ma  poitrine 
(je  raconte  la  chose  comme  elle  est),  il  avait  facilement 
raison  de  tous  mes  efforts.  Il  envoie  alors  sa  main  droite 
en  excursion  sous  ma  robe.  Je  n'ose  pas,  je  n'ose  pas 
dire. 

Tullia.  —  Laisse-moi  donc  cette  ridicule  pudeur  et 
imagine-toi  que  tu  te  racontes  ce  que  tu  me  dis. 

Octavia.  —  Ayant  relevé  ma  robe  jusqu'au-dessus  des 
genoux,  il  caressait  mes  fesses.  Oh  !  si  tu  avais  vu  ces 
yeux  brillants  ! 


l'escarmouche  49 

Tullia.  —  Étais-tu  heureuse  dans  ce  moment-là? 

Octavia.  —  Sa  main  s'élève  toujours  plus  haut  ;  elle 
atteint  cet  endroit  qui,  dit-on,  nous  distingue  de  l'autre 
sexe  et  d'où,  depuis  un  an,  tous  les  mois  s'écoule  pen- 
dant plusieurs  jours  une  fontaine  de  sang-. 

Tullia.  —  Courage,  Gaviceo,  ah  !  ah  !  ah  ! 

Octavia.  —  Oh!  le  brigand  d'homme!  «  Voilà,  dit-il, 
qui  bientôt  me  donnera  la  suprême  jouissance.  Laisse 
faire,  ma  petite  Octavia.  »  Moi,  à  ces  paroles,  peu  s'en 
fallut  que  je  ne  m'évanouisse. 

Tullia.  —  Et  lui,  donc  ? 

Octavia.  —  Cet  endroit  dont  je  te  parlais  est  pourvu 
d'une  toute  petite  entrée,  bien  que  cela  puisse  t'étonner. 

Tullia.  —  Oui,  mais  combien  chaude  ! 

Octavia.  —  Il  y  enfonce  le  doigt,  mais  en  éprouvant 
tant  de  difficulté  que  je  ressentis  une  douleur  cuisante, 
tandis  que  lui  s'écrie  :  «  Elle  est  vierge  !  »  Aussitôt,  m'en- 
tr'ouvrant  les  cuisses  violemment,  bien  que  je  m'y  oppo- 
sasse de  toutes  mes  forces,  il  se  jette  sur  moi... 

Tullia.  —  Tu  t'arrêtes  ?  Il  n'a  rien  introduit  d'autre  que 
son  doigt... 

Octavia.  —  Suis-je  assez  effrontée  d'en  dire  si  long? 

Tullia.  —  Bah  !  moi  aussi,  que  tu  estimes  tant,  j'y 
ai  passé  comme  toi.  Rien  de  plus  entreprenant  qu'un 
fiancé,  que  tout  délai  irrite,  exaspère,  jusqu'à  ce  qu'il 
ait  cueilli  la  fleur  de  sa  fiancée. 

Octavia.  —  Je  sentis  bientôt  entre  les  cuisses  quelque 
chose  de  lourd,  de  dur  et  de  chaud.  Caviceo,  d'un  vio- 
lent effort,  veut  l'introduire  en  moi.  Mais,  rassemblant 
toutes  mes  forces,  je  me  jette  de  côté  et  passant  ma  main 
gauche  entre  nous  deux,  je  la  porte  sur  le  théâtre  du 
combat. 

Tullia.  —  Tu  as  pu,  d'une  seule  main,  détourner  une 
telle  catapulte  ? 

4 


50  L'ŒUVRE  DE  NICOLAS  CHOMER 

Octavia.  —  Oui.  «Oh  !  le  méchant!  disais-je,  pourquoi 
me  tourmenter  ainsi  ?  Laisse-moi,  si  tu  m'aimes  !  Qu'ai-je 
donc  fait  pour  mériter  ce  supplice  ?  »  Et  des  larmes  cou- 
laient de  mes  yeux;  vraiment,  j'étais  si  émue  que  je 
n'osais  même  pas  ouvrir  la  bouche,  ni  pousser  un  cri 
pour  appeler  au  secours. 

Tullia.  —  Ainsi  Caviceo  ne  put  réussir  à  le  trans- 
percer de  son  glaive  ? 

Octavia.  —  D'un  coup  de  main  j'ai  détourné  le  coup  ; 
mais,  chose  affreuse,  voilà  qu'aussitôt  j'ai  été  inondée 
d'un  liquide  chaud,  visqueux,  au  contact  duquel  ma 
main  recula  de  crainte  et  d'horreur. 

Tullia.  —  Ainsi  il  n'a  pas  été  vainqueur,  mais  tu  ne 
fus  pas  tout  à  fait  victorieuse,  car  peu  s'en  est  fallu  qu'il 
n'ait  remporté  une  vraie  victoire. 

Octavia.  —  Depuis  ce  jour,  Caviceo  me  paraît  plus 
aimable.  Et  je  ne  sais  quel  impuissant  désir  agite  mon 
esprit.  J'ignore  ce  que  je  veux,  et  je  ne  peux  le  dire. 
Tout  ce  que  je  sais,  c'est  que  de  tous  les  hommes  Caviceo 
est  celui  qui  me  plaît  le  plus  ;  de  lui  seul  j'attends  le 
suprême  bonheur,  que  je  ne  peux  concevoir,  ne  sachant 
ce  qu'il  doit  être.  Je  ne  désire  rien,  et  je  désire  pour- 
tant. 

Tullia.  —  Heureusement,  je  suis  là  pour  te  servir 
d'Œdipe  dans  tes  incertitudes.  Ce  que  le  précepteur  et 
interprète  d'amour,  Ovide  (i),  a  écrit  de  Biblis  te 
convient  à  merveille  : 

«  D'abord,  elle  ne  comprend  rien  à  ces  feux  et  ne  croit  pas  mal 
faire  en  prodiguant  ses  baisers...  Elle  ne  se  connaît  pas  encore  et, 
sous  son  amour,  ne  ressent  aucun  désir,  quoiqu'en  dedans  elle 
bouillonne...   Tant   qu'elle   veille,   elle  n'ose  abandonner  son  âme  à 


(ij  Métamorphoses,  liv.  IX,  v.  456  et  suiv, 


l'escarmouche  5r 

d'obscènes  espérances,  mais  plongée  dans  le  tranquille  sommeil,  sou- 
vent elle  voit  l'objet  aimé,  elle  se  voit  le  corps  enlacé  à  celui  de  son 
frère  et  rougit,  quoique  assoupie  encore.  Ce  sommeil  fuit  ;  long- 
temps silencieuse,  elle  évoque  le  songe  qui  a  troublé  son  repos  et, 
l'esprit  incertain,  s'écrie  :  «  Malheureuse  !  que  me  veulent  ces  illu- 
sions de  la  nuit'?  Qu'elles  ne  se  réalisent  jamais  !  Pourquoi  fais-jc  de 
tels  rêves  ?  » 

Le  songe  fait  honte  :  on  l'aime  cependant  ;  et  tandis 
que  l'image  du  plaisir  amuse  l'esprit,  les  sens  fondent 
en  quelque  sorte  dans  une  extase  suprême.  Tu  rougis  ? 
Je  t'y  prends,  et  il  me  semble  t'entendre  me  dire  : 

«  Ah  1  pourvu  qu'éveillée  je  ne  tente  rien  de  semblable,  que  le 
sommeil  souvent  m'apporte  de  pareils  rêves  !  Un  rêve  est  sans 
témoins,  mais  non  sans  une  illusion  de  volupté.  O  Vénus,  et  toi,  fils 
aîné  d'une  si  tendre  mère,  Cupidon,  que  de  plaisirs  j'ai  eus  !  Quelle 
volupté  complète  m'a  envahie  !  J'en  suis  retombée,  pénétrée  jusques 
aux  moelles  !  Que  le  souvenir  en  est  doux  !  Que  le  plaisir  fut  court  1 
Que  la  nuit  s'est  promptement  enfuie,  jalouse  de  mon  bonheur  !  » 

Octavia.  —  Je  ne  veux  point  le  nier  :  jour  et  nuit, 
j'ai  Gaviceo  devant  les  yeux,  et  je  ne  vis  que  dans  l'es- 
pérance d'une  volupté  indicible.  Et  plus  d'une  fois  j'ai 
souhaité  pour  Caviceo  une  occasion  semblable  à  celle 
de  ce  jour-là,  que  moi,  pauvre  innocente,  j'ai  tristement 
laissé  perdre. 

Tullia.  —  Que  ferais-tu,  alors  ? 

Octavia.  —  A  toi  de  répondre.  Je  serais  plus  savante, 
et  lui  plus  heureux.  A  peine  m'étais-je  rhabillée,  voilà 
ma  mère  qui  arrive. 

Tullia.  —  Malheur  à  toi  !  Je  sais  quelle  femme  elle  est 
et  combien  elle  est  sévère. 

Octavia.  —  Elle  n'a  cependant  rien  dit  de  désagréable 
à  Caviceo,  ni  à  moi.  Elle  nous  a  demandé,  en  souriant, 
quels  propos  nous  avions  ensemble,  lequel  de  nous  était 
le  plus  amoureux.  «  Car  qui  est  le  plus  digne  d'être 
aimé,  je  ne  le  demande  pas,  dit-elle  :  c'est  toi,  Caviceo, 


52  L'ŒUVRE  DE  NICOLAS  CHORIKR 

et  je  ne  pense  pas  qu'Octavia  dise  le  contraire.  Je  vou- 
drais pourtant,  puisque  l'hymen  va  bientôt  vous  unir, 
sous  d'heureux  auspices,  je  l'espère,  que  toi,  Caviceo,  tu 
aimes  mon  Octavia,  la  tienne  aussi,  non  en  raison  de 
son  mérite,  qui  est  bien  peu  de  chose,  mais  en  raison  de 
ton  généreux  caractère.  Vous  viviez  l'un  et  l'autre, 
dans  cette  union  des  cœurs,  de  longues  et  heureuses 
années.  » 

Tullia.  —  Mais  que  se  passa-t-il  après  le  départ  de 
Caviceo  ? 

Octavia.  —  Ma  mère  me  demanda  ce  que  signifiait  ce 
qu'elle  avait  vu  de  ses  propres  yeux.  Je  voulus  m'excu- 
ser  :  elle  me  pressa  de  dire  la  vérité.  Je  me  plaignis 
qu'il  m'avait  presque  fait  violence  ;  que  voulait-il,  que 
cherchait-il,  je  ne  savais  ;  mais  je  ne  croyais  pas  avoir 
fauté.  Elle  insista,  me  demandant  s'il  avait  violé  l'inté- 
grité de  mon  corps  ;  je  lui  dis  non.  Là-dessus  elle  me  dit 
de  bien  prendre  garde  à  lui  et  me  fait  des  menaces  si  je 
n'en  tiens  pas  compte.  <x  Car  enfin,  ajouta-t-elle,  dans 
peu  de  jours,  tu  dois  lui  être  unie,  ma  fille  ;  mais  tiens- 
loi  pour  assurée  que  si  auparavant  il  peut  prendre  de 
toi  une  jouissance  complète,  ou  bien  il  s'en  ira  pour 
toujours,  ou  bien,  s'il  préfère  être  félicité  de  sa  con- 
stance, il  te  tiendra  en  protond  mépris.  De  ces  alterna- 
tives, l'une  est  aussi  triste  que  l'autre,  et  loin  qu'une 
fille  bien  née  puisse  s'y  résigner  tranquillement,  elle 
aimerait  mieux  la  mort  même.  »  Depuis  ce  jour,  manière 
veille  sur  moi  avec  une  sollicitude  inquiète,  de  façon 
que  jamais  Caviceo  ne  me  trouve  seule  ;  jamais  non  plus 
il  n'a  pu  me  parler  seule. 

Tullia.  —  Bien  sûr  ;  l'homme  à  qui,  dans  la  première 
jeunesse  (et  Caviceo  est  un  jeune  homme),  il  arrive  de 
jouir  pleinement  du  corps  désiré,  la  chose  une  fois  faite, 


l'escarmouche  53 

ce  qui  n'a  pas  échappé  au  Stagyrite  (i),  le  plus  souvent 
hait  celle  qui  auparavant  le  faisait  se  consumer  d'un  fol 
amour.  Je  n'en  loue  pas  moins  ta  franchise,  Octavia,  et 
j'agirai  aussi  franchement  avec  toi,  n'en  doute  pas.  Ta 
mère  m'a  demandé  de  te  découvrir  les  secrets  les  plus 
mystérieux  du  lit  nuptial  et  de  Rapprendre  ce  que  tu  dois 
être  avec  ton  mari,  ce  que  ton  mari  sera  aussi,  touchant 
ces  petites  choses  pour  lesquelles  s'enflamment  si  fort 
les  hommes.  Cette  nuit,  pour  que  je  puisse  t'endoctriner 
sur  tout  d'une  langue  plus  libre,  nous  coucherons 
ensemble  dans  mon  lit,  dont  je  voudrais  pouvoir  dire 
qu'il  aura  été  la  plus  douce  lice  de  Vénus.  Après,  tu 
auras  un  meilleur  coucheur  que  je  n'aurai  été  bonne 
coucheuse. 

Octavia.  —  Tu  veux  rire,  Tullia  ;  cesse  de  parler  ainsi, 
tu  fais  à  mon  amour  pour  toi  une  injure  que  le  tien  ne 
supporterait  pas,  si  tu  m'aimais  du  fond  du  cœur. 


(i)  Nom  donné  à  Aristote,  né  à  Stag-yre.  Octavia  nous  a  prévenus 
que  Tullia  était  une  savante. 


DEUXIÈME  DIALOGUE 


TRIBADICON 


OCTAVIA,  TULLIA 

Octayia.  —  Nous  voici  dans  ton  lit  ;  tu  as  bien  souvent 
voulu  m'y  faire  passer  des  nuits,  non  seulement  près  de 
toi,  mais  dans  tes  bras,  lorsque  Gallias,  ton  mari,  était 
absent. 

Tullia.  —  Et  j'y  ai  passé  bien  des  nuits  blanches,  à 
cause  de  l'amour  que  tu  faisais  circuler  dans  toutes  mes 
veines,  l'amour  dont  je  me  consumais  et  qui  me  brûlait 
comme  un  incendie. 

Octavia.  —  Tu  m'aimais?  Ne  m'aimes-tu  donc  plus? 

Tullia.  —  Je  t'aime,  chère  cousine,  et  misérablement 
je  meurs. 

Octavia.  —  Meurs-tu  pour  de  vrai,  toi  dont,  au  prix 
de  ma  vie,  je  voudrais  préserver  les  jours?  Quelle  est 
cette  maladie  mentale?  car  tout  me  met  hors  de  doute 
que  tu  te  portes  bien  corporellement. 

Ti  llia.  —  Comme  tu  aimes  Caviceo,  ainsi  je  t'aime. 


56  L'ŒUVRE    DE   NICOLAS   GHORIER 

Octavia.  —  Parle  clairement  :  que  signifient  ces  mois 
couverts  ? 

Tullia.  —  Mais,  d'abord,  toi  qui  es  si  charmante,  si 
belle,  si  tendre,  laisse  de  côté  toute  ta  pudeur. 

Octavia.  —  Lorsque  tu  as  voulu  que  je  me  mette  toute 
nue  dans  ton  lit  (et  je  viens  d'y  consentir),  telle  que  je 
m'y  mettrai,  m'as-tu  dit,  pour  me  donner  à  Caviceo, 
n'ai-je  pas  assez  rejeté  toute  ma  pudeur? 

Tullia.  —  En  effet,  la  reine  de  Lydie  l'a  autrefois 
déclaré  :  «  J'ai  ôté  ma  tunique  et  dépouillé  en  même 
temps  toute  pudeur.  » 

Octavia.  —  Sur  tes  conseils,  j'ai  triomphé  de  ma  timi- 
dité ;  à  ton  exemple,  j'ai  triomphé  de  moi-même. 

Tullia.  —  Donne-moi  un  baiser,  aimable  enfant. 

Octavia.  —  Pourquoi  non?  tant  que  tu  voudras,  et 
comme  tu  voudras. 

Tullia.  —  Oh  !  la  divine  forme  de  bouche  !  oh  !  quels 
yeux  plus  brillants  que  le  jour  !  Oh  !  quelle  beauté  digne 
de  Vénus  ! 

Octavia.  —  Voilà  que  tu  rejettes  les  couvertures.  Je 
ne  sais  ce  que  je  craindrais,  et  je  le  supplie  de  me  le  dire, 
si  tu  n'étais  Tullia.  Tu  m'as  toute  nue,  que  veux-tu 
davantage  ? 

Tullia.  —  Oh  !  Dieux  !  comme  je  voudrais  que  vous 
me  permissiez  de  remplir  l'office  de  Caviceo  ! 

Octavia.  —  Que  signifie  cela?  Caviceo  se  saisira-t-il  de 
mes  seins  comme  tu  le  fais?  Ne  cessera-t-il  de  m'embras- 
ser  ?  Va-t-il  aussi  me  mordre,  comme  tu  le  fais,  les  lèvres,. 
le  cou,  les  seins? 

Tullia.  —  Ce  seront,  mon  petit  cœur,  les  préludes  du 
combat,  les  hors-d'œuvre  du  festin  de  Vénus. 

Octavia.  —  Cesse  ;  ta  main  caresse  tout  mon  corps,  in 
vas  toujours  plus  bas,  jusqu'à  mes   cuisses.    Oh  !    oh  ! 


TRIBADICON  07 

Tullia,  pourquoi  me  chatouiller  ainsi,  dis?  Qu'as-tu  donc 
à  me  regarder  aussi  fixement? 

Tullia.  —  Je  contemple  avec  une  voluptueuse  curio- 
sité ce  champ  de  Vénus;  il  n'est  pas  large,  il  n'est  point 
spacieux,  mais  il  est  plein  des  suprêmes  délices  ;  ton 
insatiable  Vénus  y  épuisera  les  forces  de  ton  Mars. 

Octavia.  —  Tu  es  folle,  Tullia;  si  tu  étais  Caviceo,  je 
ne  serais  pas  en  sûreté.  Te  voilà  assise  à  côté  de  moi,  et 
tu  parcours  des  yeux  mon  corps  tout  entier,  par  devant 
et  par  derrière.  Il  n'est  rien  chez  moi  qui  surpasse  tes 
propres  charmes;  regarde-toi,  si  tu  veux  voir  quelque 
chose  qui  soit  digne  de  ton  amour  et  de  tes  éloges. 

Tullia.  —  Je  ferais  montre  de  sottise  et  non  de 
modestie  si  je  niais  être  douée  de  quelque  beauté;  je 
suis  dans  la  fleur  de  l'âge,  à  peine  viens-je  d'achever  ma 
vingt-sixième  année,  et  je  n'ai  encore  donné  qu'un  enfant 
à  Callias.  S'il  est  quelque  volupté  que  tes  sens  puissent 
se  procurer  chez  moi,  jouis-en,  Octavia  ;  je  ne  t'en 
empêche  point. 

Octavia.  —  Ni  moi  non  plus;  prends  avec  moi  tout 
ce  que  tu  pourras  de  plaisirs;  je  te  l'accorde.  Mais  je  sais 
que  d'une  vierge  comme  moi  on  ne  peut  tirer  aucune 
volupté,  et  que  je  n'en  puis  prendre  davantage  de  toi, 
quoique  tu  sois  véritablement  comme  un  merveilleux 
jardin,  plein  de  toutes  sortes  de  délices  et  d'agré- 
ments. 

Tullia.  —  Non,  c'est  toi  qui  as  un  jardin,  un  jardin 
où  Caviceo  rassasiera  de  fruits  bien  savoureux  sa  libi- 
dineuse lasciveté. 

Octavia.  —  Je  n'ai  aucun  jardin  que  tu  n'aies  toi- 
même,  et  abondant  en  mêmes  sortes  de  fruits.  Qu'est-ce 
que  tu  appelles  un  jardin?  Où  est-il?  Quels  sont  ses 
fruits? 

Tullia.  —  Je  devine  ta  malice;  puisque  tu  m'objectes 


58  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

mon   propre  jardin,  c'est    que  tu  connais  le  tien  tout 
autant  que  je  connais  le  mien. 

Octavia.  —  Peut-être  appelles-tu  de  ce  nom  cet  endroit 
sur  lequel  tu  as  placé  ta  main  grande  ouverte,  que  tes 
doigts  agacent,  que  tu  chatouilles  du  bout  des  ongles 
comme  pour  m'exciter? 

Tullia.  —  C'est  cela,  chère  cousine;  tu  n'en  connais 
pas  l'usage,  ignorante;  mais  je  saurai  te  l'apprendre. 

Octavia.  —  Si  je  l'apprenais  avant  mes  noces,  je  ne 
serais  plus  ni  chaste,  ni  digne  de  ton  amour,  puisque  je 
différerais  tant  de  toi-même.  Dis-moi  seulement  à  quel 
usage  il  doit  servir.  Mais  d'abord  couche-toi  dans  le  lit; 
à  rester  ainsi  assise,  comme  tu  le  fais,  tu  nous  crées  de 
la  fatigue  à  toutes  deux. 

Tullia.  —  Je  vais  te  donner  satisfaction.  Maintenant, 
dresse  les  oreilles;  car,  certes,  Caviceo  sera  d'autant  plus 
amoureux  que  tu  auras  écouté  plus  attentivement  ce 
discours.  Vénus  le  veuille  !  Acceptes-en  l'augure,  Octavia. 

Octavia.  —  J'en  accepte  l'augure.  Tu  éclates  de  rire  ? 
Ce  qu'il  y  a  de  malice  sous  tes  paroles,  vraiment,  je  ne  le 
vois  pas. 

Tullia.  —  Mais  tu  le  sentiras  très  bien,  ce  que  par  cet 
augure  je  souhaite  de  délices  à  ton  jardin. 

Octavia.  —  Tu  parles  à  une  sourde. 

Tullia.  —  Fasse  Vénus  que  tu  entendes  et  que  tu  com- 
prennes !  Ce  petit  jardin  à  toi,  auquel  je  souhaite  que 
jamais  ne  manquent  les  fruits  de  Vénus,  ni  au  prin- 
temps, ni  en  hiver;  c'est  cet  endroit,  chère  cousine,  qui 
sous  la  proéminence  du  bas-ventre  cache  une  toison, 
chez  toi  un  léger  duvet,  on  l'appelle  le  pubis.  Ce  duvet 
est  l'indice  d'une  virginité  bonne  à  prendre  et  mure 
pour  Vénus,  lorsque  chez  la  jeune  fille,  après  sa  pre- 
mière apparition,  il  commence  à  fleurir.  Cymba,  navis, 
co/ic/ut.  saltus,  clitorium,  porta,  ostium,  /tordis,   inter- 


TRIBADICON  59 

femineum,  lamwiam,  virginal,  vagina,  facandrum, 
vomer,  ager,  su/eus,  larva,  annulas,  tels  sont  les  noms 
que  lui  donnent  les  Latins.  De  leur  côté,  les  Grecs  l'ap- 
pellent aîSoTov,  UXxa,  yjalpoç,  É<r/apa.  Julie,  fille  d'Auguste, 
disait  être  sûre  de  ne  donner  à  Agrippa,  son  mari,  que 
des  enfants  on  ne  peut  plus  semblables  à  leur  père, 
d'autant  que  jamais  elle  ne  recevait  de  passag-ers  dans 
sa  barque,  que  celle-ci  ne  fût  déjà  pleine.  Eoy.<£pa  signifie 
âtre  et  cheminée;  yû^oq  pourceau;  oD-y.  c'est  la  lettre 
ainsi  nommée  chez  les  Grecs  ;  mais  la  forme  de  cette 
lettre  diffère  beauconp  de  celle  de  notre  jardin.  Je 
veux,  cousine,  que,  cette  nuit  écoulée,  tu  sortes  de  mes 
bras  plus  savante  que  si  tu  avais  dormi  sur  le  Parnasse; 
je  veux  que  tu  puisses  faire  l'amour  en  grec;  tu  as  appris 
de  Juvénal  ce  que  c'est. 

Octavia.  —  J'aimerais  mieux  être  aussi  docte  que  toi, 
chère  cousine,  que  me  rassasier  de  voluptés.  Lorsque  je 
te  vois  si  jeune  et  si  savante,  je  voudrais  que  tu  fusses 
Caviceo.  Avec  quel  plaisir  je  le  livrerais  tous  les  trésors 
de  ma  beauté  ! 

Tullia.  —  Embrasse-moi,  chère  enfant,  moi  qui  brûle 
d'amour  pour  toi.  Partout  où  je  puis,  laisse  courir  mes 
yeux  et  mes  caresses.  Caviceo  n'y  perdra  rien,  ni  toi  non 
plus.  Oh!  quels  vains  efforts  sont  les  miens!  A  quoi 
veux-je  aboutir,  malheureuse?  Comme  je  t'aime  éperdu- 
ment  ! 

Octavia.  —  Assouvis  tes  désirs,  cède  à  cette  ivresse  de 
tes  sens.  Ce  que  tu  veux,  je  le  veux  de  toutes  mes  forces. 

Tullia.  —  Eh  bien,  donne-moi  la  possession  de  ton 
jardin,  que  j'en  sois  la  maîtresse  :  une  maîtresse  impuis- 
sante, hélas  !  car  je  n'ai  ni  clef  pour  en  ouvrir  la  porte  ni 
marteau  pour  y  frapper,  ni  pied  pour  y  pénétrer. 

Octavia.  —  Je  te  l'accorde  entièrement,  moi  qui  suis 


Go  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHOMER 

toute  à  toi.  Ai-je  quoi  que  ce  soit  qui  ne  t'appartienne? 
Tu  te  précipites  sur  moi  ;  qu'est-ce  que  cela  veut  dire? 

Tullia.  —  Ne  te  recule  pas,  je  t'en  supplie;  sois  bonne. 

Octavia.  —  Voilà;  tu  es  tout  entière  sur  moi,  ta 
bouche  à  ma  bouche,  ta  poitrine  bat  contre  la  mienne, 
ton  ventre  est  collé  au  mien,  je  veux  t'enlacer  comme  tu 
m'enlaces. 

Tullia.  —  Lève  encore  tes  jambes,  croise  les  cuisses 
par-dessus  les  miennes.  Je  te  fais  connaître  une  Vénus 
nouvelle,  à  toi  qui  es  toute  neuve.  Comme  tu  obéis  dili- 
gemment !  Que  ne  puis-je  commander  aussi  bien  que  tu 
exécutes  ! 

Octavia.  —  Ah!  ah!  ma  chère  Tullia,  ma  maîtresse, 
ma  reine,  comme  tu  es  agitée  !  Je  voudrais  que  ces  flam- 
beaux fussent  éteints;  cela  me  fait  honte  que  la  lumière 
soit  témoin  de  ma  soumission. 

Tullia.  —  Fais  donc  attention  à  ce  que  tu  fais.  Agite- 
toi  comme  moi,  remue  les  fesses  comme  je  le  fais  moi- 
même;  lève-les  en  l'air,  le  plus  haut  que  tu  pourras. 
Crains-tu  que  le  souffle  te  manque? 

Octavia.  —  Vraiment,  tes  secousses  nerveuses  me  fati- 
guent, tu  m'étouffes.  De  personne  autre  je  ne  supporterais 
une  si  furieuse  démonstration. 

Tullia.  —  Octavia,  serre-toi  bien  fort  contre  moi.  Je 
sens  tout  mon  corps  se  fondre,  brûler  d'une  flamme... 

Octavia.  —  Ton  jardin  met  le  feu  au  mien;  retire-toi 
donc  ! 

Tullia.  —  Enfin,  ma  déesse,  je  t'ai  servi  de  mari  ;  tu 
es  ma  femme. 

Octavia.  —  Oh  !  plût  au  Ciel  que  tu  fusses  mon  mari  ! 
Quelle  épouse  aimante  tu  aurais!  Quel  époux  adoré  je 
posséderais  ! 

Tullia.  —  Est-ce  qu'au  fond  de  tes  entrailles,  les  sens 
ont  jamais  éprouvé  de  volupté  plus  grande? 


TRIBADIGON  Gl 

Octavia.  —  Mais,  Vénus  me  pardonne  !  je  n'ai  pas 
ressenti  le  moindre  plaisir  de  ce  que  tu  as  fait.  J'ai  été 
un  peu  troublée  quand  je  t'ai  sentie  transportée  au  plus 
haut  point,  et  quelques  étincelles  de  ta  flamme  sont 
tombées  sur  mes  sens;  elles  m'ont  plutôt  avertie  de  l'in- 
cendie que  réellement  incendiée.  Mais,  dis-moi,  Tullia, 
est-ce  que  celte  passion  que  tu  éprouves  envahit  aussi 
les  autres  femmes  et  les  fait  aimer  et  assaillir  les  jeunes 
filles  ? 

Tullia.  —  Toutes  les  aiment  et  les  assaillent,  à  l'excep- 
tion de  celles  qui  sont  stupides  et  froides  comme  la 
pierre.  Car  qu'y  a-t-il  de  plus  charmant  qu'une  fraîche 
et  pure  jeune  fille,  comme  tu  l'es  toi-même,  fraîche  et 
pure?  Ainsi,  avant  d'être  changée  en  garçon,  Iphis  brû- 
lait pour  lanthe : 

«  Iphis  aime  et  désespère  de  pouvoir  jouir;  cela  même  accroît  ses 
feux  :  vierge,  elle  brûle  pour  une  vierge,  et  retenant  à  peine  ses 
pleurs  :  «  Que  puis-je  attendre  »,  dit-elle,  «  moi,  qu'un  amour 
inconnu,  étrange,  une  Vénus  monstrueuse  tourmente  ?  S'ils  vou- 
laient m'épargner,  les  dieux  eussent  dû  me  faire  mourir,  ou,  s'ils 
ne  voulaient  point  ma  mort,  m'infliger  un  amour  conforme  à  la 
nature...  Ni  la  dureté  d'un  père  ne  te  repousse,  ni  ton  amie  ne  se 
refuse  à  tes  vœux,  et  pourtant  tu  n'en  jouiras  pas;  quand  tout  te 
serait  propice,  tu  ne  peux  être  heureuse,  quand  dieux  et  hommes 
y  travailleraient.  Maintenant  encore,  aucun  de  mes  vœux  n'est  resté 
vain,  et  tout  ce  qu'ils  ont  pu,  les  dieux  complaisants  me  l'ont 
donné.  Ce  que  je  veux,  le  veulent  et  mon  père  et  lanthe  et  mon 
beau-père  futur,  mais  la  nature  s'y  oppose,  plus  puissante  qu'eux 
tous;  seule  elle  est  implacable;  voici  venue  l'époque  tant  souhaitée, 
voici  le  jour  nuptial,  lanthe  va  être  à  moi  ;  non,  cela  ne  sera  point  ; 
dans  l'eau  nous  mourrons  de  soif!  A  ces  noces,  o  matrimoniale 
Junon,  ù  Hymen,  pourquoi  venir?  Qui  de  nous  deux  conduira 
l'amour?  tous  deux  nous  portons  le  voile  (i)!  » 

Il  faut  te  l'avouer,  Octavia,  nous  sommes  bien  liber-' 


(i)  Ovide,  Métamorph.,  liv.  IX,  v.  723  et  suiv. 


()2  L'ŒUVRE    DF.    NICOLAS    CHORIER 

Unes,  la  plupart,  du  moins.  Sais-tu  ce  que  dit  la  Quar- 
tilla  de  Pétrone  ? 

<■  Que  .Timon  me  prenne  en  haine  si  je  me  souviens  d'avoir 
jamais  été  pucelle  !  Toute  gamine,  je  me  suis  corrompue  avec  des 
entants  de  mon  âge;  plus  tard,  les  années  se  succédant,  je  me  suis 
livrée  à  de  plus  grands  garçons,  jusqu'à  ce  qu'enfin  je  fusse  parve- 
nue à  l'âge  que  j'ai  m.  » 

Octavia.  —  Jusqu'ici,  Tullia,  et  tu  t'en  es  bien  assu- 
rée, je  suis  restée  chaste  de  corps  et  d'àme.  Tu  me  quali- 
fies de  sotte  et  de  stupide  ;  mais,  à  présent,  je  me  sens 
chatouillée  d'envies  lascives,  de  désirs  amoureux.  Le 
jour  de  mes  noces  approche,  et  j'en  suis  bien  aise,  car, 
je  le  présume,  c'est  seulement  dans  les  bras  des  hommes, 
quand  ils  couchent  avec  nous,  que  nous  pouvons  goûter 
une  vraie  et  solide  volupté. 

Tullia.  —  Tu  as  raison,  et  tu  l'éprouveras  la  nuit  pro- 
chaine ;  que  le  régal  de  Lampsaque  te  rende  heureuse  ! 
Mais  l'enflure  du  ventre,  la  grossesse,  l'accouchement, 
suivent  de  près  les  ébats  trop  libres  des  hommes  avec 
nous  et  «  les  assauts  d'une  mentule  en  feu  (2)  ».  En  dehors 
du  mariage,  cette  ardeur  amoureuse  qui  invite  et  pousse 
les  jeunes  filles  au  complet  coït  est  empoisonnée  de  périls 
et  d'infortunes;  sous  le  couvert  de  l'hyménée,  au  con- 
traire, tout  se  passe  librement  et  joyeusement.  Ce  voile 
dont  les  jeunes  mariées  s'enveloppent  la  tête  sert  aussi 
à  cacher  leurs  coupables  débauches;  grâce  à  ce  voile, 
elles  se  dérobent  on  ne  peut  mieux  à  l'œil  vigilant  des 
lois  et  du  public.  Par  conséquent,  Octavia,  c'est  par  une 
autre  voie  que  les  vierges  et  ceux  qui  embrassent  le  céli- 
bat doivent  chercher  la  volupté  vers  laquelle  tu  vois 
toutes   les    uénérations    d'êtres    animés,   comme    parle 


(n  Pétrone}  Satyricon,  eh.  xxv. 

{2)  Horace,  Satires,  II,  7,  v.  "17. 


TRIBADICON  6$ 

Lucrèce,  portées  avec  une  violence  que  rien  ne  peut 
calmer,  si  ce  n'est  la  force  même  de  Vénus.  Rien  d'éton- 
nant donc  à  ce  qu'une  vierge  soit  aimée  d'une  vierge, 
quand  les  plus  illustres  des  héros  ont  jadis  trouvé  dans 
leur  propre  sexe  de  quoi  alimenter  leur  luxure. 

Octavia.  —  Mais  toi,  lu  n'es  pas  vierge,  tu  as  eu  com- 
merce avec  un  homme;  il  t'est  loisible  de  goûter  la 
volupté  tout  entière.  Comment  se  peut-il  donc  que  lu 
m'aimes,  que  tu  cherches  le  plaisir  par  cette  voie  où 
Vénus  s'ingénie  à  tromper  Vénus? 

Tullia.  —  Ce  fut  d'abord  ma  chère  Pomponia  (car  je 
ne  veux  rien  te  cacher  de  mes  actions»  qui,  familière 
avec  moi  comme  nous  l'étions  dès  le  berceau,  se  mit,  il 
y  a  quelques  années,  à  m'initier  à  ce  jeu.  Elle  est  pleine 
d'ingéniosité,  Pomponia,  mais  aussi  d'effronterie  ;  liber- 
tine comme  pas  une,  mais  prudente  encore  plus  que  pas 
une.  Au  commencement,  j'abhorrais  un  goût  pareil,  puis- 
peu  à  peu  m'habituai  à  ce  que  j'appelais  un  supplice. 
Pomponia  me  montrait  l'exemple,  ne  se  contentant  pas 
de  livrera  mes  caprices  la  jouissance  de  son  corps,  mais 
m'ordonnant  de  m'enhardir,  douce  courtisane  vis-à-vis 
de  moi,  procureuse  vis-à-vis  d'elle-même.  A  la  fin,  quand, 
j'eus  fait  un  long  apprentissage  de  ces  plaisirs,  il  arriva 
qu'à  peine  pouvais-je  me  passer  d'elle.  Mais  depuis  que 
de  tes  innombrables  flèches  tu  m'as  touchée  au  cœur, 
Octavia,  je  me  suis  mise  à  brûler  pour  toi  d'un  tel 
amour,  j'en  brûle  encore  si  fort,  qu'au  prix  de  toi  j'ai 
tout  en  haine,  même  mon  cher  Callias;  je  crois  que  toute 
la  volupté  réside  dans  tes  embrassements.  Ne  va  pas 
pour  cela  me  juger  pire  que  les  autres;  ce  goût  est 
répandu  presque  dans  tout  l'univers.  Les  Italiennes,  les 
Espagnoles,  les  Françaises  s'aiment  volontiers  entre 
elles,  et  si  la  honte  ne  les  retenait  pas,  elles  se  jette- 
raient dans  les  bras  les  unes  des  autres,  en  rut.  Cette- 


04  L'ŒUVRE   DE   NICOLAS    CHOMER 

pratique  était  surtout  familière  aux  Lesbiennes;  Sapho 
en  a  illustré  le  nom,  bien  mieux,  elle  l'a  ennobli.  Que  de 
fois  Andromède,  Athys,  Anacloria,  Muais  et  Girino,  ses 
mignonnes,  ont  fatigué  ses  flancs (n!  Les  Grecs  appellent 
tribades  les  héroïnes  en  ce  genre  ;  les  Lalins  leur 
donnent  les  noms  de  frictrices  et  subagitatrices.  Pli i- 
lœnis,  qui  s'adonnait  éperdument  à  ce  plaisir,  passe 
pour  l'avoir  inventé;  par  son  exemple,  car  elle  était  une 
femme  d'une  grande  renommée,  elle  répandit  chez  les 
femmes  et  chez  les  jeunes  filles  le  goût  d'une  volupté 
inconnue  jusqu'à  elle  (2).  On  les  appela  tribades,  de  ce 
qu'à  tour  de  rôle  elles  foulent  et  se  font  fouler;  fric- 
trices, du  frottement  du  corps  ;  subagitatrices,  de  leurs 
violents  mouvements  des  hanches.  Que  veux-tu  de  plus, 
ma  chère  Octavia?  Faire  et  se  laisser  faire,  c'est  d'une 
femme  qui  n'est  pas  bête  et  dont  le  cœur  bat  vigoureu- 
sement dans  la  poitrine. 

Octavia.  —  Par  Hercule  !  tu  racontes  de  jolies  choses, 
mais  elles  sont  non   moins    absurdes   que    plaisantes. 


(1)  «  Les  écrivains  anciens  nous  apprennent  que  cet  étrange  raffi- 
nement (le  tribadisme)  fut  très  familier  aux  femmes  de  Lesbos. 
Est-ce  à  cause  de  l'influence  du  climat,  ou  bien  des  qualités  spé- 
ciales du  sol  et  des  sources,  ou  encore  pour  d'autres  mottfs  ?  Il  est 
difficile  de  le  déterminer.  Lucien  dit,  au  cinquième  Dialogue  des 
Courtisanes  :  «  On  dit  qu'il  y  a  dans  Lesbos  des  femmes  qui  ne 
veulent  rien  souffrir  des  hommes,  mais  jouissent  elles-mêmes  des 
femmes,  comme  si  elles  étaient  des  hommes.  » 

Voir  Forberg,  De  figuris  Yeneris,  chap.  vi  ;  voir  aussi  Lucien,  Dia- 
logues des  Courtisanes,  v  {Dissertations  amoureuses  de  Lucien, 
pp.  i3etsuiv.  :  Bibliothèque  des  Curieux,  1909). 

(2)  «  Au  nombre  des  tribades,  dit  Forberg-,  il  faut  aussi  compter 
Philénis,  la  même  sans  doute  qui  fit  un  traité  des  postures,  si  l'on 
en  croit  la  tradition  rapportée  par  Lucien,  Les  Amours,  chap.  xxviu  : 
«  Que  nos  gynécées  se  remplissent  de  Philénis,  qui  se  déshonore 
«  par  des  amours  androgynes.  » 


TRIBADICON  65 

Enfin,  tu  as  été  ce  soir  et  tribade  et  frictrice  et  subagita- 
trice ;  mais  moi,  comment  m'appelles-tu? 

Tullia.  —  Ma  tendre,  ma  charmante,  ma  divine  Cypris. 
Toutefois,  je  n'ai  rien  mis  en  usage  qui  eût  pu  faire  le 
moindre  tort  à  ton  intégrité,  qui  m'eût  aidée  à  fracturer 
cette  petite  porte-là,  à  cueillir  la  (leur  de  ta  virginité. 

Octavia.  —  Comment  cela  t'eût-il  été  possible? 

Ti  llia.  —  Les  Milésiennes  se  fabriquaient  en  cuir  des 
simulacres  longs  de  huit  pouces  et  gros  à  proportion. 
Aristophane  nous  apprend  que  les  femmes  de  son  temps 
avaient  coutume  de  s'en  servir  (i).  Aujourd'hui  même 
encore,  chez  les  Italiennes,  les  Espagnoles  surtout,  et 
même  chez  les  Asiatiques  de  notre  sexe,  cet  instrument 
tient  la  place  d'honneur  dans  la  toilette  féminine;  c'est  le 
meuble  le  plus  précieux  ;  il  coûte  fort  cher. 

Octavia.  —  Je  ne  comprends  pas  ce  que  c'est,  ni  à 
quoi  cela  peut  servir. 

Tullia.  —  Tu  le  comprendras  plus  tard;  mais  parlons 
d'autres  choses. 


(i)  «  Le  nom  de  tribade,  dit  Forberg-,  a  pris  de  l'extension.  On 
appelle,  en  effet,  aussi  de  ce  nom  les  femmes  qui,  à  défaut  d'une 
mentule  véritable,  trompent  leur  désir  de  jouissance  avec  le  doigt 
ou  bien  un  pénis  en  cuir.  L'Allemagne,  je  l'ai  entendu  dire,  a  tout 
dernièrement  retenti,  au  sujet  de  cet  abus  du  doigt,  de  plaintes 
qui  enfin,  comme  d'ordinaire,  se  sont  apaisées.  Quant  au  pénis  de 
cuir,  qu'on  appelait  olisbos,  on  conte  qu'il  fit  autrefois  les  délices 
des  femmes  de  Milet,  qui  l'ont  en  quelque  sorte  inventé;  Aristo- 
phane, Lysistrata,  vers  108-110  :  a  Depuis  le  jour  où  les  Milésiens 
nous  ont  trahies,  je  n'ai  même  pas  aperçu  un  olisbos  en  cuir  de 
huit  doigts  de  long  qui  eût  pu  nous  servir  d'auxiliaire.  »  Suidas 
définit  le  mot  olisbos  :  «  Membre  viril  en  cuir  dont  usent  les 
femmes  de  Milet,  comme  tribades  et  impudiques.  Les  veuves  s'en 
servent  aussi.  » 

(Forberg,  De  Jlguris  Veneris,  chap.  vi.) 


TROISIÈME  DIALOGUE 


ANATOMIE 


OCTAVIA,  TULLIA 

Octavia.  —  Ah  !  ah  !  ah  !  comme  tu  t'es  jetée  brusque- 
ment sur  moi  !  Oh  !  si  les  dieux  te  changeaient  en 
homme  ! 

Tullia.  —  C'est  ainsi  que  ton  mari  se  jettera  sur  toi, 
la  nuit  de  tes  noces.  Il  assiégera  ta  bouche  et  tes  seins 
rondelets  de  baisers,  de  sa  poitrine  il  t'écrasera  toute,  et 
bien  plus  vigoureusement  que  je  n'ai  pu  le  faire,  car  il 
est  plus  fort  et  plus  robuste  que  moi.  Il  donnera  des 
secousses  à  faire  craquer  le  lit  où  tu  seras  couchée  et 
jusqu'au  plancher  de  la  chambre.  La  première  nuit  que 
Callias  attaqua  ma  pudicité,  il  le  faisait  si  furieusement 
de  toute  sa  force  musculaire  que  les  craquements  de  mon 
lit  étaient  entendus  de  ceux  qui,  dans  la  chambre  voisine, 
faisaient  à  mon  intention  la  veillée  de  Vénus.  Vois  un 
peu  comment  j'ai  été  traitée  dans  ce  combat,  et  pourtant 
j'en  suis  sortie  victorieuse. 

Octavia.  —  Qu'adviendra-t-il  de  moi  si  je  rencontre 


68  L'ŒUVRE   DE    NICOLAS    CHORIER 

un  si  rude  athlète?  Car  tu  étais  de  quelques  années  plus 
âgée  que  je  ne  suis  et  plus  formée  de  corps  lorsque  tu  as 
été  livrée  aux  mains  de  Callias.  Je  vois  qu'il  se  prépare 
pour  moi  un  cruel  supplice. 

Tullia.  —  Je  ne  te  le  nierai  pas,  Octavia;  lu  auras  à 
supporter  une  dure  fatigue  ;  si  j'essayais  de  le  nier, 
j'abuserais  de  ton  ignorance.  Les  choses  se  passeront 
comme  cela. 

Octavia.  —  Renseigne-moi  bien  exactement  sur  tout 
ce  qu'il  m'importe  de  savoir.  Quelle  douleur  éprouve- 
rai-je  ?  Est-elle  bien  vive,  bien  longue  ?  Je  l'aimerais 
mieux  vive  et  courte,  que  plus  faible  et  de  longue  durée. 

Tullia.  —  Oui,  tu  auras  à  souffrir  ;  mais  en  la  première 
nuit  seulement  gît  toute  la  souffrance  en  amour  ;  une 
fois  endurée,  elle  est  légère. 

Octavia.  — Je  l'endurerai,  certes,  et  courageusement, 
fermement,  je  l'espère.  Que  ferais-je  d'ailleurs  ?  Mais, 
dis-moi,  qu'aurai-je  à  souffrir? 

Tullia.  —  Cette  partie  de  notre  corps  dont  nous  avons 
déjà  parlé,  les  Latins  l'appellent  vulva,  cunnus,  fica, 
potta.  Vulva,  c'est  comme  si  l'on  disait  une  valve  ;  cunnus 
rappelle  l'idée  du  coin  qu'on  enfonce,  parce  qu'il  faut 
déployer  une  grande  vigueur  dans  les  premiers  assauts. 
On  le  dérive  aussi  du  mot  grec  xuvos,  comme  pour  dire 
que  cette  odeur  qu'exhale  la  bouche  du  chien  s'exhale- 
rait aussi  de  notre  bouche  d'en  bas,  ou  bien  encore  du 
grec  xdvvog,  mot  qui  signifie  barbe,  les  mauvais  plai- 
sants prétendant  que  nous  sommes  barbues  de  ce  côté-là 
et  donnant  le  nom  de  barbe  à  la  toison  qui  de  toutes 
parts  nous  revêt  le  pubis.  Mais  cunnus  vient  plutôt  de 
d-o  tûu  xowEiv,  qui  signifie  avoir  de  l'intelligence  ;  tout 
comme  mentula  tire  son  nom  de  mens,  ainsi  cunnus 
tirerait  le  sien  d'intellect.  Assurément,  de  même  que  la 
mentule  se  gouverne  par  elle-même,  comme  si  elle  était 


ANATOMIE  Gq 

douée  d'une  volonté  propre  et  qu'elle  n'obéit  que  fort 
peu  à  la  volonté  dont  le  siège  est  dans  la  tète,  de  même 
aussi  l'autre  organe  agit,  comprend  par  lui-même  et  sou- 
lève, contre  les  lois  de  la  raison,  des  rébellions  qui 
peuvent  seules  apaiser,  non  les  facultés  mentales,  mais 
celles  de  la  mentule.  Nous  autres  femmes  nous  l'appelons 
d'un  nom  plus  honnête,  le  pudendum,  et  quant  aux 
lèvres  qui  en  ferment  l'entrée,  j'ai  lu  chez  un  ancien 
grammairien  qu'on  les  appelait  landies.  C'est  là  que  de 
toutes  ses  forces  Caviceo  enfoncera  sa  lance  énorme  ;  en 
ce  moment,  il  te  fera  subir  une  cruelle  torture,  mais 
bientôt  après  te  procurera  des  délices  encore  plus 
grandes. 

Octavia.  —  Les  délices  puissent-elles  bien  vite,  bien 
vite  faire  oublier  la  douleur  ! 

Tullia.  — Tu  vois  l'admirable  structure  de  cette  partie. 
D'abord  elle  fait  saillie,  grâce  à  cette  proéminence  que 
recouvre  chez  toi  un  léger  duvet.  Et  ne  va  pas  croire 
qu'elle  soit  cachée  entre  les  cuisses  comme  étant  honteuse  : 
la  honte  n'a  rien  à  voir  ici;  elle  y  est,  au  contraire,  placée 
commodément  pour  l'usage  auquel  elle  est  destinée. 
Cette  proéminence  s'appelle  le  mont  de  Vénus,  et  qui 
une  fois  y  a  grimpé  la  préfère  pour  toujours  au  Par- 
nasse, à  l'Olympe,  aux  plus  saintes  montagnes. 

Octavia.  —  Plaise  au  Ciel  que  j'aie  un  grimpeur  aussi 
enjoué  que  toi  !  je  n'aurais  que  faire  d'envier  au  Par- 
nasse son  Apollon  et  à  l'Olympe  son  Jupiter. 

Tullia.  —  Là  se  trouvent  deux  commissures,  l'une 
sous  l'autre,  par  lesquelles  ce  mont  de  Vénus  s'entr'ouvre 
au  plein  et  entier  coït.  La  première  a  reçu  le  nom  de 
grande  ;  l'autre  est  située  plus  en  dedans.  L'ampleur  de 
la  première  est  fort  opportune  pour  l'accouchement  ;  nous 
sommes  en  effet,  Octavia,  des  espèces  d'officines  où  se 
fabrique  le   genre   humain.   Si   elle   était  plus   étroite, 


70  L'ŒUVRE    DE   NICOLAS    CHORIER 

lorsque  le  fœtus  parvient  à  la  lumière  du  jour,  elle  ne- 
pourrait  être  distendue  sans  une  horrible  souffrance  ;. 
or  il  faut  bien  qu'elle  soit  distendue  et  dilatée.  Les  jeunes 
gens,  quand  ils  ont  pour  la  première  fois  la  permission 
de  fureter  par  là,  s'imaginent  que  vierges  et  femmes  sont 
aussi  larges  réellement  qu'elles  ont  l'air  de  l'être  par  cette 
porte  extérieure,  et  j'en  ai  vu  qui  reculaient  d'horreur, 
les  imbéciles  ;  mais  la  porte  intérieure  est  plus  étroite. 
Les  lèvres  qui  forment  les  bords  de  la  grande,  je  t'ai  dit 
qu'on  les  appelait  landies;  en  dedans  de  la  petite,  de  la 
plus  cachée,  se  trouvent  les  ailes,  fort  proéminentes  chez 
moi.  De  plus,  chez  les  vierges,  comme  tu  l'es  toi-même, 
se  dressent,  sous  les  ailes,  quatre  espèces  de  valvules. 
Elles  ferment  la  route  de  l'utérus,  cette  route  que,  dans 
les  premiers  congrès,  l'homme  ne  fraye  pas  à  ses  lascifs 
désirs  sans  beaucoup  de  peines  et  d'efforts  redoublés. 

Octavia.  —  J'en  ai  le  pressentiment  :  c'est  durant  ces- 
efforts  que  se  fait  ressentir  au  plus  haut  degré  la  dou- 
leur dont  tu  me  parlais. 

Tullia.  —  Laisse-moi  donc  achever  ma  description.  A 
leur  point  de  jonction,  ces  quatre  petites  membranes  se 
terminent  en  un  canalicule  ayant  la  forme  d'un  clou  de 
girofle.  Elles  ne  barrent  pas  transversalement,  comme 
un  rideau  tiré,  le  chemin  de  l'utérus  :  elles  se  dressent 
et  font  saillie  au-devant  de  l'huis  extérieur  du  jardin  ; 
cependant,  elles  s'entr'ouvrent  un  peu  en  haut,  et  par 
cette  voie  s'écoulent  les  excrétions  que  la  nature  expulse 
de  notre  corps.  Mais  j'ai  oublié  de  te  parler  du  clitoris. 
C'est  un  corps  membraneux,  situé  tout  au  bas  du  pubis, 
et  présentant  en  petit  la  forme  d'un  organe  viril.  Comme 
s'il  était  une  verge,  l'envie  amoureuse  le  met  en  érec- 
tion et  il  enflamme  d'un  si  vif  prurit  les  femmes  d'un 
tempérament  quelque  peu  ardent  que,  si  on  l'excite  au. 
déduit  en  y  portant  la  main,  le  plus  souvent  elles  fondent 


ANATOMIE  71 

en  eau,  sans  attendre  le  bon  cavalier.  Moi-même,  il  m'est 
arrivé  bien  des  fois  de  faire  pleuvoir  de  mon  jardin  dans 
les  mains  lubriques  de  Callias  une  abondante  rosée. 
C'est  pour  lui  le  prétexte  d'une  ample  moisson  de  sar- 
casmes, un  large  champ  ouvert  à  ses  plaisanteries.  Mais 
qu'y  puis-je  faire?  11  éclate  de  rire,  je  ris  également;  je 
lui  reproche  d'être  trop  vif,  il  me  reproche  d'être  trop 
lascive  ;  nous  nous  renvoyons  la  balle  et,  pendant  que 
nous  nous  querellons  pour  rire,  il  s'empare  de  moi  pour 
tout  de  bon,  me  renverse,  bon  gré,  mal  gré,  et  cette 
rosée  il  me  la  restitue  copieusement,  pour  que  je  n'aille 
pas  me  plaindre  d'avoir  rien  perdu  par  sa  faute. 

Octavia. —  Vous  menez  tous  deux  une  vie  heureuse  et 
pleine  de  délices  ;  vous  suffisez  amplement  l'un  et 
l'autre  à  votre  mutuelle  félicité. 

Tullia.  —  Enfin,  l'intervalle  qui  s'étend  de  l'entrée  au 
fond  du  jardin  a  reçu  le  nom  de  gaine  ;  c'est  là  que  l'or- 
gane s'introduit,  lorsque  la  femme  reçoit  le  choc.  Les 
médecins  l'appellent  tantôt  col  ou  canal  de  l'utérus, 
tantôt  sein  de  pudicité.  Cette  gaine  entoure,  étreint  et 
serre  le  membre  viril  dès  qu'il  y  pénètre  et  s'y  insinue  : 
elle  est,  Octavia,  comme  le  conduit  par  lequel  le  genre 
humain  est  amené  des  obscures  profondeurs  du  néant  à 
la  lumière  du  jour. 

Octavia.  —  Tu  sais  si  bien  dépeindre,  qu'il  me  semble 
moi-même  voir  tout  ce  qui  se  cache  au  fond  de  mes 
entrailles  comme  si  c'était  placé  devant  mes  yeux. 

Tullia.  —  Chez  toi,  chère  cousine,  cette  commissure 
intérieure  et  le  conduit  qu'elle  précède  sont  moins  large- 
ment ouverts  que  chez  moi.  Allons,  je  brûle  de  revoir 
toutes  ces  belles  choses  ;  ouvre  les  cuisses  le  plus  que  tu 
pourras  sans  t'incommoder. 

Octavia.  —  Voici  ;  mais  que  me  veux-tu  donc,  avec  ces 
coquins  d'yeux?  Et  que  vois-tu  là-dedans? 


73  L  ŒUVRE    DE    NICOLAS    CIIOIUER 

Tullia. —  Tendre  vierge  !  je  vois  une  fleur  qui,  de 
quiconque  la  verra,  sera  préférée  à  toutes  les  fleurs  et  à 
tous  les  parfums. 

Octavia.  —  Ah  !  Tullia,  retiens,  je  t'en  prie,  ta  main 
lascive,  et  retire  ce  maudit  doigt.  Tu  me  fais  vraiment 
mal. 

Tullia.  —  J'ai  pitié  de  toi,  conque  précieuse,  plus 
digne  de  voir  naître  Vénus  que  ne  le  fut  jadis  cette 
conque  dont  on  dit  qu'est  sortie  Vénus  !  Il  est  né  sous 
d'heureux  auspices  ce  Caviceo,  pour  qui  de  cette  conque 
naîtra  une  Vénus  nouvelle  ! 

Octavia.  —  Et  pourtant,  tu  dis  que  tu  me  prends  en 
pitié  ? 

Tullia.  —  Oui,  car  je  te  vois  déjà  déchirée  de  lamen- 
table façon. 

Octavia.  —  Qu'en  sera-t-il  ?  Qu'est-ce  qui  cause  ta  sur- 
prise ? 

Tullia.  —  Comme  ton  jardin  n'offre  qu'une  toute 
petite  porte,  une  entrée  bien  difficile,  je  crains  qu'il 
n'incombe  à  Caviceo  un  labeur  qui,  tout  agréable  qu'il 
soit,  ne  laisse  pas  de  lui  être  d'abord  moins  doux  que 
pénible.  Tu  as  vu  la  catapulte  avec  laquelle  il  doit  faire 
brèche  dans  ta  redoute  ? 

Octavia.  —  Non,  je  ne  l'ai  pas  vue  ;  mais,  par  Castor, 
j'ai  senti  qu'elle  était  telle  que  l'on  dépeint  la  massue 
d'Hercule. 

Tullia. —  Ta  mère  m'a  dit,  en  effet,  qu'il  était  admira- 
blement étoffé,  et  elle  s'en  réjouit  fort;  elle  pense  qu'il 
n'y  en  a  pas  un,  dans  cette  ville,  qui  le  soit  mieux  que  lui. 
A  ses  jactances,  j'ai  répondu  que  mon  Callias  n'était  pas 
dépourvu  d'avantages.  «  Ce  n'est  rien,  m'a-t-elle  répli- 
qué, en  comparaison  de  Caviceo.  »  Elle  plaignait  ton 
sort  et  l'enviait  en  même  temps;  somme  toute,  elle  t'esti- 
mait bien  heureuse. 


ANATOMIE  73 

Octavia.  —  Hélas  !  mon  cœur  défaille  quand  je  pense 
aux  calamités  qui  m'attendent,  malheureuse  ! 

Tullia.  —  Cependant,  ne  perds  pas  courage.  Toi  aussi, 
tu  deviendras  telle  que  je  suis,  et  avant  peu  de  mois, 
après  que  tu  seras  accouchée...  Oui,  telle  tu  seras,  sois- 
en  sûre. 

Octavia.  —  Comment  cela  se  fera-t-il  ?  Je  veux  le 
savoir. 

Tullia. —  L'homme,  en  développant  toute  son  énergie, 
nous  pénètre  avec  une  telle  ra^e  qu'il  souille,  conta- 
mine, pollue  tout  ce  qu'il  touche. 

Octavia.  —  Mais  n'oublie  pas  ce  que  tu  m'as  promis. 

Tullia.  —  Je  comprends  ce  que  tu  me  demandes  ;  me 
voici  prête  à  te  satisfaire.  Cet  organe  si  véritablement 
viril,  si  effréné,  si  insolent,  celles  qui  aiment,  celles  qui 
en  ont  tàté  en  célèbrent  les  louanges  sur  tous  les  tons. 
Nulle  n'en  a  tâté  qui  ne  l'adore. 

Octavia.  —  Je  l'aimerai  donc  furieusement  quand  j'en 
aurai  tâté. 

Tullia.  —  Sûrement.  Les  latins  le  nomment  veretrum, 
mentula,  pénis,  phallus,  taurus,  machœra,  pessulus, 
peculium,  vas,  vasciilum,  pomum,  neruus,  hasta,  trabs, 
palus,  muto,  verpa,  colei,  scapus,  caulis,  virga,  pilum, 
fascinum,  cauda,  mutinus,  noctuinus,  columna,  appella- 
tions prises,  les  unes  au  sens  propre,  les  autres  au  sens 
figuré.  Les  Grecs  ont  également  un  assez  grand  nombre 
de  vocables  ;  ils  le  nomment  çÀïL.  xauXdç,  fovijiïj,  o-jpa,  xpifof, 

~ioi,  axÛr),  £p.6oXov,  tïîjjJ.a,  daptyÇ,  xdizpoç,  rJXoç,  7Uùkr[,  pœjnr].,  àvayzaïov, 

En  dehors  de  l'office  de  Vénus,  le  nerf  de  l'homme  gît 
inerte  ;  mais  pour  cette  besogne  il  se  redresse,  il  se 
gonfle,  il  entre  en  fureur,  il  prend  ces  dimensions  qui 
d'abord  nous  frappent  d'une  frayeur  terrible;  il  cause 


74  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

aux  vierges  une  cuisante  douleur,  mais  bientôt  il  leur 
procure  une  volupté  suprême  qui  l'emporte  de  beaucoup 
sur  la  crainte  et  sur  la  douleur. 

Octavia.  —  La  volupté,  je  l'ignore  ;  la  douleur,  je  vou- 
drais bien  n'en  rien  savoir;  je  n'éprouve  encore  que  la 
frayeur. 

Tullia.  —  En  dessous  de  l'organe  et  adhérente  à  sa 
base  se  trouve  une  poche  ;  on  l'appelle  scrotum  ;  elle  est 
garnie  et  couverte  d'une  multitude  de  poils  frisés,  assez 
rudes.  Cette  poche  renferme  les  témoins  de  la  virilité  ;  ce 
sont  aussi  les  complaisants  témoins  de  l'amour  que  les 
hommes  ont  pour  nous. 

Octavia. —  Je  n'ai  jamais  vu  ces  témoins,  je  n'en  ai 
jamais  entendu  parler.  Dis-moi  ce  que  c'est. 

Tullia.  —  Ce  sont  deux  petites  boules,  pas  trop  petites 
pourtant,  pas  tout  à  fait  rondes  et  très  dures  ;  plus  elles 
sont  dures,  mieux  elles  valent  pour  le  déduit.  De  ce 
qu'elles  sont  au  nombre  de  deux,  les  Grecs  les  ont,  pour 
ce  motif,  appelées  didymes,  et  beaucoup  de  grands 
hommes  ont  porté  ce  nom  (i).  Il  en  a  existé  quelques-uns 
auxquels  la  Nature,  dans  sa  magnificence,  en  a  attribué 
une  autre,  de  sorte  qu'ils  en  avaient  trois.  De  ce  nombre 
fut  Agathocles,  tyran  de  Syracuse,  surnommé  à  cause  de 
cela  Triorchis.  Au  même  titre  est  bien  connue  chez  nous 
la  famille  des  Coleoni,  dont  est  issu  ce  Bartholemeo 
Coleoni,  fameux  capitaine  des  guerres  d'Italie.  Dans 
cette  famille,  tous  les  mâles  se  présentent  accompagnés 
de  trois  «  témoins  »  aux  duels  de  Vénus,  de  même  qu'ils 


(i)  Ce  fut  le  surnom  de  l'apôtre  saint  Thomas.  Nous  connaissons- 
aussi  Arius  Didyme,  philosophe  grec,  maître  d'Auguste  ;  Didyme,. 
grammairien  et  critique  alexandrin  ;  saint  Didyme,  martyr,  d'Alexan- 
drie ;  Didyme,  théologien  et  chef  de  l'école  d'Alexandrie. 


ANATOMIE  70» 

se  montrent  pleins  de  courage  sur  les  champs  de  Mars  (1)- 
Heureuses  leurs  épouses  !  Car  c'est  dans  les  sinuosités- 
des  «  témoins  »  que  se  trouve  comme  l'officine  de  cette 
rosée  ambroisienne  qui  nous  délecte  si  voluptueusement, 
qui  guérit  si  merveilleusement  les  blessures  faites  par  le 
membre  viril  lorsqu'il  pénètre  dans  notre  corps  et  les 
empêche  de  nous  faire  longtemps  mal.  A  cette  rosée  je 
suis  redevable  de  ma  chère  petite  fille  ;  je  lui  suis  rede- 
vable de  toutes  mes  joies;  le  genre  humain  lui  doit  son 
existence.  Dans  notre  langue,  on  la  nomme  semence  et 
sperme,  deux  mots  dont  l'un  est  latin,  l'autre  grec  d'ori- 
gine. Cette  semence,  en  effet,  jetée  dans  le  sillon  féminin, 
ne  tarde  pas  à  devenir  un  homme.  De  tous  les  animaux, 
c'est  l'homme  qui  émet  la  plus  copieuse  quantité  de 
semence;  mais  ceux  chez  qui  trois  ouvriers  la  fabriquent,, 
par  exemple  Fulvio,  frère  de  mon  amie  Pomponia, 
inondent  naturellement  les  femmes  d'une  pluie  encore 
plus  abondante  que  ceux  qui  n'en  ont  que  deux. 

Octavia.  —  Peut-être  Caviceo  en  a-t-il  trois,  car  il  m'a 
déjà  inondée  d'une  abondante  rosée. 

Tullia.  —  Il  eût  été  honteux  à  un  vigoureux  garçon,, 
amoureux  de  ta  beauté,  chère  cousine,  honteux  pour  lui 
et  pour  toi-même,  de  venir  te  faire  une  libation  les  vases 
vides.  Mais  laisse-moi  achever.  Ce  liquide  écumeux, 
blanc,  visqueux  est  porté,  de  l'endroit  où  il  subit  sa 
coction,  à  l'extrémité  de  la  tête  de  l'organe,  et  de  là  il 
jaillit  impétueusement  jusqu'à  une  distance  de  trois 
pieds.  Quand  le  déduit  s'achève,  après  maintes  violentes 
secousses,  il  est  projeté  avec  tant  de  raideur  jusqu'au 
fond  de  la  matrice,  qu'il  n'est  pas  de  femmes,  à  moins 


(1)  Voir  L'œuvre  du  Divin  Arétin,   tome  I,  Introduction,  p.  38  et 
note.  (Bibliothèque  des  Curieux,  1909.) 


7<)  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CIIORIER 

qu'elles  ne  soient  d'un  tempérament  tout  à  fait  engourdi, 
qui  ne  se  sentent  envahir  et  arroser  de  cette  pluie  brû- 
lante avec  un  indicible  chatouillement  de  volupté.  Les 
mots  me  manquent,  Octavia,  pour  te  dépeindre  comme 
il  faudrait  cette  jouissance  ;  tu  te  le  diras  à  toi-même, 
dans  quelques  heures. 

Octavia.  —  C'est  donc  de  la  tête  de  l'organe  que  cou- 
lent ces  ruisseaux  de  lait?  Vraiment,  je  ne  nierai  pas 
que  Priape  ait  une  tête,  lui  qui  cessa  de  résider  parmi  les 
habitants  de  Lainpsaque  parce  qu'il  était  trop  formida- 
blement outillé  et  sans  doute  aussi  pour  se  rapprocher 
des  déesses,  comme  tu  me  l'as  conté.  Mais  j'ignorais  que 
chez  l'homme  ce  membre  eût  une  tête  ;  oui,  que  les 
hommes  eussent  deux  tètes,  je  n'en  savais  rien,  sotte 
que  je  suis  ! 

Tullia.  —  Et  bien  heureux,  bien  fortunés  ceux  qui 
auraient  trois  mentules  !  Ils  jouiraient  de  la  gloire  su- 
prême parmi  les  héros.  L'extrémité  du  pénis,  de  forme 
oblongue,  se  nomme  la  tête,  le  balanus,  le  gland,  et  si  tu 
venais  à  le  presser  entre  le  bout  de  tes  doigts,  bien  loin 
de  lui  faire  le  moindre  mal,  tu  lui  causerais  la  plus 
agréable  délectation.  Quand  tu  brûleras,  tourmentée  du 
taon  amoureux,  par  aucun  autre  plus  court  chemin  tu 
n'amèneras  Caviceo  à  satisfaire  ta  Vénus,  fût-il  livré  aux 
préoccupations  les  plus  éloignées  de  semblables  désirs. 
Cette  tête  du  Priape  est  coiffée  d'un  bonnet  que  l'on 
appelle  prépuce  ;  presque  jamais  il  ne  l'ôte,  à  moins  qu'il 
n'ait  à  le  saluer  et  qu'il  ne  se  présente,  tète  nue,  à  la  cour 
de  sa  souveraine. 

Octavia.  —  Tu  es  étonnante  et  je  ne  serai  jamais  ras- 
sasiée de  t'entendre.  Plaise  au  Ciel  que  Callias  non  plus 
ne  soit  jamais  las  quand  il  couche  avec  toi  ! 

Tullia.  —  Mes  yeux  déjà  se  ferment  de  sommeil  ;  je 
ne  puis  du  tout  supporter  les  veilles  prolongées,  et  tu  ne 


ANATOMIE  77 

m'as  dit  ce  que  tu  viens  de  me  dire  qu'après  avoir  fait 
une  remarque  :  c'est  que  je  poursuis  à  moitié  endormie 
l'entretien  que  nous  avons  sur  ces  matières.  •»► 

Octavia.  —  N'aie  pas  sommeil,  je  t'en  prie  ;  sois  gen- 
tille pour  qui  te  fait  des  risettes. 

Tullia.  —  Par  ta  Vénus  et  par  la  mienne,  par  celle 
aussi  de  Caviceo  !  tu  as  plus  besoin  de  sommeil  que 
moi  ;  la  nuit  prochaine,  tu  n'en  goûteras  pas  un  instant, 
au  milieu  des  embrassements,  des  baisers,  des  étreintes, 
des  branle-bas,  des  fureurs  de  Caviceo.  Repose  ton  corps 
si  tendre,  si  délicat  ;  prépare-toi  résolument  à  ce  combat 
que  lu  dois  soutenir. 

Octavia.  —  Je  ferai  comme  tu  veux,  mais  j'ai  plus  de 
souci  de  ta  santé  que  de  la  mienne.  Endors-toi,  je  ne  dis 
plus  un  mot. 

Tullia.  —  Donne-moi  un  baiser,  ce  sera  mon  viatique 
pour  le  sommeil. 

Octavia.  — Je  te  livre  ma  bouche,  mes  lèvres,  tout  mon 
corps  ;  toutes  les  jouissances  que  tu  voudras  de  moi, 
prends-les,  je  t'appartiens. 

Tlllia.  —  0  les  baisers  que  m'envierait  Jupiter  !  0  les 
douces  étreintes  !  Permets  que  je  m'endorme  entre  tes 
bras,  ainsi  que  Mars  s'endort  avec  sa  Cypris.  Quand  je 
serai  délivrée  du  sommeil,  je  reprendrai  mon  discours, 
et  tout  aussi  consciencieusement  que  j'ai  commencé 
j'achèverai  ce  qui  me  reste  à  te  dire,  ma  douce  enfant, 
ma  reine. 

Octavia.  —  Tu  es  plus  bavarde  qu'il  ne  convient  main- 
tenant ;  tais-toi  et  dors  ;  fais  ce  que  tu  as  à  faire. 


QUATRIÈME   DIALOGUE 


LE  DUEL 


TULLIA,  OCTAVIA 

Tullia.  —  Je  ne  puis  dire  combien  je  me  sens  reposée 
par  ce  long1  sommeil  qui,  sept  heures  de  suite,  a  envahi 
mes  membres  ;  et  toi,  Octavia  ? 

Octavia.  —  Moi,  je  ne  dors  plus  depuis  une  heure, 
qu'un  cauchemar  horrible  m'a  réveillée  en  sursaut,  tout 
effrayée  et  toute  tremblante. 

Tullia.  — Raconte-moi  ce  cauchemar,  si  tu  veux  bien. 

Octavia.  —  Il  me  semblait  être  avec  Caviceo,  ma  chère 
Tullia,  en  train  de  nous  promener  sur  la  verdoyante  rive 
du  Pô,  à  l'ombre  des  branches  de  saule  qui  nous  proté- 
geaient contre  les  ardeurs  du  soleil.  Caviceo  charmait 
mon  âme  et  mes  oreilles  de  ses  tendres  plaintes,  que  lui 
faisait  pousser  l'amour.  Il  me  demanda  un  baiser,  je 
refusai;  il  supplia,  je  lui  cédai  enfin  et  il  le  prit. 
Comme  ensuite  il  me  glissait  une  de  ses  mains  dans  mon 
corsage  et  m'entourait  de  son  autre  bras,  grâce  à  toi, 
grâce  à  tes  enseignements,  à  peine  si  je  pus  me  débar- 


80  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHOMER 

rasser  de  son  étreinte.  Délivrée,  je  me  mis  à  fuir;  il  nie 
poursuivit  ;  au  moment  où  il  allait  nfatteindre,  je  me 
retourne  et ô  Tullia,  quel  prodige  aperçois-je? 

Tullia.  —  Des  loups  s'étaient-ils  jetés  sur  Caviceo  et 
dévoraient-ils  les  amours?  S'était-il  lui-même  percé  de 
son  épée ? 

Octavia.  —  Vraiment,  oui  !  Puisse-t-il  plutôt  me  trans- 
percer de  son  poignard  ! 

Tullia.  —  Aimable  et  spirituelle  enfant! 

Octavia.  —  Je  le  vois  métamorphosé  en  une  horrible 
bête,  on  ne  peut  plus  semblable  aux  satyres  que  nous 
voyons  peints  sur  les  tableaux  et  bien  dissemblable 
à  lui-même.  Tout  son  corps  était  hérissé  de  poils.  Au 
haut  de  la  tète  se  dressaient,  de  chaque  côté  du  front, 
deux  cornes  de  bouc  ;  le  sommet  se  terminait  en  pointe 
aiguë  ;  mais  les  oreilles,  le  front,  les  yeux,  le  nez,  tout  le 
visage  était  bien  celui  de  Caviceo.  Il  me  menaçait  d'un 
épieu  deux  fois  plus  gros  que  ne  l'est  celui  du  Priape 
sculpté  sous  les  statues  de  Vénus;  le  reste  du  corps 
finissait  en  bouc.  Il  se  ruait  sur  moi,  voulait  me  prendre 
de  force,  appliquait  sa  bouche  sur  la  mienne.  Que  te 
dirai-je  de  plus?  Un  spectacle  si  nouveau  me  frappa 
d'épouvante  :  ce  que  cela  me  présage  de  malheurs,  tu 
peux  me  le  dire,  toi  qui  es  si  savante. 

Tullia.  —  Oui,  je  le  puis,  chère  cousine,  et  je  te  le 
dirai  en  temps  et  lieu  ;  mais  pour  le  moment  tu  n'as  pas 
besoin  de  le  savoir. 

Octavia.  —  Ne  me  laisse  pas  me  torturer  plus  long- 
temps de  curiosité,  ma  reine,  mon  mari,  «  si  tu  as  eu 
de  moi  quelque  douceur  ». 

Tullia.  —  A  toi,  tendre  et  florissante  jeune  fille,  ce 
songe  présage  les  fruits  savoureux  que  tu  recueilleras 
d'autres  amours;  mais  à  Caviceo  il  présage,  sinon  du 
malheur,  du  moins  la  profanation  du  lit  conjugal. 


LE    DUEL  8r 

Octavia.  —  Loin  de  moi  pareille  ignominie. 

Tullia.  —  Les  maris  dont  les  femmes,  sous  l'influence 
d'une  impudique  Vénus,  se  livrent,  par  le  libertinage, 
aux  caprices  des  autres  hommes,  on  les  met,  dans  le 
public,  au  rang"  des  boucs  et  des  cornards. 

Octavia.  —  Je  comprends  ce  que  tu  veux  dire.  Ainsi, 
je  me  plongerais  dans  une  telle  infamie?  Je  n'abandonne- 
rais pas  à  mon  Caviceo,  uniquement,  la  possession  de 
mon  corps?  Mais  j'aimerais  mieux  mourir  que  de  me 
résoudre  à  un  tel  déshonneur  ! 

Tullia.  —  Nous  causerons  de  cela,  chère  enfant,  dans 
un  temps  meilleur;  lorsque  tu  auras  perdu  ta  virginité, 
que  Caviceo,  durant  de  loues  mois,  t'aura,  jour  et  nuit, 
fatiguée,  broyée,  moulue.  Autres  temps,  je  le  sais,  autres 
idées. 

Octavia.  —  Il  faut  que  tu  aies  bien  changé  de  carac- 
tère et  que  tu  ne  sois  plus  du  tout  du  même  avis  que 
lorsque  tu  épousas  Callias,  si  tu  as  de  moi  une  opinion 
semblable. 

Tullia.  —  Qui  te  fera  un  opprobre  d'avoir  cédé  à 
l'irrésistible  nécessité,  si  les  Destins  te  poussent  à  faire 
cette  folie?  Ils  m'y  ont  poussée,  moi  aussi,  et  Minerve 
même  n'y  échapperait  pas.  Mais  n'as-tu  rien  vu  de 
plus  en  songe,  concernant  Caviceo? 

Octavia.  —  Absolument  rien.  Tout  à  fait  réveillée, 
pendant  que  tu  étais  plongée  dans  le  plus  profond  som- 
meil, je  me  mis  à  rouler  dans  ma  tête  ce  que  tu  m'avais 
dévoilé  des  secrets  de  l'amour. 

Tullia.  —  Tout  cela  regarde  Caviceo  et  non  pas  ta 
mère,  qui  t'a  confiée  à  moi  pour  que  je  t'endoctrine.  Plus 
tu  sortiras  instruite  de  mes  bras  pour  passer  dans  ceux 
de  Caviceo,  plus  délicieux  seront  les  fruits  qu'il  recueil- 
lera de  ton  amour.  Quels  peuvent  être  ces  fruits,  c'est  ce 
qui  te   reste  à  savoir,  et  il   me  reste  à  te  dire   quelle 

6 


82  L'ŒUVRE    DE     NICOLAS     CHOMER 

volupté  l'attend,  cette  nuit  une  fois  écoulée.  Tu  sais  déjà 
que  Caviceo  te  pénétrera  jusqu'à  la  septième  côte. 

Octavia.  —  Tu  ris,  Tnllia;  comment  cela  serait-il 
possible?  Tu  veux  te  moquer  de  moi. 

Tullia.  —  C'est  comme  cela,  pourtant.  Vos  sexes  seront 
si  bien  mêlés  que,  dans  cette  confusion,  vos  deux  corps 
sembleront  n'en  faire  plus  qu'un  seul.  Mais  comment 
cela  s'opérera-t-il,  c'est  ce  qui  te  regarde  tout  à  fait. 

Octavia.  —  Je  veux  le  savoir,  et  je  crains  de  l'ap- 
prendre; je  voudrais  être  dans  les  bras  de  Caviceo  et  je 
redoute  le  moment  où  j'y  serai. 

Tullia.  —  D'abord,  t'enlaçant  de  ses  bras,  comme  de 
lourdes  chaînes,  de  crainte  que  tu  ne  lui  échappes,  il 
t'étreindra  très  fort. 

Octavia.  —  Parle-moi  de  Callias,  petite  sœur;  dis-mot 
comment  il  s'y  est  pris  lorsque  tu  lui  fus  donnée  pour 
femme,  car  de  Caviceo  tu  ne  peux  rien  dire  avec  certi- 
tude. 

Tullia.  —  Je  veux  te  satisfaire,  et  il  faudra  que  tu  sois 
de  marbre  si,  au  jeu  que  joua  Callias  avec  moi,  lorsqu'il 
devint  mon  mari,  tu  ne  devines  pas  celui  que  Caviceo 
doit  jouer  avec  toi.  Il  y  a  longtemps  de  cela,  mais  aucun 
des  incidents  de  cette  voluptueuse  nuit  n'est  sorti  de  ma 
mémoire. 

Octavia.  —  Tout  le  monde  est  encore  couché  à  la 
maison.  Le  soleil,  œil  de  la  Nature,  père  des  jours, 
entr'ouvre  à  peine  au-dessus  du  monde  sa  paupière  appe- 
santie; les  yeux  des  mortels  nagent  dans  le  calme  du 
sommeil  et  la  douceur  du  repos;  partout  rèene  un  pro- 
fond silence.  Nous  sommes  en  pleine  sécurité,  soit  pour 
causer,  soit  pour  nous  divertir. 

Tullia.  —  Tout  à  fait.  Après  que  ma  mère  m'eût  cou- 
chée dans  le  lit  nuptial,  elle  me  donna  un  baiser,  ainsi 
qu'à  Callias,  voulut  que  Callias   me  donnât  un   baiser 


LE    DUEL  83 

devant  elle,  couchée  et  couverte  de  rougeur  comme 
j'étais,  puis  se  retira,  ferma  la  porte  de  notre  chambre  et 
emporta  la  clef  dans  la  sienne,  où  se  trouvaient  nombre 
de  nos  parents,  entre  autres  ma  chère  Pomponia. 

Octavia.  —  Tu  veux  parler  de  celle  qui  était  du  même 
âge  que  toi,  qui  vivait  dans  ta  familiarité  la  plus  intime 
et  que  tu  aimais  plus  que  nulle  autre  de  tes  compagnes  '? 

Tullia.  —  Si  tu  connaissais  la  grâce,  le  charme,  l'es- 
prit de  cette  femme,  tu  aimerais  Pomponia  autant  que  je 
l'aime.  Quelques  mois  auparavant  elle  avait  épousé 
Lucrezio,  jeune  homme  accompli,  doué  d'autant  de  qua- 
lités aimables  que  de  beauté  corporelle.  Elle  m'avait  on 
ne  peut  mieux  instruite  de  tout  sur  ce  chapitre,  appris- 
ce  que  j'aurais  à  endurer  lors  des  premiers  assauts,  ce 
qu'il  me  faudrait  faire,  ce  qu'il  me  faudrait  dire  ;  elle 
s'était  ingéniée  enfin  à  ce  que  je  n'eusse  rien  à  ignorer, 
même  dans  les  plus  menus  détails,  de  tout  ce  qui  con- 
cerne Vénus.  Elle  m'avait  surtout  fort  exalté  les  plaisirs 
que  nous  y  goûtons,  plaisirs  qui,  par  ma  Junon  ! 
dépassent  de  beaucoup  tous  les  autres.  Bref,  ainsi  pré- 
parée, dressée  d'avance,  j'attendais  mon  bon  champion 
avec  un  courage  égal  au  sien,  quoique  de  force  inégale, 
si  toutefois  la  pudeur  pouvait  m'abandonner. 

Octavia.  —  Mais  pourquoi  tous  ces  préliminaires? 

Tullia.  —  Tu  le  verras.  Contiens  un  tant  soit  peu 
cette  ardeur  que  tu  as  de  vouloir  apprendre  en  même 
temps  tout  ce  qu'il  t'importe  de  savoir.  Je  te  dirai  tout, 
mais  chaque  chose  en  son  lieu. 

Dès  que  ma  mère  se  fut  éloignée  et  que  C allias  me  vit 
confiée  à  lui  seul  sur  ce  champ  de  bataille  de  Vénus,  il 
se  dépouilla  de  ses  vêtements  en  si  grande  hâte  qu'il  se 
trouva  près  de  moi,  au  bord  du  lit,  avant  que  je  le  crusse 
seulement  déshabillé.  La  chambre  était  éclairée  comme 
en  plein  midi,  grâce  à  une  quantité  de  bougies  de  cire 


84  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHOMER 

allumées  çà  et  là.  J'aperçus  un  corps  bien  proportionné, 
blanc,  plein  <le  suc.  11  rejeta  les  draps  dont  je  m'étais 
enveloppée  dans  le  lit,  car  notre  mariage  avait  lieu  au 
commencement  de  juin,  et  me  découvrit.  Je  cachais 
d'une  main  mes  seins  pour  les  soustraire  à  sa  vue;  mais 
il  l'écarta  et  se  mit  à  taquiner  toutes  les  parties  de  mon 
corps.  En  même  temps  il  m'accablait  les  yeux,  la  bouche, 
les  joues,  les  épaules,  les  seins,  d'une  grêle  de  baisers, 
tout  en  s'assurant  habilement  de  ma  virginité. 

Octavia.  —  Voyez  la  malice  de  l'homme  ! 

Tullia.  —  Oh  !  pour  ce  qui  est  de  cela,  pas  un  homme 
ne  diffère  d'un  autre.  Ils  sont  tous  curieux  comme  pas 
un,  tu  le  sais  toi-même  par  Caviceo.  Pardonnons-leur 
cette  suspicion,  quelle  qu'elfe  soit.  Certes,  la  jeune  fdle 
se  sent  comblée  d'une  grande  joie  lorsqu'elle  voit  que 
l'on  trouve  sa  fleur  intacte,  et  le  mari  se  réjouit  aussi 
beaucoup  de  la  trouver  telle;  car,  à  te  dire  vrai,  chère 
enfant,  celles  qui  sont  vraiment  vierges,  comme  tu  l'es, 
comme  je  l'étais  moi-même,  gardent  de  leur  virginité  la 
preuve  la  plus  manifeste  en  cet  endroit  où  la  virginité 
réside.  Cette  fleur  de  pudicité,  que  les  anciens  appelaient 
hymen  et  eugium,  certifie  vierges  celles  chez  qui  elle  se 
montre,  et  la  jeune  fille  qui  en  est  dépourvue  au  point 
qu'on  ne  puisse  la  rencontrer  est  assurément  loin  d'être 
pucelle;  si  elle  n'a  pas  subi  d'homme,  sans  aucun  doute 
son  libertinage  y  a  suppléé;  vierge,  elle  s'est  dévirgini- 
sée  elle-même;  elle  s'est  déflorée  toute  seule. 

Octavia.  —  Tu  m'en  as  dit  assez;  je  devine  comment 
peut  faire  une  vierge  pour  se  prendre  son  pucelage. 

Tullia.  —  J'aurai  encore  bien  des  choses  à  te  dire 
là-dessus,  mais  quand  il  en  sera  temps.  Lorsqu'il  eut 
reconnu  qu'il  était  le  premier  à  passer  par  mon  guichet, 
il  s'élança  dans  le  lit  en  m'embrassant  et  me  sollicita, 
par  les  plus  tendres  propos,  de  me  laisser  aimer. 


LE  DUEL  85 

Octavia.  —  Et  toi,  tu  ne  soufflais  mot,  tu  étais  de  bois, 
tu  étais  de  pierre,  toi  si  gracieuse,  si  aimable,  si 
enjouée? 

Tullia.  —  Les  soupirs  qui  s'échappaient  de  ma  poi- 
trine oppressée  me  tenaient  lieu  de  paroles  ;  je  le  repous- 
sais, je  le  ramenais,  je  me  reculais,  je  me  rapprochais, 
la  honte  éteignait  mes  désirs  et  les  enflammait  :  «  Ainsi 
concentrée,  s'irrite  et  s'accroît  la  rage.  »  Callias  s'aper- 
çut que  malgré  moi  j'étais  en  feu.  —  «  Allons,  ma  Tullia, 
dit-il,  ne  te  refuse  pas  à  mon  bonheur;  il  ne  dépend  que 
de  toi,  il  est  en  toi,  complètement.  Que  crains-tu,  disait-il, 
en  exauçant  mes  prières  pour  me  faire  plaisir,  puisque 
tu  es  toute  à  moi  et  que,  bien  mieux,  tu  souhaites  de 
l'être?  —  Je  veux  sans  doute  être  à  toi,  répliquai-je,  mais 
je  veux  rester  digne  de  ton  estime.  Quel  est  donc  l'amour 
que  tu  as  pour  moi,  toi  qui  disais  m'aimer,  si  tu  veux 
me  salir?  Cet  amour  ressemble  bien  plus  à  de  la  haine 
qu'à  de  l'amour.  Aie  pitié  de  moi;  laisse-toi  toucher  par 
mes  larmes.  » 

Tullia.  —  Tu  pleurais  vraiment? 

Octavia.  —  Quelques  petites  larmettes  me  tombaient 
des  yeux.  —  «  Allons,  dit-il,  ma  Tullia,  si  tu  m'aimes, 
tu  feras  trêve  pour  cette  nuit  à  cette  importune  réserve. 
Dorénavant  tu  ne  seras  jamais  plus  chaste  qu'à  l'heure  où, 
dans  ce  lit  conjugal  qui  est  le  nôtre,  tu  montreras  n'avoir 
plus  rien  en  toute  ta  personne  qui  s'oppose  à  ton  devoir, 
à  mon  plaisir  :  car  mon  plaisir  est  tout  ton  devoir  désor- 
mais. Que  tu  sois  de  glace  pour  tout  le  monde,  je  le  veux, 
mais  pour  moi  tu  dois  être  plus  aimante  qu'un  moineau. 
Ce  que  je  te  demande  pleinement  dans  mon  droit,  j'en- 
tends donc  que  tu  le  fasses,  et  de  bon  cœur.  » 

Octavia. —  Oh!  j'ai  peur  pour  toi;  je  frissonne  en 
songeant  à  tes  blessures. 

Tullia.  —  Tu   dis  des   bêtises,   impertinente  ;  écoute 


8G  l'œuvre  De  nigolas  chorier 

sérieusement  les  choses  sérieuses.  C'est  ton  devoir  si  tu 
es  sensée. 

Octavia.  —  Ah  !  ah  !  ali  ! 

Tullia.  —  Il  ne  me  dit  pas  un  mot  de  plus,  mais  il 
inséra  sa  jambe  dans  les  miennes  et  de  toute  sa  poitrine 
pressa  la  mienne.  Puis  il  se  livra  à  un  assaut  rapide  et 
vain  d'ailleurs,  durant  lequel  j'éprouvai,  je  dois  le  dire, 
-une  vive  douleur. 

Octavia.  —  As-tu  pu  te  retenir  et  t'empêcher  de  crier? 

Tullia.  —  J'ai  jeté  un  cri,  et  même  assez  haut. 

Octavia.  —  Mais  quand  tu  vis  que  la  besogne  n'était 
pas  plus  tôt  entamée  que  finie,  as-tu  crié  tout  de  même? 

Tullia.  —  J'étouffai  à  l'instant  ma  voix  et  aussitôt 
Callias  tenta  une  nouvelle  escarmouche,  qui  cette  fois 
fut  sanglante.  Alors  il  se  reposa  un  moment.  —  «  Que  je 
meure,  ma  chère  Tullia,  me  disait-il,  si  je  ne  t'aime  plus 
que  mes  yeux,  plus  que  ma  vie  !  Rien  de  plus  beau  que 
toi  parmi  les  mortels.  Es-tu  déesse  ou  femme?  Gomme 
tes  seins  se  confient  d'une  mignonne  rondeur!  comme 
ils  sont  durs,  bien  séparés  par  l'intervalle  convenable!  » 
En  même  temps,  il  les  caressait  de  la  main,  leur  appli- 
quait des  baisers,  les  mordillait  doucement...  et  mille 
autres  agaceries  qui  m'enflammaient  d'une  ardeur  in- 
connue. «  Éloigne,  lui  disais-je,  cette  main  incendiaire, 
cesse;  pourquoi  me  tourmenter?  »  Mais  il  sautait  de 
joie  en  m'entendant  confesser  mon  ardeur.  Il  s'empara 
•  de  ma  main  gauche.  —  «  J'allume  en  ton  honneur  cette 
torche  de  Vénus,  me  dit-il;  l'incendie  qu'elle  a  pro- 
voqué, elle  l'éteindra.  Courage,  ma  nymphe.  C'est  pour 
te  faire  femme  que  ta  mère  t'a  laissée  en  mon  pouvoir  ; 
lorsqu'elle  reviendra  nous  trouver,  si  je  te  rendais 
intacte,  telle  qu'elle  t'a  donnée  à  moi,  elle  accuserait  son 
gendre  d'être  un  lâche,  elle  me  refuserait  pour  gendre, 
moi.  qui  n'aurais  .pas  su  être  ton  mari.  » 


LE   DUEL  87 

Je  me  rendis  à  ses  supplications.  Et  tout  à  coup  je 
ressentis  une  douleur  intolérable.  —  «  Tu  m'égorges, 
Callias  !  »  criai-je,  vociférai-je  d'une  voix  pitoyable.  Ce 
n'étaient  plus  des  cris,  c'étaient  des  hurlements;  une 
courte  trêve  me  fut  laissée.  Et  bientôt  mon  mari  m'adres- 
sait de  nouvelles  prières  :  «  Si  tu  m'aimais,  chère  Tullia, 
disait  Gallias,  tu  ne  me  refuserais  pas,  à  moi,  malheu- 
reux, qui  brûle  d'amour  pour  toi,  les  véritables  fruits 
de  ton  amour.  —  Je  t'aime,  répondais-je,  je  t'aime  éper- 
dument,  mais,  infortunée,  que  veux-tu  que  je  fasse?  Je 
souffre  trop.  —  Ignores-tu  donc,  ajouta-t-il,  que  tu 
m'appartiens,  de  plein  et  indubitable  droit?  Pourquoi 
m'empêches-lu  de  jouir  librement  de  mon  bien?  Sied-il 
à  une  femme  instruite  dans  les  bonnes  lettres  comme  tu 
l'es,  ma  chère  épouse,  mes  délices,  de  remplir  si  négli- 
gemment son  devoir?  Or  ton  devoir  est  de  ne  point  me 
chicaner  les  présents  de  Vénus.  —  Ah  !  Callias,  répliquai- 
je,  si  tu  savais,  tu  aurais  pitié  de  ta  Tullia,  si  tu  l'aimes. 
—  Cette  douleur  est  bienséante,  elle  t'honore,  ajouta-t-il; 
plus  elle  le  semblera  vive,  plus  tu  montreras  ta  pureté. 
Mais  la  souffrance  ne  sera  pas  de  longue  durée,  tandis 
qu'elle  durera  toujours  la  jouissance  qui  ne  tardera  pas 
à  lui  succéder.  Si  tu  m'avais  laissé  faire,  peut-être  eussé- 
je  été  père  !  C'est  un  crime,  crois-moi,  un  crime  tel  qu'il 
n'en  est  pas  de  plus  abominable;  tu  viens  d'assassiner 
toi-même  tes  enfants  et  les  miens,  avant  qu'ils  fussent 
nés,  de  leur  arracher  l'àme  qu'ils  n'avaient  pas  encore! 
Ton  manque  de  courage  est  criminel  et  déshonorant.  » 
A  celte  harangue  :  —  «  Je  ne  veux  pas,  mon  cher  époux, 
répondis-je,  élever  de  controverse  avec  toi  sur  ce  cha- 
pitre. Je  m'avoue  coupable,  pardonne-moi;  je  t'obéirai 
mieux  désormais,  je  supporterai  d'un  cœur  ferme  et 
•d'un  corps  immobile  toutes  les  tortures,  pour  te  faire 
plaisir.  —  En  vérité,  quelle  est  donc  ta  hardiesse,   ma 


88  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS  CHOMER 

mignonne,  dit-il,  de  croire  que  tu  pourrais  t'exempter 
de  ce  que  toutes  les  femmes,  de  n'importe  quelle  condi- 
tion, et  souvent  beaucoup  plus  jeunes  que  toi,  suppor- 
tent patiemment  tous  les  jours,  quand  elles  se  marient? 
Rien  ne  peut  t'exonérer  de  ce  tribut.  Tu  es  fort  savante 
es  lettres  grecques  et  latines,  et  tu  te  conduis  comme  si 
tu  étais  une  sotte,  une  ignorante.  »  Je  répondis  en  riant  : 

—  «  Déesse  Pertunda  (  i),  viens  à  mon  secours.  Telle  tu 
m'ordonneras  d'être,  pour  servir  à  tes  volontés,  telle  je 
serai,  courageusement.  Mais,  hélas!  je  serai  bientôt  en 
sang,  si  la  déesse  Pertunda  m'assiste.  »  Callias  éclata  si 
fort  de  rire  que  de  la  chambre  voisine  ma  chère  Pom- 
ponia  l'entendit;  mais  calmant  sa  gaîté  :  —  «  Mainte- 
nant, dit-il,  laisse-toi  aimer;  fais  tout  ce  que  je  t'ordon- 
nerai si  tu  veux  que  je  sois  ton  mari,  tout  ce  que  je  te 
demanderai,  tout  ce  dont  je  te  prierai,  si  tu  aimes  mieux 
voir  en  moi  un  amant.  »  Je  promis  de  tout  faire. 

Octavia.  —  Et  tu  as  tenu  ta  promesse? 

Tullia.  —  «  Allons,  du  courage,  reprit-il.  Je  braverais 
la  mort  pour  toi,  et  tes  résistances  s'opposent  à  ma  ten- 
dresse? Dans  ce  conflit,  tu  es  toi-même  témoin  de  mon 
amour;  non  seulement  tu  peux  l'être,  mais  tu  dois  l'être. 

—  J'aimerais  mieux,  répondis-je,  encourir  la  haine  de 
Vénus  que  de  te  déplaire.  »  Il  approche  alors  sa  torche  de 
la  porte  du  lanuvium,  ouvre  une  brèche  de  plus  en 
plus  grande  et  pénètre  tout  entier.  Je  crie,  je  hurle,  des 


(i)  Une  des  divinités  qui,  chez  les  Romains,  présidaient  aux  rela- 
tions conjugales.  Virginensis  aide  à  dénouer  la  ceinture  de  l'épouse; 
le  dieu  Subigus  et  la  déesse  Prema  la  couchent,  la  subjuguent  et 
l'empêchent  de  se  débattre  sous  les  assauts  impatients  de  l'époux  ; 
Pertunda  vient  en  aide  au  mari  pour  pénétrer  la  fosse  vaginale. 
(Saint  Augustin,  Cité  (le  Dieu,  VI,  ;)  ;  Tertullien,  Aux  Nations,  II, 
ii,  Arnobe,  Contre  les  Gentils,  IV,  u.  ) 


LE    DUEL  8(J 

ruisseaux  de  larmes  s'échappent  de  mes  yeux.  «  Malheu- 
reuse !  disais-je,  tu  m'assassines  !  —  Tu  es  à  moi  mainte- 
nant, dit-il;  de  chaste  vierge  te  voilà  devenue  non  moins 
chaste  épouse.  Tu  n'as  plus  rien  à  redouter;  je  me  suis 
frayé  la  route  par  laquelle  nous  irons  tous  les  deux  au 
bonheur.  » 

La  besogne  achevée,  il  ne  quitta  pas  le  champ  de 
bataille  tout  de  suite  :  «  Je  veux  me  rembourser  de  mes 
frais,  ma  Tullia  chérie,  dit-il,  maintenant  que  j'ai  obtenu 
la  reddition  de  ta  citadelle.  Je  suivrai  l'exemple  des 
vainqueurs.  —  Que  font  donc  les  vainqueurs?  deman- 
dai-je  ;  dis-le-moi,  je  t'en  prie,  mon  cher  Callias,  puis- 
que tu  m'as  vaincue  et  que  tu  me  tiens  à  ta  discrétion. 
Garde-moi  en  servage,  si  tu  as  voulu  faire  une  conquête; 
laisse-moi  libre  si  tu  t'es  battu  pour  la  gloire.  —  La 
citadelle  que  j'ai  eu  tant  de  peine  à  prendre,  qui 
m'a  coûté  une  si  grande  effusion  de  sang,  je  ne  te  la 
laisserai  pas  vacante  si  tôt  que  tu  le  crois.  J'entends  que 
tu  saches  bien  que  je  suis  le  vainqueur  et  que  ton 
domaine,  tout  démantelé,  tout  démoli  qu'il  est,  recon- 
naisse ma  loi.  —  Oui,  sans  doute,  dis-je,  il  est  démantelé 
et  démoli  misérablement,  je  suis  en  ruines.  —  Tu  chan- 
geras bientôt  de  langage,  ma  Tullia,  et  tu  avoueras 
qu'il  n'est  rien  au  monde  de  plus  doux  que  les  plaisirs 
de  l'amour,  mais  fais-moi  la  grâce  de  prendre  un  peu 
de  peine.  Cela  t'est  possible  mieux  qu'à  nulle  autre, 
jeune,  solide,  florissante  et  robuste  comme  tu  l'es.  » 
Et  bientôt  tous  les  deux,  confondus  ensemble  dans 
des  secousses  énergiques,  nous  semblions  vouloir  faire 
crouler  la  chambre  ;  le  lit  tremblait  avec  de  tels  craque- 
ments que  l'on  en  percevait  le  vacarme  à  longue  dis 
tance.  «  Mon  âme,  ma  Vénus,  murmurait  Callias,  que  tu 
me  rends  heureux  !  quel  homme  est  plus  fortuné  que  moi  ? 
—  Et  moi  je  sens,  disais-je » 


"9o  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

Ainsi  nous  expirâmes,  les  muscles  comme  dénoués, 
tous  les  deux  à  la  même  minute.  Je  crois  que  si  Vénus  en 
personne  avait  présidé  comme  arbitre  au  combat,  elle 
n'aurait  su  à  qui  donner  la  palme.  A  peine  commencions- 
nous  à  recouvrer  le  souffle  que,  dans  cette  course  réci- 
proque, nous  avait  presque  fait  perdre  notre  longue 
application  à  la  lutte,  lorsque  nous  entendons  mettre  la 
clef  à  la  serrure  et  la  porte  s'ouvrir.  Ensemble,  ma  mère 
et  Pomponia  se  précipitent  dans  la  chambre,  toutes 
radieuses,  ferment  la  porte  derrière  elles  et,  pour  que 
personne  ne  les  suive,  poussent  le  verrou. 

Octavia.  —  Était-ce  un  verrou  comme  celui  dont  Cal- 
lias  venait  de  barrer  ta  porte  ?  Hem  !  hem  !  hem  !  Et  ta 
mère  et  Pomponia  ne  s'étaient-elles  pas,  pour  l'avoir, 
colletées  l'une  l'autre*?  Hem  !  hem  !  hem  ! 

Tullia.  —  Tu  as  le  cœur  de  rire,  toi  qui  sous  peu 
d'heures  sentiras  ton  huis  barré  par  un  verrou  de  deux 
livres  pesant"? 

Octavia.  —  «  Oui,  notre  courage  est  à  l'épreuve  de  la 
pique  :  il  ne  croit  pas  payer  trop  cher,  de  son  sexe, 
l'amour  qu'il  ambitionne.  »  C'est  toi-même  qui  as  modifié 
de  la  sorte  ces  deux  vers  de  Virgile.  J'achèterai,  certes, 
au  prix  de  ce  que  j'ai  de  plus  rare,  l'amour  de  Caviceo 
et  des  délices  pareilles  aux  tiennes.  Poursuis  le  fil  de  ta 
narration. 

Tullia.  —  Je  ramène  bien  vite  les  draps,  que  tout 
d'abord  Callias  avait  rejetés  à  nos  pieds,  et  j'en  couvre  le 
corps  de  Callias  ainsi  que  le  mien,  de  peur  que  les  yeux 
de  ma  mère  ne  fussent  offensés  de  ce  spectacle;  je  me 
préoccupais  moins  de  Pomponia,  qui  me  connaissait 
autant  que  je  te  connais  toi-même.  Ma  mère  se  jeta  en 
courant  dans  les  bras  de  Callias  :  —  «  Mon  fils,  t'es-tu 
comporté  vaillamment?  Les  vociférations  de  ma  chère 
Tullia  m'ont  porté  témoignage   de  ta  victoire;  je   t'en 


LE   DUEL  QI 

félicite,  toi  et  Tullia.  Si  tu  n'avais  pas  gagné  la  bataille, 
Tullia  aurait  été  veuve  aussitôt  que  mariée.  »  Pendant 
ce  temps,  Pomponia,  m'enlaçant  dans  ses  bras,  me  cou- 
vrait de  baisers  et  me  baignait  les  joues  de  ses  larmes.  — 
«  Comme  il  t'a  cruellement  traitée,  le  bourreau  !  murmu- 
rait-elle à  voix  basse.  En  t'écoutant  gémir  de  la  sorte, 
chère  sœur,  je  poursuivais  de  mes  malédictions  la  rage 
effrénée  de  ce  mauvais  sujet.  Mais  comment  cela  va-t-il  ? 
—  Très  bien,  réponclis-je  ;  cependant  c'est  par  un  che- 
min bien  malaisé  que  je  suis  enfin  parvenue  au  plaisir 
que  je  souhaitais  ;  je  ne  suis  arrivée  aux  pleines  et  su- 
prêmes jouissances  de  la  vie  qu'en  passant  presque  par 
les  angoisses  de  la  mort.  —  Es-tu  femme,  maintenant? 
ajouta-t-elle.  —  Oui,  répondis-je;  et  je  m'étonne  qu'on 
puisse  acheter  tant  de  bonheur  à  si  bon  marché.  J'aime- 
rais mieux  désormais  me  passer  le  jour  de  la  lumière  du 
soleil  que  de  rester  une  seule  nuit  sans  les  plaisirs  de 
Vénus.  —  Très  bien,  on  ne  peut  mieux,  répliqua-t-elle, 
et  certainement,  celle  qui  dans  sa  jeunesse  ne  sait  pas 
user  des  dons  de  Vénus,  toute  vivante  qu'elle  est,  ne  jouit 
pas  de  la  vie,  je  pense.  »  Puis  elle  se  tourna  du  côté  de 
Callias  et  lui  appliqua  un  baiser,  en  l'appelant  son  Empe- 
reur, lui,  sous  les  drapeaux  duquel  Vénus  avait  si  rapi- 
dement triomphé  d'une  vierge  si  pure,  si  farouche,  après 
avoir  massacré  tous  les  ennemis,  Eueïum,  Nymphes, 
Hymen.  Tu  sais  que  Pomponia  est  fort  instruite.  Ma  mère 
présenta  à  boire  à  Callias  du  vin  aromatisé,  dans  une 
coupe  d'argent  passablement  grande  :  —  «  Cela  te  réchauf- 
fera l'estomac,  mon  fils,  lui  dit-elle  ;  mais  si  tu  m'en 
crois,  tu  vas  te  reposer  un  peu.  Tu  as  assez  fait  cette 
nuit,  pour  ta  gloire,  en  passant  au  fil  de  l'épée  la  virgi- 
nité de  ma  Tullia.  »  A  moi,  elle  me  donna  trois  noix  con- 
fites et  me  dit  de  les  manger,  en  me  soufflant  à  l'oreille 
que  je  devais  tacher  d'obtenir  de  mon  mari  la  permission 


92  L'ŒUVRE    DK    NICOLAS    CHOMER 

de  dormir  quelques  heures;  qu'il  avait  aussi  besoin  de 
sommeil  et  de  repos,  pour  sa  santé,  après  de  tels  exer- 
cices de  palestre.  Cela  fait,  toutes  deux  se  retirèrent. 
Pomponia,  en  souhaitant  la  bonne  nuit  à  Callias,  lui  dit 
de  reprendre  un  nouveau  courage,  une  nouvelle  ardeur; 
à  moi,  d'avoir  le  cœur  ferme  à  la  besogne  et  une  con- 
stance invincible.  Pendant  que  ma  mère  et  Pomponia  par- 
laient, que  ma  mère  remettait  en  ordre  les  draps  et  les 
couvertures,  Callias  parcourait  de  sa  main  tout  le  champ 
de  bataille  de  Vénus.  Ses  forces  instantanément  revenues, 
il  rappelle  Pomponia,  qui  s'éloignait.  —  «  Je  veux,  petite 
sœur,  dit-il,  que  tu  sois  toi-même  témoin  de  la  cruauté 
dont  j'use  envers  ma  souveraine,  ton  amie  de  cœur,  mau- 
vais sujet  que  je  suis.  »  Devant  elle  il  se  livre  à  un  nou- 
vel assaut  conjugal.  —  «  Ah  !  ma  chère  Pomponia,  m'é- 
criai-je,  viens  à  mon  aide,  accours.  »  Mais  aussitôt  Pom- 
ponia et  ma  mère  s'élancèrent  hors  de  la  chambre  en 
éclatant  de  rire.  Cette  poste  fut  un  peu  plus  longue  que 
les  autres.  Enfin  tous  mes  sens  m'annoncèrent  que  rien 
ne  pouvait  causer  de  plus  forte  et  de  plus  délicieuse 
jouissance.  «  Les  dieux  nous  soient  en  aide  !  s'écria  Cal- 
lias; cette  fois,  sans  aucun  doute,  ma  chère  âme,  tu  as 
conçu.  Avoue-le,  mon  cœur,  la  jouissance  que  tu  viens 
d'éprouver  ne  dépassait-elle  pas  toutes  celles  que  tu  as 
pu  goûter  dans  ta  vie?  —  Je  l'avoue,  répondis-je;  mais 
ce  qui  m'a  fait  surtout  éprouver  une  incroyable  sensation 
de  plaisir,  c'était  l'idée  qu'elle  venait  de  toi,  et  cette  idée 
à  elle  seule  me  comblait  de  bonheur.  »  11  me  baisa  ten- 
drement, puis  :  —  «  Repose-toi  un  peu,  ma  chère  Tullia, 
dit-il,  jusqu'à  ce  que  je  te  convie  à  de  nouvelles  joutes.  » 
Un  doux  assoupissement  nous  envahit,  fatigués  que  nous 
étions,  et  nous  tint  immobiles,  nous  récréa  trois  heures 
de  suite.  Callias,  à  son  réveil,  m'appliqua  je  ne  sais  com- 
bien de  baisers,  sans  pourtant  réussir  à  me  tirer  de  mon 


LE   DUEL  93 

sommeil,  tant  j'étais  profondément  endormie.  Il  rejeta 
de  nouveau  les  couvertures  sur  nos  pieds  et  me  contem- 
pla. Il  s'extasiait  de  la  perfection  de  mon  corps  (les  bou- 
gies, en  effet,  n'étaient  encore  pas  éteintes)  et  regardait  en 
riant  les  dégâts  causés  dans  les  bordages  de  ma  nacelle. 
Réveillée  aussitôt,  j'ouvris  les  yeux.  —  «  Fort  bien,  dit- 
il,  tu  es  en  vie,  ma  chère  femme;  je  craignais  d'avoir 
affaire  à  une  morte,  comme  on  le  raconte  de  Périandre, 
tyran  de  Corinthe  (1).  —  Tu  t'apercevras  que  je  suis  bien 
vivante,  répondis-je.  —  Fais  que  je  m'en  aperçoive, 
répliqua-t-il  en  me  baisant;  jamais  tu  ne  m'auras  pro- 
curé de  plus  grand  plaisir.  » 

Octavia.  —  Que  fis-tu,  pour  qu'il  s'aperçût  que  tu 
étais  en  vie?  Je  me  doute  à  peu  près  de  la  chose. 

Tullia.  —  Qu'était-ce  donc,  à  ton  avis? 

Octavia.  —  Tu  t'agitas  à  son  côté  et  le  plus  fort  qu'il  te 
fut  possible. 

Tullia.  —  Tu  l'as  dit  toi-même. 

Octavia.  —  Cet  assaut  dura-t-il  longtemps? 

Tullia.  —  Si  tu  mesures  à  l'horloge,  trois  quarts 
d'heure,  mais  si  tu  songes  aux  délices,  deux  siècles. 

Octavia.  —  De  tels  siècles  de  volupté  puissent-ils 
m'échoir  souvent  ! 

Tullia.  —  C'est  par  des  siècles  pareils,  sans  doute, 
que  toutes  les  générations  des  êtres  vivants  perpétuent 
avec  tant  de  plaisir  leur  éternité.  Accablée  d'une  si  vio- 
lente agitation,  je  ne  pus  supporter  plus  longtemps  la 
fatigue.  «  Je  m'avoue  vaincue,  m'écriai-je;  laisse-moi 
reprendre  un  peu  haleine.  —  Quoi!  tu  te  rends?  tu 
déposes  les  armes,  Tullia?  me  demanda-t-il.  Oh  !  la  fai- 


(1)  Périandre,  tyran  de  Corinthe,  un  des  sept  sages  de  la  Grèce, 
tua  sa  femme  à  coups  de  pied. 


94  L'ŒUVRE    DE    .NICOLAS    CHORIER 

néante  !  Allons,  reprends  courage.  —  J'implore  la  paix, 
répliquai-je,  ou  tout  au  moins  une  trêve.  Tu  as  plus  aV 
force  et  plus  de  vigueur  dans  les  membres,  mais  non 
plus  de  courage  que  moi,  crois-le  bien.  »  Comme  j'ache- 
vais de  parler,  ramassant  toutes  ses  forces,  il  reprend  la 
lutte,  et  au  bout  d'un  instant  nous  tombons  épuisés 
dans  les  bras  l'un  de  l'autre. 

Octavia.  —  Et  tu  n'éprouvais  plus  aucune  souffrance 
au  siège  de  cette  guerre  intestinale  ?  Je  t'interroge 
curieusement,  car  si  je  brûle  du  désir  de  Vénus,  je  suis 
bien  tourmentée  aussi.  Je  balance  suspendue  «  entre  la 
crainte  et  l'espérance...  » 

Tullia.  —  Finis,  petite  niaise  ;  la  douleur  n'est  rien 
auprès  du  plaisir. 

Octavia.  —  Je  commence  à  t'en  croire,  il  me  semble. 
Que  te  fit  encore  Gallias,  avant  le  lever  du  jour? 

Tullia.  —  11  fut  enfin  plongé  deux  heures  durant  dans 
le  plus  profond  sommeil;  pour  moi,  je  ne  pus  dormir, 
quoique  j'en  eusse  le  plus  grand  désir.  Les  bougies  brû- 
laient encore.  11  me  vint  l'idée  d'ouvrir  la  fenêtre  qui 
donnait  sur  le  jardin;  je  me  levai  toute  nue  et  je  l'ouvris  : 
Callias  ne  broncha  pas.  J'éteignis  les  flambeaux  et  je 
satisfis  un  besoin  violent  ;  mais  cette  opération  me  causa 
une  douleur  si  vive  que  je  pouvais  à  peine  l'endurer.  Je 
laissai  échapper  une  plainte  et  ma  voix  gémissante  tira 
Callias  de  son  sommeil  ;  il  m'aperçut,  mais  ne  bougea 
pas  et  continua  de  fixer  les  yeux  sur  moi  sans  que  je 
crusse  qu'il  fût  éveillé. 

Octavia.  —  Ce  que  tu  me  dis  est  bien  étrange. 

Tullia.  —  ,Rien  de  plus  naturel.  La  cuisson  que 
j'éprouvais  me  faisait  autant  de  mal  que  si  tu  lavais  avec 
du  sel  fondu  dans  du  vinaigre  une  blessure  que  tu  te 
serais  faite  par  le  hasard  avec  un  couteau.  Callias  tout 
d'un   coup   me   surprit   en    m'adressant    ces   paroles   : 


LE    DUEL  95 

«  Souffres-tu  maintenant,  maTullia?  »  Couverte  de  honte: 
«  Je  croyais  que  tu  dormais,  lui  dis-je  ;  pardonne-moi, 
cher  cœur,  mon  imprudence  et  mon  impudence  ;  j'ai 
honte  d'avoir  offensé  tes  yeux  de  ce  spectacle  indécent. 
Quoi  !  tu  m'as  vue  en  conversation  avec  ce  pot  de 
chambre?  —  Appelles-tu  indécent,  répliqua-t-il,  ce  qui, 
étant  de  toute  nécessité,  ne  peut  avoir  en  soi  rien  de 
honteux  ?  »  Enfin  je  me  remis  au  lit.  Callias  me  reçut 
tout  entière  allongée  entre  ses  bras.  Aussitôt  il  me  cou- 
vrit la  bouche  de  baisers,  et  en  même  temps  il  m'appli- 
quait de  petites  tapes  sur  les  fesses,  tantôt  d'une  main, 
tantôt  de  l'autre.  Il  me  demanda  de  l'exciter  moi-même 
à  de  nouveaux  combats:  c'était  un  service  à  lui  rendre, 
disait-il  ;  je  ne  refusai  point.  Et  nous  arrivâmes  ainsi 
l'un  par  l'autre  au  comble  de  la  volupté.  Le  grand  jour 
venait  au  milieu  de  ces  amusements,  et  ma  mère  avait 
promis  de  nous  rendre  visite  dès  le  matin.  Pendant  que 
nous  parlions  de  toutes  sortes  de  choses,  échangeant  des 
baisers  et  frôlant  nos  corps  l'un  contre  l'autre,  la  voix 
de  ma  mère  qui  s'approchait  parvint  à  mes  oreilles.  — 
«  Vienne  qui  voudra,  dit  Callias,  personne  n'empêchera 
que  je  jouisse  de  tes  embrassements.  J'ai  résolu,  ma 
volup?é,  de  courir  sept  postes;  j'ai  achevé  six  courses, 
reste  la  septième,  qui  me  mènera  à  la  pleine  satiété.  » 
Dès  qu'il  sentit  que  ma  mère  était  tout  près,  il  m'enjamba 
de  nouveau,  et  au  moment  où  l'on  introduisait  la  clef 
dans  la  serrure  :  —  «  Moi  aussi,  s'écria-t-il,  j'introduis 
ma  clef  dans  ta  serrure.  »  Ma  mère,  qui  entrait  juste  en 
cet  instant,  entendit  le  lit  trembler;  par  pudeur,  j'exhalai 
des  plaintes  et  de  gros  soupirs.  —  «  Qu'est-ce  que  je  vois, 
ma  fille?  dit-elle  ;  une  nuit  entière  ne  t'a  pas  suffi  ?  et  à 
toi  non  plus,  Callias,  pour  jouir  de  ma  Tullia  ?  —  Par- 
donnez-moi, ma  mère,  répondis-je;  j'aimerais  mieux  la 
mort  que  de  me  laisser  voir  en  pareille  posture.  —  Je 


90  L'ŒUVRE    DK    NICOLAS    CHOMER 

travaille  au  bonheur  de  ma  Tullia,  au  milieu  de  ma 
Tullia  même,  répliqua  Callias,  sans  perdre  haleine.  — 
Ma  fille,  il  faut  obéir  à  ton  mari,  dit  alors  ma  mère;  et 
surtout  ne  pas  avoir  honte  de  lui  obéir  en  ce  qui  est  la 
plus  importante  partie  des  fonctions  d'une  épouse.  Je 
m'en  vais,  pour  revenir  tout  à  l'heure  ;  dans  l'intervalle, 
prenez  joyeusement  plaisir  l'un  de  l'autre.  »  Ma  mère 
sortie,  Callias  me  félicite  de  mon  ardeur,  admire  ma 
souplesse.  —  «  Ce  dont  je  veux  que  lu  me  loues,  lui  dis- 
je,  c'est  de  l'amour  que  j'ai  pour  toi  ;  je  veux  que  tu  me 
remercies  d'être  obéissante  jusqu'à  l'ignominie.  Mais 
voici,  mon  Callias,  voici  que  tout  le  sang1  de  mes  veines 
s'échappe...  de  bonheur...  » 

Lorsque  Callias  eut  un  moment  reposé  entre  mes  bras 
ses  membres  fatigués,  il  se  jeta  hors  du  lit,  appela  ses 
valets,  s'habilla  ;  puis,  me  donnant  un  baiser,  me  pria 
d'excuser  son  peu  de  vigueur  ;  il  lui  plaisait  de  parler 
ainsi  :  «  Pardonne-moi,  dit-il,  car  je  n'ai  couru  qu'un 
bien  petit  nombre  de  milles  dans  ce  stade  délicieux.  » 
Comme  il  achevait  ces  paroles,  ma  mère  revint  et  avec 
elle,  plus  charmante  que  le  soleil,  apparut  à  mes  regards 
ma  chère  Pomponia,  seconde  lumière  de  mes  yeux. 
Chacune  d'elles  nous  apportait  une  pleine  tasse  de  con- 
sommé brouillé  avec  des  jaunes  d'oeufs.  Ma  mère  offrit 
la  sienne  à  Callias  et  Pomponia  m'offrit  l'autre,  que  je 
bus  avec  grand  plaisir.  Callias  prétendait  n'en  avoir  pas 
besoin  :  il  but  tout  de  même.  Ma  mère  me  commanda 
ensuite  de  prendre  quelque  repos.  «  Je  le  sais,  dit-elle, 
lu  as  fait  tant  de  chemin,  cette  nuit,  que  tu  es  en  danger 
de  tomber  malade,  si  tu  ne  prends  soin  de  ton  corps  si 
délicat.  —  Nous  avons  en  tout  fait  sept  lieues,  inter- 
rompit Callias  ;  il  est  assez  vraisemblable  qu'elle  soit 
fatiguée,  car  tout  le  long  du  chemin  elle  m'a  porté  en 
grande  vitesse.  —  Nous  causerons  de  cela  plus  tard,  dit 


LE  DUEL  97 

Pomponia  ;  en  attendant,  dors,  Tullia,  et  rétablis  par  un 
bon  sommeil  tes  forces  épuisées  dans  ce  travail  noc- 
turne. » 

Octavia.  —  Ton  récit,  petite  sœur,  m'a  donné  le 
tableau  de  loutce  qui  menace,  je  pense,  mon  réduit  vir- 
ginal. Si  le  pressentiment  ne  me  trompe,  il  me  faudra  en 
endurer  de  plus  cruelles  que  toi  ;  mais,  en  revanche, 
j'aurai  aussi  de  plus  grandes  jouissances. 

Tullia.  —  Que  Vénus  te  soit  propice  autant  qu'à  moi, 
petite  sœur,  c'est  ce  que  je  puis  te  souhaiter  de  mieux, 
pour  ta  félicité  parfaite.  Maintenant,  sortons  du  lit, 
chère  enfant  ;  demain  tu  en  sortiras  femme  et  toujours 
aussi  belle  que  tu  es  aujourd'hui  une  belle  vierge.  Je 
crois  que  tu  es  assez  bien  préparée  au  combat  qu'il  te 
faudra  combattre. 

Octavia.  —  Oui,  Vénus  me  soit  en  aide  !  Bien  mieux, 
je  veux  que  l'on  cite  ma  constance  :  sans  une  larme,  sans 
un  cri,  d'un  cœur  ferme,  je  supporterai  tout. 

Tullia.  —  Garde-t'en  bien,  ma  chérie;  Caviceo  regar- 
derait cela  d'un  mauvais  œil,  si  tu  montrais  tant  d'in- 
sensibilité ;  ton  silence  tournerait  à  ta  honte.  C'est  pour 
le  mari  un  complément  de  satisfaction,  et  pas  le  plus 
médiocre,  que  la  vierge  crie  et  pleure,  lorsqu'il  la  force  ; 
les  hommes  prétendent  que  ces  gémissements  sont  ceux 
de  la  virginité  expirante,  sous  le  fer  qui  l'égorgé.  Les 
conséquences  que  l'on  en  tire,  tu  peux  les  supposer  sans 
peine. 

Octavia.  —  Tu  fais  bien  de  me  prévenir. 


CINQUIÈME  DIALOGUE 


VOLUPTÉS 


TULLIA,  OCTAVIA 

Tullia.  —  Nulle  journée  n'eut  pour  moi  plus  de 
charmes  que  va  en  avoir  cette  nuit. 

Octavia.  —  Nous  allons  pouvoir  causer  tout  à  notre 
aise.  Laisse-moi  t'embrasser,  petite  cousine,  car  en  tes 
embrassements  s'endorment  tous  mes  désirs,  toutes  mes 
pensées. 

Tullia.  —  Dans  les  tiens,  je  suppose,  ne  s'est  pas 
endormi  de  la  sorte  Caviceo.  Loin  de  là,  l'excitation  de 
tes  charmes  l'a  certainement  agité  sans  trêve. 

Octavia.  —  Les  délices  que  tu  m'avais  présagées,  je  les 
ai  goûtées;  je  suis  arrivée  sans  peine  à  cette  jouissance 
qui  est  au-dessus  de  tout,  qui  met  les  mortels  au  rang 
des  immortels. 

Tullia.  —  La  porte  de  notre  chambre  est  bien  fermée  ; 
rien  ne  t'empêche  plus  de  rassasier  mes  oreilles  du  régal 
qu'elles  attendent  depuis  longtemps. 


100  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

Octavia.  —  Je  te  comprends,  chère  cousine  ;  tu  veux 
me  voir  commencer  le  récit  que  j'ai  promis  de  te  l'aire. 

Ti  1  lia.  —  Oui  :  que  pourrait-il  y  avoir  de  plus  doux 
pour  moi  que  de  participer  ainsi  aux  plaisirs  dont  tu  as 
été  comblée?  Le  récit  (pie  tu  vas  me  faire  m'en  procurera 
de  semblables,  en  imagination,  sans  t'en  oter  une  par- 
celle des  tiennes. 

Octavia.  —  Que  ne  puis-je  de  même  infuser  dans 
ton  corps  les  flots  de  volupté  qui,  durant  ces  quinze 
derniers  jours,  ont  mené  ma  nacelle  au  port  du  souve- 
rain bien  !  C'est  du  fond  du  cœur  que  je  parle. 

Tullia.  —  Quel  maître  mât,  quel  mal  énorme  Caviceo 
dut  arborer  pour  une  semblable  navigation  !  Ta  nacelle 
devait  te  paraître  bien  petite  pour  recevoir  un  mât  de 
cette  taille  ! 

Octavia. — Tu  plaisantes  ;  nous  nous  convenons  très 
bien,  Caviceo  et  moi.  La  citadelle  qu'il  m'a  forcée  a 
triomphé  de  son  vainqueur  même  ;  le  voici  mis  en 
fuite,  ses  forces  épuisées.  Ma  mère,  le  voyant  déjà  si 
efflanqué,  lui  a  donné  le  conseil  d'aller  voir  son  oncle  ; 
il  a  pris  pour  prétexte  de  son  voyage  un  devoir  à  rem- 
plir ;  mais  à  te  parler  vrai,  chère  cousine,  la  véritable 
cause,  c'était  l'épuisement  de  ses  forces,  et  je  ne  m'y  suis 
pas  trompée.  Cette  absence,  qui  devait  durer  un  mois, 
rétablira  sa  vigueur  ;  le  conseil  ne  manque  donc  pas  de 
prudence. 

Tullia.  —  Qu'est-ce  à  dire?  Si  tendre,  si  délicate,  tu 
n'es  pas  morte  aux  premières  attaques  de  Caviceo  ? 
Qu'entends-je?  Si  vite  tu  es  devenue  de  cette  force?  Te 
voilà  passée  athlète.  0  conque  victorieuse,  digne  de  la 
couronne  de  laurier  ! 

Octavia.  —  Arrête,  main  libertine  :  tes  lascifs  attou- 
chements excitent  à  l'adultère  une  nouvelle  mariée. 

Tullia.  —  Laisse  faire,  petite  sotte.  Que  crains-tu  dans 


VOLUPTES  10 I 

mon  lit,  que  ta  présence  remplit  de  passions  et  d'ardeurs 
sensuelles  ?  Ces  bougies  qui  brûlent,  je  n'ai  pas  voulu 
les  éteindre,  dans  l'intention  de  dévorer  des  yeux  la  fleur 
de  ta  beauté. 

Octavia.  —  Mais  les  lois  de  l'amitié  ne  doivent-elles 
pas  céder  devant  celles  de  l'amour  conjugal  ?  Si  je  te 
permets  maintenant  les  mêmes  familiarités  que  jadis, 
n'infligerai-je  pas  un  affront  à  Caviceo? 

Tullia.  —  Ah  !  ah  !  ah  !  qu'auras-tu  désormais  à  me 
reprocher? 

Octavia.  —  Que  signifient  ces  éclats  de  rire? 

Tullia.  —  Quel  gouffre  est  devenu  l'asile  où  se 
cachait  ta  virginité!  Que  me  reprocheras-tu  désormais? 

Octavia.  —  Je  n'ai  rien,  ma  chère  Tullia,  que  je  veuille 
ou  que  je  puisse  te  reprocher. 

Tullia.  —  Écarte  les  cuisses. 

Octavia.  —  J'obéis. 

Tullia.  —  Quel  changement  d'une  vierge  à  une 
femme  !  Tu  es  toute  déchirée,  massacrée. 

Octavia.  —  Cesse  tes  attouchements,  tu  m'excites 
trop.  Veux-tu  que  ta  main  me  fasse  commettre  un  adul- 
tère, moi  qui  aimerais  mieux  mourir  que  de  me  souiller 
dans  les  bras  d'un  autre  que  mon  mari? 

Tullia.  —  Nous  verrons  cela  plus  tard.  Pour  le 
moment,  je  continue.  Quel  homme  pourrait,  auprès  de 
toi,  remplacer  Caviceo?  Tu  es  plus  largement  ouverte, 
non  seulement  que  moi,  mais  qu'il  ne  convient  de  l'être 
à  une  femme,  pour  qu'elle  puisse  convenir  à  un  homme 
ordinaire.  Je  suis  vierge  au  prix  de  toi,  moi  qui  depuis 
si  longtemps  subis  les  hommes,  moi  qui  ai  supporté 
tant  d'assauts,  moi  dont  la  nacelle  a  charrié  un  enfant 
.au  port  de  la  vie.  Je  crains,  petite  cousine,  que  tu  sois 
.désormais  inutile  aux  hommes,  pour  le  service  de  Vénus. 
Suppose  un  Pygrnée  naviguant  tout  seul  dans  la  galère 


102  L'ŒUVRE  DE  NICOLAS  CHORIER 

royale;  voilà  ce  qu'il  en  sera  chez  toi  pour  lout  autre 
que  Caviceo. 

Octavia.  —  Cela  m'importe  peu,  pourvu  que  Gaviceo 
me  trouve  toujours  propre  à  ses  plaisirs  et,  comme  tu 
disais  l'autre  jour,  que  son  poignard  convienne  parfai- 
tement à  ma  i^aiiie.  C'est  pour  lui,  pour  son  usage  parti- 
culier et  non  celui  des  autres,  qu'il  a  creusé  ce  stade.  Ce 
dont  tu  t'émerveilleras,  c'est  que,  la  dernière  fois  qu'il 
me  fit  l'amour,  il  se  prétendait  aussi  étroitement  com- 
primé que  si  je  l'avais  serré  entre  les  doigts,  et  il  disait 
qu'il  allait  expirer  de  plaisir. 

Tullia.  —  Et  toi,  que  disais-tu? 

Octavia.  —  Moi,  d'une  grêle  de  baisers  je  l'excitais  et 
de  tout  mon  corps  amoureux  je  l'aidais  à  parvenir  à  la 
volupté. 

Tullia.  —  Mais  tu  commences  par  la  queue  le  récit 
dont  je  suis  curieuse  ;  je  veux  que  tu  le  reprennes  par  la 
tète.  Je  sais  que  durant  tous  ces  derniers  jours  tu  as  été 
très  consciencieusement  travaillée,  si  jamais  ont  pu 
l'être  les  mieux  partagées  d'entre  les  femmes.  Rapporte- 
moi  donc  tout  par  le  menu,  dans  les  moindres  détails, 
depuis  l'heure  où  tu  as  été  mariée  jusqu'à  ce  jour,  chère 
mignonne. 

Octavia.  —  Je  te  satisferai  complètement,  et  mon  récit, 
en  te  chatouillant,  te  distillera  dans  l'âme  par  le  tuyau 
de  l'oreille  les  voluptés  qu'Hymen  a  fait  pleuvoir  dans 
mon  corps. 

A  peine  venais-je  de  quitter  ton  lit  que  déjà  les  frères 
et  sœurs,  les  parents  et  les  alliés  de  mon  cher  Caviceo 
étaient  rassemblés  chez  nous.  T'en  souvient-il?  Dès  que 
nous  pénétrâmes  dans  la  maison  de  mon  père,  Caviceo 
vint  au-devant  de  nous,  d'une  mine  joyeuse,  et  les  yeux 
souriants,  pleins  d'éclairs,  nous  donna  un  baiser,  à  toi 


VOLUPTÉS  I03 

comme  à  moi,  puis  se  tournant  vers  moi,  tout  radieux  : 
—  «  Te  voici  enfin,  mou  Aurore,  dit-il,  te  voici,  mon  bon- 
«  heur  suprême.  Ta  mère  m'a  défendu  d'aller  vous 
«  rejoindre  :  ces  jolies  fesses  auraient  payé  pour  toi  (il 
«  leur  appliquait  de  la  main  de  petites  tapes),  je  t'aurais 
«  châtiée  de  ta  paresse.  Tu  sais  que  tu  es  mon  Soleil  ; 
«  resplendis  toujours  pour  moi,  et  je  n'envierai  pas  son 
«  Soleil  au  firmament.  »  Aussitôt,  la  foule  des  personnes 
qui  venaient  nous  saluer  nous  entoura,  le  contrat  de 
mariage  fut  signé  ;  toutes  les  cérémonies  nuptiales 
accomplies,  suivant  l'usage  et,  comme  on  dit,  selon  les 
règles  de  droit,  il  ne  restait  plus,  pour  parachever  les 
noces,  qu'à  immoler  la  victime. 

Tullia.  —  Tu  donnes  le  nom  de  victime  à  ta  virginité, 
sans  l'immolation  de  laquelle,  immolation  aussi  douce 
et  aussi  agréable  à  l'un  qu'à  l'autre,  le  sacrement  de 
mariage  ne  serait  pas  un  sacrement. 

Octavia.  —  Tout  cela  fini,  Caviceo  et  moi  nous  fûmes 
laissés  à  la  maison,  le  monde  s'étant  dispersé.  Il  com- 
mença par  me  demander  d'être  à  lui.  —  «  Je  veux  bien; 
répondis-je;  maintenant  je  ne  m'appartiens  plus.  »  Il 
me  couvrait  les  lèvres  de  baisers  brûlants,  il  me  pres- 
sait, il  s'enflammait,  il  me  mettait  le  feu  aux  entrailles  ; 
j'étais  tout  entière  à  lui  et  je  ne  me  possédais  plus.  Deux 
servantes  restaient  là  :  on  me  les  avait  données  comme 
gardes  du  corps  ;  elles  détournaient  les  yeux,  ainsi  qu'il 
convenait  à  d'honnêtes  filles.  —  «  Fais  donc  sortir  ces 
servantes,  mon  âme,  mon  espérance,  dit  Caviceo  ;  en 
cet  heureux  jour  de  nos  noces,  qu'avons-nous  besoin 
d'elles,  toi  et  moi?  —  Dieu  me  préserve  d'être  si  effron- 
tée, répondis-je,  que  penseriez-vous  de  moi  ?  Qu'en  pen- 
seraient ma  mère,  toute  la  maison?  »  Il  me  ferma  la 
bouche  de  baisers  et  je  le  sentis  vibrer  tout  entier  contre 
moi.  Au  même  instant  ma  mère  revint  auprès  de  nous. 


104  [/ŒUVRE  DE  NICOLAS  CHORIER 

—  «  Comment  trouvez-vous  votre  petite  femme  ?  lui 
demanda-t-elle;  l'aimez-vous  bien?  —  Je  l'aime  ardem- 
ment, éperdument,  répliqua-t-il  ;  l'Amour  en  personne 
ne  pourrait  pas  ajouter  une  étincelle  à  mon  amour  pour 
le  rendre  plus  brûlant.  Mais,  par  tous  les  Dieux  et  (ouïes 
les  Déesses  qui  président  el  commandent  aux  noces, 
permettez-moi,  ma  mère,  de  montrer  que  je  suis  un 
homme  ;  pour  que  je  sois,  comme  vous  le  voulez,  le  mari 
d'une  si  belle  et  si  gracieuse  épouse,  laissez-moi  user  de 
ma  virilité.  —  Ajoutez  :  et  si  délicate,  reprit  ma  mère. 
Ayez  quelque  souci  de  sa  tendre  jeunesse  ;  qu'elle  soit 
de  forces  bien  inégales,  dans  le  combat  qui  tout  à 
l'heure  va  vous  mettre  l'un  et  l'autre  aux  prises,  ayant  à 
peine  quinze  ans,  vous  le  pouvez,  mon  fils,  aisément 
concevoir.  —  Mais  prenez  donc  pitié  de  moi,  ma  mère  ! 
s'écria  Caviceo,  impatienté  de  ces  retards;  je  me  sens 
consumé  d'une  fièvre  intense  que  seule  peut  éteindre  ma 
femme,  au  moyen  de  la  potion  conjugale.  Laissez-moi  la 
posséder  ;  si  vous  me  le  refusez,  vous  me  déroberez  mon 
bien  ;  soyez  donc  au  moins  libérale  de  ce  qui  est  à  moi.  » 
Ma  mère  se  prit  à  sourire  :  —  «  Vraiment,  dit-elle,  ces 
mouvements  désordonnés  de  voire  passion  viennent 
hors  de  saison  ;  ce  n'est  pas  de  la  vraie  tendresse.  Atten- 
dez jusqu'à  la  nuit  :  ce  qui  est  différé  n'en  est  que  plus 
doux.  Les  fruits  de  l'amour  deviennent  plus  savoureux, 
si  l'on  tarde  à  les  cueillir,  comme  tous  les  autres  fruits. 
Voyez,  mon  fds,  combien  sont  intempestives  vo's prières; 
je  voudrais  bien  pouvoir  vous  permettre  ce  que  vous  me 
demandez,  mais  ni  le  moment,  ni  l'endroit  n'est  conve- 
nable. Je  ne  m'oppose  pas  à  vos  plaisirs,  niais  patientez 
jusqu'à  la  nuit.  —  Ah  !  ma  mère,  répliqua  Caviceo,  ayez 
pitié  de  votre  cendre  ;  Octavia,  bien  sûr,  ne  refuse  pas 
de  guérir  la  blessure  qu'elle  m'a  faite  au  cœur.  — 
Entends-tu?  s'écria  ma  mère  en  se  tournant  vers  moi; 


VOLUPTES  IOO 

veux-tu  guérir  son  mal  ?  Veux-tu  lui  servir  de  méde- 
cine? » 

Tullia. —  Et  pourquoi  pas?  Tu  es  trop  avisée  pour 
avoir  dit  non. 

Ocïavia.  —  Mon  visage  se  couvrit  de  rougeur  et  cela 
tint  lieu  de  réponse;  je  gardai  le  silence.  «  Tu  ne  dis 
rien,  ma  fdle,  reprit-elle,  est-ce  que  tu  consens  ?  Éloigne- 
toi  un  peu,  alors  ;  il  est  de  ton  intérêt  que  je  fasse  à  ton 
mari  quelques  recommandations.  Va  un  peu  plus  loin 
dans  la  chambre.  »  Je  me  reculai  de  deux  ou  trois  pas, 
dressant  les  oreilles  et  tout  entière  à  ce  qu'ils  allaient 
se  dire,  de  peur  d'en  perdre  un  mot.  Ma  mère  alors 
s'adressant  à  Caviceo  :  «  Ce  n'est,  dit-elle,  ni  le  temps  ni 
l'endroit  favorable  pour  consommer  le  mariage  ;  vous- 
même  n'en  disconviendrez  point.  Voici  que  bientôt  vont 
arriver  ceux  de  nos  parents  qui  doivent  s'asseoir  au 
repas  de  noces  ;  d'ailleurs,  pas  un  lit  dans  cette  chambre. 
Néanmoins  je  vais  vous  confier  Oclavia,  mais  sous  la 
condition  qu'actuellement  elle  ne  se  soumettra  qu'une 
fois,  une  seule,  à  vos  désirs  :  la  nuit  prochaine,  vous 
jouirez  de  ses  embrassements  jusqu'à  satiété.  Pour  le 
moment,  je  suis  sûre  que  vous  allez  perdre  votre  temps 
et  votre  huile.  Enfin,  songez  à  l'âge  de  votre  petite  femme 
et  épargnez-la  ;  un  taureau,  si  j>tos  qu'il  soit,  elle  le 
supportera  aisément,  si  vous  faites  en  sorte  de  l'accoutu- 
mer peu  à  peu  à  la  charge,  et  de  ne  pas  la  mettre  en 
pièces  de  prime  abord.  L'adresse  vous  servira  mieux  que 
la  force  pour  planter  et  greffer  votre  arbre  dans  son  jar- 
din. »  Elle  disait  tout  cela  en  riant;  puis  elle  m'appela, 
et  il  me  sembla  entendre  hennir  d'allégresse  Caviceo. 
«  Tu  ne  m'appartiens  plus,  ma  fille,  me  dit-elle,  tu  es  à 
ton  mari  ;  il  m'a  demandé  de  le  confier  à  lui  quelques 
instants.  Puisque  l'Hymen  t'a  livrée  pour  la  vie  entière, 
ni  toi  ni  moi  ne  pourrions  refuser  ;  j'ai  donc  cédé  à  ses 


[06  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

prières,  qui,  pour  toi,  soûl  des  ordres.  Mais  je  veux  que 
tu  ne  le  laisses  satisfaire  qu'une  seide  fois  son  caprice; 
dès  qu'il  aura  fini,  dépêche-toi  de  te  sauver;  si  tu  restes 
plus  long-temps,  je  me  fâche,  prends-y  garde.  »  Je  promis 
d'obéir.  «  Tu  devras,  ajouta-t-elle,  le  mettre  dans  les 
positions  qu'il  désirera,  et  surtout  lais  bien  attention  de 
ne  rien  laisser  perdre  de  l'arrosoir  marital.  Veilles-y  soi- 
gneusement, ma  fille.  »  Cela  dit,  elle  me  donna  un  baiser 
ci  me  conduisit  à  Caviceo,  puis  nous  enferma  ensemble. 
«  Je  vais  attendre  dans  la  chambre  voisine,  Caviceo,  dit- 
elle  en  s'éloignant,  que  vous  ayez  fait  chez  Octavia  le 
petit  tour  de  promenade  qu'elle  nous  a  permis.  »  Et  elle 
partit,  en  poussant  un  éclat  de  rire,  mais  elle  revint 
presque  aussitôt  :  «  J'oubliais  précisément,  dit-elle,  ce 
qui  importe  le  plus  !  »  Déjà  Caviceo  m'avait  fait  asseoir 
sur  une  banquette  fixée  au  mur  et  avait  placé  deux 
chaises  sous  mes  pieds  bien  écartés,  et  lui-même  dégai- 
nait. Dès  qu'elle  nous  aperçut  :  «  Que  l'amour  est  ingé- 
nieux !  dit  ma  mère;  voilà  certes  une  position  commode 
pour  Vénus.  N'aie  pas  peur,  ma  fille.  Tu  ne  t'en  trou- 
veras que  mieux,  si  tu  sais  tirer  bon  profit  de  ta  peine.  » 
J'étais  descendue  de  la  banquette  et  je  me  remettais 
décemment.  «  Je  ne  veux  pas,  nous  dit  ma  mère,  que  nos 
convives  devinent  ce  qu'on  aura  pu  te  faire  ce  matin.  » 
Elle  m'enleva  une  robe,  me  laissant  seulement  ma  che- 
mise pour  me  couvrir  par  devant  et  par  derrière  :  «  Main- 
tenant, dit-elle,  reçois  ton  mari,  mais  n'oublie  pas  mes 
recommandations.  »  Elle  me  donne  un  nouveau  baiser, 
puis  :  «  Pourquoi  cacher,  en  te  courbant,  tes  deux  petites 
pommes  naissantes?  sont-elles  indignes  (\vs  regards  et 
des  baisers  de  Caviceo?  »  Elle  se  tourne  vers  lui  et  ajoute  : 
<(  Voici,  le  champ  vous  est  ouvert.  Allons,  vaillant 
athlète.  »  Enfin  elle  se  retire.  Caviceo  accourt,  leste  et 
joyeux,  et,  après  in'avoir  oté  ma  chemise,  il  m'ordonne 


VOLUPTES  IO7 

de  me  rasseoir  comme  j'étais  auparavant,  et  replace  les 
chaises  sous  mes  pieds.  Puis  il  glisse  sa  main  droite  sous 
mon  corps  et  me  rapproche  un  peu  plus  de  lui.  «  Tu  me 
présentes  maintenant,  ma  reine,  dit-il,  ce  qui  va  me 
mener  au  terme  du  véritable  bonheur.  »  Alors  il  m'ac- 
cole. 

Tullia.  —  En  avant,  donc  !  et  toi,  que  fais-tu  ? 

Octavia. —  Je  ne  me  défendais  pas,  je  ne  me  livrais 
pas  non  plus  ;  l'un  eût  été  d'une  sotte,  l'autre  d'une 
effrontée.  Cavicco,  ayant  fait  un  premier  effort,  resta  un 
moment  immobile.  «  Ma  chère  Octavia,  me  dit-il,  étreins- 
moi  bien  fort,  enlace  tes  jambes  autour  de  mes  reins.  — 
Je  ne  comprends  pas  ce  que  vous  voulez,  répondis-je  ; 
que  comptez-vous  faire?  Ayez  pitié  de  moi.  »  Là-dessus, 
de  sa  propre  main  il  place  ma  jambe  autour  de  ses  reins, 
comme  il  le  voulait  ;  enfin  il  vise  la  cible  de  Vénus. 
D'abord  il  ne  donne  que  de  petites  secousses,  puis  il  va 
plus  fort,  et  finalement  d'une  telle  violence  que  je  ne 
doutai  point  d'être  menacée  du  plus  grand  péril.  Il  heurte 
avec  tant  de  raideur  la  contrescarpe  de  mon  fossé  que  je 
lui  crie  :  «  Vous  me  déchirez  !  »  11  interrompit  un  instant 
sa  besogne.  —  «  Tais-toi,  je  t'en  conjure,  ma  chérie,  dit-il, 
du  courag'e.  »  Il  glissa  de  nouveau  sa  main,  me  rappro- 
cha de  lui,  car  j'avais  l'air  de  vouloir  battre  en  retraite, 
et,  sans  plus  tarder,  me  harcela  de  si  fortes  secousses 
que  j'étais  près  de  défaillir.  Je  poussai  une  telle  clameur 
que  ma  mère  accourut  en  toute  hâte.  —  «  Oh  !  Caviceo, 
cria-t-elle,  avez-vous  oublié  votre  promesse  ?  La  lutte 
que  j'ai  eu  l'indulgence  de  vous  permettre  doit  être  un 
jeu  et  non  un  combat  en  règle.  »  Comme  elle  achevait 
ces  paroles,  Caviceo  expirait  de  volupté. 

Tlllia.  —  Pendant  ce  temps-là,  toi  tu  ne  t'émouvais 
de  rien  ? 

Octavia.  —  Je  l'avouerai,  ma  Tullia  :  pour  la  première 


KtS  L'ŒUVRE    1)1".    NICOLAS    CHORÏER 

fois  alors  je  compris  ce  qu'est  Wnus.  Et  cependant  je 
n'ai  pas  goûté  complètement  les  délices  de  la  volupté. 
Au  moment  où  Caviceo  se  pâmait,  j'éprouvai  une  sorte  de 
démangeaison,  mes  yeux  se  noyèrent,  mon  souffle  haleta. 
Le  visage  en  feu,  je  sentis  tout  mon  cœur  se  fondre. 

Tullia.  —  Tu  dépeins  si  bien  la  chose,  sur  le  vif,  que, 
fussé-je  de  pierre,  tu  serais  capable  de  m'émouvoir. 
Donne-moi  un  baiser.  Veux-tu  de  Lampridio?  mais  tu 
n'en  veux  pas.  Tu  me  mets  en  rage  ;  ce  que  je  veux,  ce 
que  je  ne  veux  pas,  je  n'en  sais  rien. 

Octavia.  —  Qu'avons-nous  affaire,  toi  et  moi,  de  Lam- 
pridio? Que  veux-tu  que  je  veuille  ou  ne  veuille  pas? 

Tullia.  —  Je  suis  folle,  ma  petite  caille,  ma  tourte- 
relle.... Ah  !  prête-moi  ta  main. 

Octavia.  —  Je  ne  te  la  prête  pas,  je  le  la  donne.  Qu'en 
feras-tu? 

Tullia.  —  Mets-la,  toute  grande  ouverte,  sur  le  bas- 
tion de  Vénus,  envahis  le  champ  de  bataille  des  guerres 
intestines,  et  tiens-moi  lieu  de  mari.  Fort  bien  ! 

Octavia. —  Oh!  si  je  pouvais  te  faire  ce  que  me  fait 
Caviceo  !  Mais  qu'est-ce  que  l'ombre  en  comparaison  du 
corps?  Comme  tu  m'embrasses  étroitement!  Comme  ta 
poitrine  se  colle  à  ma  poitrine  ! 

Tullia.  —  0  Lampridio  !... 

Octavia.  —  Que  tu  es  libertine  !  De  tes  lombes  jaillit  un 
ruisseau  où  pourrait  presque  nager  l'enfantelet  Amour. 

Tullia.  —  Laisse-moi  me  remettre  un  peu  de  cet  accès 
de  rage.  Enfin  la  bourrasque  est  apaisée,  le  calme  renaît 
dans  mes  sens.  Retourne  à  Caviceo,  que  tu  as  laissé  au 
moment  où  il  venait  de  fondre  en  sueur. 

Octavia. —  Je  t'achèverai  mon  récit  ;  mais  quelle  idée 
avais-tu  sur  Lampridio?  Que  disais-tu,  tourmentée  d'une 
impuissante  fureur?  Que  n'appelais-tu  à  la  besogne,  ou 


VOLUPTÉS  io9 

du  moins  à  quelque  partie  de  la  besogne,  ton  Callias,  que 
tu  aimes  et  qui  meurt  d'amour  pour  toi  ? 

Tullia.  —  Tu  le  sauras,  je  veux  tout  mettre  en  com- 
mun avec  toi,  mes  plus  secrètes  pensées,  mes  amuse- 
ments, mes  plaisirs,  mes  délices.  Je  te  mettrai  de  moitié 
dans  tous  mes  bonheurs,  nous  partagerons  tout.  Sou- 
viens-toi de  ton  rêve  :  tu  dois  le  considérer  comme  le 
présage  de  ce  que  sera  le  cours  de  ta  vie,  durant  ton 
mariage. 

Octavia.  —  Partager  et  se  donner  en  partage,  ce  sont 
des  locutions  que  tu  m'as  dit  avoir  un  sens  bien  équi- 
voque dans  le  commerce  amoureux.  Et  tu  veux  que  tout 
soit  partagé  entre  nous  ?  Vénus  en  détourne  l'augure  ! 

Tullia.  —  Petite  niaise  !  tu  partageras  avec  moi  et  je 
partagerai  avec  toi  ;  nous  aurons  un  partageur  honnête, 
et  de  la  sorte  nous  partagerons  entre  nous  tous  nos  bon- 
heurs, aussi  équitablement  que  sous  l'arbitrage  de  Vénus 
Herciscunda  (i).  Oh  !  les  jolis  ébats,  les  rires,  les  fami- 
liarités lascives  !  Ou  as-tu  à  m'objecter,  railleuse?  Mais 
reprends  le  fd  de  ta  narration. 

Octavia.  —  Sornettes,  sornettes  que  tout  cela.  Veux-tu 
me  faire  croire  que  tu  parlais  sérieusement?  Tu  es  une  si 
grave  et  si  prude  femme  !  Par  cette  morale,  tu  me  ramènes 
à  un  entretien  bien  digne  de  tes  bonnes  mœurs. 

Tullia.  —  Et  tu  y  trouves  aussi  ton  plaisir.  Mais  allons  ; 
fais  ce  que  tu  te  dis  prête  à  faire  et  que  tu  ne  fais  pas. 

Octavia.  —  Quoique  Caviceo  eût  consenti  une  trêve,  il 
restait  néanmoins  redoutable  et  gardait  un  aspect  mena- 
çant. Par  intervalles,  il  appliquait  des  baisers  à  ma  conque. 
Rendue  plus  libre  et  plus  hardie  :  «  Qu'exigez-vous 
encore  de  moi,  mon  cher  seigneur  ?  lui  dis-je.  Je  vous  ai 


(i)  Qui  préside  aux  partages. 


no  l'œuvre  de  nigolas  ghorier 

obéi,  mais  l'état  où  je  vois  que  ma  complaisance  m'a 
mise  m'importune.  N'avez-vous  plus  rien  à  souhaiter? 
Souffrez  que  je  me  retire.  »  Je  me  dégageai  de  son 
étreinte,  et,  en  lui  échappant,  je  poussai  une  chaise  du 
pied  ;  elle  tomba  sur  le  plancher  et  fit  pas  peu  de  tapage. 

Tullia.  —  Ta  mère  accourut  alors  ;  avertie,  comme  par 
une  sonnerie  de  trompette,  de  la  fin  de  la  bataille,  elle 
venait  couronner  ta  victoire. 

Octavia.  —  Tu  l'as  dit.  «  Notre  mère  ne  se  plaindra 
pas  que  nous  ayons  joué'  à  sec  au  jeu  de  Vénus,  s'écria 
Caviceo.  —  Je  sais,  répliqua  ma  mère,  que  tu  es  un  vail- 
lant athlète  ;  mais  je  crains  bien  que,  suivant  ma  prédic- 
tion, tu  n'aies  perdu  ta  peine  et  ton  huile.  Es-tu  un 
homme  de  bonne  foi  ?  Me  rends-tu  vierge  celle  que  je  t'ai 
confiée  vierge?  »  Je  ne  m'étais  pas  aperçue  de  son  entrée, 
Caviceo  non  plus,  resté  tout  nu. 

Tullia.  —  Elle  n'a  point  fui  à  cet  aspect,  ta  mère,  car 

Elles  y  viennent  tout  droit,  les  matrones, 

Et  contemplent  volontiers  une  grande  mentule. 

Octavia.  —  Non  ;  je  pense  même  qu'avec  sa  curiosité 
féminine  elle  avait  subodoré  quelque  chose  de  nos 
affaires,  si  toutefois  elle  n'avait  tout  vu  de  ses  yeux,  et 
dans  les  plus  petits  détails. 

Tullia.  —  Nous  sommes  toutes  curieuses  de  ces  folies, 
les  plus  honnêtes,  les  plus  chastes  comme  les  autres.  Ma 
mère,  dans  les  premiers  temps  de  mon  mariage,  pendant 
ma  lune  de  miel  (j'appelle  ainsi  le  jour  qui  succéda  à  cette 
heureuse  nuit),  ne  trouvait  rien  de  plus  doux,  de  plus 
amusant,  que  de  me  faire  raconter  comment  s'étaient 
passées  les  choses  ;  ses  bras  enroulés  autour  île  mon  cou, 
pendant  que  je  parlais,  elle  me  collait  sur  la  bouche  des 
baisers  sur  lesquels  l'emportent  à  peine  ceux  de  Lam- 
pridio. 

Octavia.  —  Je  vais  te  montrer  chez  la  mienne  un  éga- 


VOLUPTES  III 

rement  tout  semblable.  Caviceo  s'étant  sauvé  dans  une 
chambre  voisine  (je  reviens  à  Caviceo),  ma  mère  ferma 
sur  lui  la  porte.  «  Et  loi,  ma  fille,  me  demanda-t-elle,  as- 
tu  un  peu  joué  aussi  ?  Comment  as-tu  supporté  l'épreuve 
maritale  ?  »  En  disant  ces  paroles,  elle  m'embrassait 
étroitement,  elle  me  couvrait  de  baisers.  «  Laisse  de  côté 
toute  honte,  mon  enfant;  suppose  que  tu  te  racontes  à  toi- 
même  ce  que  tu  vas  me  dire.  Pour  ces  mystères  de  l'Hy- 
men, tu  as  dans  ta  mère  une  amie.  Parle.  » 

Tullia.  —  Et,  tout  en  jasant,  ses  yeux  étincelaient,  ses 
veines  se  gonflaient,  par  ma  Vénus  !  Je  ne  m'en  étonne  point 
car  c'est  à  peine  si  elle  a  atteint  sa  vingt-neuvième  année. 
Elle  s'est  mariée  n'ayant  pas  à  peine  treize  ans,  et  t'a 
heureusement  mise  au  jour,  mon  Octavia,  au  commence- 
ment de  sa  quatorzième  année.  0  quelle  brûlante  déman- 
geaison devait  la  tourmenter! 

Octavia.  —  D'abord,  je  ne  répondais  rien  ;  puis  comme 
elle  s'acharnait  à  m'interroger  si  curieusement  :  «  Que 
me  demandez-vous,  ma  mère  ?  lui  dis-je  ;  je  vous  ai 
obéi,  à  vous  et  à  Caviceo  :  à  vous  parce  que  c'était  mon 
devoir  ;  à  Caviceo  parce  que  vous  me  l'ordonniez.  — 
Pour  que  personne  ne  puisse  soupçonner  vos  sottises, 
reprit-elle,  je  vais  faire  sortir  Caviceo  de  la  maison. 
—  Dites-lui,  répliquai-je,  de  descendre  à  l'étage  au- 
dessous  et  non  de  quitter  le  logis  ;  cela  sera  plus  hon- 
nête que  de  le  renvoyer  de  chez  nous  comme  un 
étranger  :  il  est  vôtre,  puisque  je  suis  votre  fille  et  qu'il 
est  mon  mari.  »  Elle  fut  aussitôt  le  trouver:  —  «  Assieds- 
toi  pendant  ce  temps-là,  dit-elle,  je  reviens.  »  Caviceo 
renvoyé  à  l'étage  au-dessous,  elle  rentra.  «  Maintenant, 
parle  en  toute  liberté,  ma  fille  ;  tu  es  une  jeune  femme,  tu 
n'es  plus  une  enfant  ;  tu  dois  déjà  avoir  la  raison  d'une 
mère  de  famille.  Nous  sommes  femmes  toutes  les  deux. 
Ce  rôle  d'épouse,  auquel  tu  es  dès  maintenant  appelée, 


112  LŒUVRE  DE  NICOLAS  CHORIER 

est  pour  nous  la  source  la  plus  certaine  d'une  saine 
raison  ;  la  province  du  devoir  conjugal  est  comme  qui 
dirait  la  région  du  jugement  et  de  la  raison;  il  serait  donc 
honteux  pour  nous  d'y  manquer  de  raison  et  de  juge- 
ment, quel  que  soil  notre  âge.  En  même  temps  que  nos 
maris  nous  apprennent  la  volupté,  par  le  même  canal, 
excellents  ouvriers,  ils  injectent  la  saine  raison.  » 

Tullia.  —  Oui  donc  en  douterait  ?  Tu  es  toi-même  la 
meilleure  preuve,  toi  qui,  avant  ces  jours-ci,  savais  à 
peine  l'exprimer  et  qui  maintenant  fais  toutes  choses  et 
en  parles  si  bien,  si  ingénieusement,  si  agréablement. 

Octavia.  —  Chez  nous,  on  pourrait  le  dire,  en  un 
même  endroit  résident  notre  virginité  et  notre  raison, 
les  deux  plus  précieuses  choses  de  la  vie.  En  prenant 
notre  virginité,  l'homme  nous  ouvre  aussi  la  raison. 
Elle  est  en  nous  dès  notre  naissance,  mais  peut-être  l'en 
chasse-t-il  par  ses  secousses  et,  de  cette  demeure  infime, 
la  force-t-il  à  gagner  les  régions  supérieures. 

Tullia.  —  Bien  dit,  ali  !  ah  !  ah  !  Si  cette  mentule  qui  a 
fait  déguerpir  ta  virginité  t'a  donné  de  la  raison,  le  nom 
de  mentule  lui  sied  parfaitement,  puisqu'elle  possède,  de 
par  la  nature,  le  pouvoir  de  créer  en  nous  les  facultés 
mentales. 

Octavia.  —  Rendue  plus  hardie  par  les  exhortations 
de  ma  mère  :  «  Je  ne  suis  pas  autre,  lui  dis-je,  que  je 
n'étais  avant  cette  heure,  sauf  que  Caviceo  m'a  misérable- 
ment souillée.  »  —  «  De  ta  blessure,  ma  fdle,  il  aurait 
pu  provenir  un  héritier  plus  robuste  qu'Hercule.  »  Que 
te  dirai-je  ?  Je  remis  ma  robe,  et  ma  mère  sut  réparer 
avec  tant  d'adresse  et  d'attention  le  désordre  de  mes 
cheveux  et  de  mes  vêtements,  qu'on  n'aurait  pu  rien  y 
ajouter  de  plus  pour  la  parure  et  la  décence. 

Tullia.  —  Serra-t-elle  la  chemise  que  tu  avais  quittée  ? 
Ne  la  dévora-t-elle  pas  des  yeux  ? 


VOLUPTÉS  I  1 3 

Octavia.  —  Elle  la  déploya  avec  une  curiosité  extraor- 
dinaire ;  j'en  rougissais.  «  Mais,  ma  fille,  disait-elle, 
nulle  part  on  ne  voit  les  larmes  d'une  virginité  blessée. 
Qu'avais-tu  donc  à  crier  si  fort?  Quand  la  virginité  est 
frappée  à  mort,  elle  laisse  échapper  des  gouttes  de  sang, 
qui  sont  comme  les  larmes  de  son  agonie.  Je  com- 
prends :  elle  a  reçu  un  simple  choc,  et  non  une  blessure. 
Cette  nuit,  les  choses  auront  un  meilleur  succès.  Mais  je 
te  vois  très  bien  préparée  à  remporter  le  prix  de  la 
constance  féminine;  tu  as  déjà  commencé  à  le  gagner.  » 
Enfin  elle  serra  la  chemise  dans  l'armoire. 

Tullia.  —  Du  repas  de  noces,  auquel  j'ai  assisté,  tu 
n'as  rien  à  dire  que  je  ne  sache  ;  conte-moi  les  jeux  et  les 
ébats  de  cette  nuit  heureuse  qui  suivit. 

Octavia.  —  Jusqu'à  la  nuit,  par  Castor!  nous  n'eûmes, 
Caviceo  et  moi,  aucune  possibilité  de  nous  trouver 
ensemble,  tant  il  y  eut  de  parentes  et  de  jeunes  filles  de 
mes  amies  toujours  attachées  à  mes  flancs.  Une  seule 
fois  il  me  prit  à  la  dérobée  un  baiser,  et  qu'il  fut  doux, 
dieux  bons!  Tout  espoir  ou  moyen  d'arriver  à  la  félicité 
complète  nous  était  retiré. 

Tullia.  —  Les  règles  de  l'amour  défendent  qu'il  soit 
permis  aux  jeunes  gens  de  faire  le  jour  ce  qu'ils  désirent 
faire  la  nuit.  Ce  sont  des  présents  de  la  nuit;  il  déplaît 
au  soleil  de  les  voir. 

Octavia.  —  Quand  le  jour  mourut,  nous  commen- 
çâmes à  vivre.  La  foule  importune  des  hommes  et  des 
femmes  une  fois  éloignée,  nous  restions  seuls,  dépéris- 
sant du  désir  que  nous  avions  l'un  de  l'autre.  Vous  étiez 
là,  Pomponia  et  toi.  Enfin  ma  mère  nous  prit  tous  deux 
par  les  mains  et  nous  conduisit  à  la  chambre  nuptiale  : 
«  Vous  avez  eu  aujourd'hui  assez  de  fatigues  et  de  tour- 
ments, nous  dit-elle;  livrez  votre  esprit  au  repos  et  votre 
corps  au  sommeil.  » 


Il4  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHOMER 

Tl   I.I.IA. 

ci  Allez  ferme,  jeunes  époux;  suez  jusqu'en  vos  moelles  pareille- 
ment Ions  deux;  que  les  colombes  ne  surpassent  vos  murmures, 
le  lierre  vus  étreintes,  les  valves  vos  baisers!  Ébattez-vous,  mais 
n'éteignez  pas  les  vigilants  flambeaux.  La  nuit,  les  lampes  voient 
tout  :  le  matin,  de  rien  elles  ne  se  souviennent  (i).  » 

Octavia.  —  Un  peu  auparavant,  ma  mère  m'avait 
emmenée  dans  colle  chambre  où  ma  virginité  venait 
d'être  quelque  peu  ébréchée  et  entamée.  Lin  parfum  on 
ne  peut  plus  suave,  enfermé  dans  une  boîte  d'or,  nous 
chatouilla  les  narines  et  remplit  l'air.  —  «  Ma  fille,  me 
dit-elle,  ouvre  ta  robe.  »  J'obéis.  Me  voyant  nue,  elle  se 
prit  à  sourire  :  «  Tu  es  vraiment  belle,  ma  fdle,  ajoutâ- 
t-elle, et  digne  de  Caviceo.  Mais  à  l'aide  de  cette  pommade 
parfumée,  fais  en  sorte  qu'avec  moins  de  peine  pour  lui 
et  presque  sans  souffrance  pour  toi  vous  arriviez  à  vous 
unir.  Lorsque  je  me  mariai,  j'étais  beaucoup  plus  jeune 
que  tu  ne  l'es  actuellement,  et  si  par  ce  moyen  ma 
grand'tante  ne  m'avait  rendue  plus  apte  à  Vénus  que 
mon  âge  ne  le  permettait,  à  peine  si  j'aurais  pu  suppor- 
ter le  devoir  conjugal.  »  Chose  étonnante,  chère  cousine, 
aussitôt  je  fus  saisie  d'un  ardent  désir  de  Vénus,  et  j'eus 
difficilement  assez  d'empire  sur  moi  pour  m'empêcher 
d'aller  trouver  mon  mari. 

Tullia.  —  On  en  use  ainsi  fréquemment  sous  ce  cli- 
mat, lorsque  les  jeunes  vierges  trop  tendres  encore  sont 
livrées  au  mari. 

Octavia.  —  Que  te  dirai-je  de  plus?  Tu  me  mis  au  lit 
toi-même,  et,  suivant  tes  propres  expressions,  tu  donnas 
le  dernier  adieu  à  ma  virginité  expirante.  Lorsque  Ga- 


(i)  Fragment  d'un  épithalame  composé  par  l'empereur  Gallien 
pour  le  mariaç-e  de  ses  neveux.  Montesquieu  a  pris  dans  ces  vers 
l'épigraphe  de  son  Temple  de  G/iide. 


VOLUPTÉS  II.7 

viceo  se  vit  seul,  il  ferma  soigneusement  les  portes  de  la 
chambre,  et  regarda  dans  tous  les  coins,  de  peur  que 
quelqu'un  s'y  fût  caché. 

Tullia.  —  Ce  jeu  n'aime  pas  avoir  de  témoins  :  cepen- 
dant, sans  témoins  il  ne  peut  se  jouer  : 

Devant  de  gros  témoins  se  fera  la  chose. 

Octavia.  —  Et  réellement  elle  s'est  faite...  Caviceo, 
lorsque  ma  mère  me  demandait  si  j'avais  une  bien  véhé- 
mente appréhension,  m'avait  entendu  lui  répondre 
qu'une  telle  crainte  serait  injurieuse  pour  mon  mari,  et, 
comme  elle  ajoutait  que,  si  je  voulais,  elle  irait  deman- 
der à  Caviceo  de  me  traiter  plus  doucement,  je  lui  avais 
répondu  que  ma  douleur  serait  pour  moi  une  volupté,  si 
lui-même  y  trouvait  sa  jouissance.  Il  accourt  vers  moi 
et,  se  penchant,  les  bras  jetés  autour  de  mon  cou  :  «  Que 
de  grâces  j'ai  à  te  rendre,  ma  souveraine,  dit-il,  pour 
une  telle  faveur!  Tu  entends  m'ètre  livrée  sans  condi- 
tion; ta  confiance  ne  sera  pas  trompée.  Je  te  promets  de 
ne  rien  faire  sans  que  tu  y  consentes  ;  mais,  si  je  te  con- 
nais bien,  tu  consentiras  à  mon  bonheur.  —  Sans  doute, 
répliquai-je,  comment  pourrais-je  résister  à  ta  vigueur 
et  à  mon  amour?  »  Il  m'enlace  étroitement  de  ses  bras 
et  prélude,  en  me  couvrant  de  baisers,  au  prochain 
combat. 

Tullia.  —  Au  secours,  déesse  Virginensis,  dieu  Subi- 
gus,  déesse  Prema,  déesse  Pertunda,  divinités  amies  des 
nouveaux  époux  ! 

Octavia.  —  Caviceo  lui  seul  tint  lieu  d'eux  tous. 

Tullia.  —  Ces  dieux  indigètes  accouraient  sur  l'ordre 
d'Hymen,  autour  du  lit  nuptial.  Dès  que  les  paranymphes 
s'étaient  éloignées,  ils  préparaient,  par  leur  assistance, 
la  nouvelle  mariée  à  montrer  une  solide  et  invincible 
patience.  Virginensis  aidait  l'époux  à  dénouer  la  ceinture 


Il6  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

de  l'épouse,  fortement  serrée  du  nœud  d'Hercule;  Subi- 
gus  survenait  quand,  la  ceinture  dénouée,  l'époux  des- 
cendait, pour  combattre,  dans  l'arène  ouverte;  quand  il 
pressait  l'épouse  de  tout  son  poids,  Prema  empêchait 
celle-ci  de  se  dérober,  et  Pertunda  faisait  qu'elle  se  lais- 
sai perforer,  percer  d'outre  en  outre  par  le  javelot, 
qu'elle  n'arrachât  pas  l'épieu,  lorsqu'elle  se  sentirait 
déchirer  son  corps  si  tendre. 

Octavia.  —  Il  eût  facilement  triomphé  de  tous  mes 
efforts,  robuste  et  vigoureux  comme  il  est;  ses  vingt- 
quatre  ans  le  rendaient,  pour  ce  combat,  un  nouvel  Her- 
cule. 

Tullia.  —  En  effet, 

«  C'est  ce  qui  allume  le  courage  de  pouvoir  le  premier  briser 
l'étroite  barrière  des  portes  de  la  nature.  » 

Octavia.  —  Je  ne  pus  me  retenir  plus  long-temps  de 
crier;  mais  Gaviceo  m'appliqua  un  baiser  :  «  Je  ne  me 
laisserai  pas  fléchir,  dit-il,  ma  chère  âme  ;  il  ne  nous 
reste,  à  toi  comme  à  moi,  que  peu  de  chose  pour  être 
époux.  » 

Tullia.  —  Les  bougies  brûlaient-elles  encore  dans 
votre  chambre? 

Octavia.  —  Tout  était  éclairé,  comme  en  plein  jour. 
«  0  ma  déesse,  dit  Caviceo,  tu  m'as  comblé  du  suprême 
bonheur.  Maintenant,  reposons-nous  un  peu,  dans  les 
bras  l'un  de  l'autre.  » 

Tullia.  —  Et  toi,  cousine,  tu  n'avais  eu  aucune  sensa- 
tion de  plaisir? 

Octavia.  —  Écoute.  (<  Ma  chère  àme,  dit  mon  mari,  je 
jouis  doublement  de  ce  que  tu  as  partagé  mes  jouis- 
sances. Parle  franchement.  —  C'est  vrai,  répondis-je; 
tout  le  mal  que  tu  me  faisais,  tu  l'as  compensé  large- 
ment par  le  plaisir  que  tu  m'as  donné.  »  11  me  dit  alors 


VOLUPTES  117 

qu'il  m'apprendrait  peu  à  peu  tous  les  détails  charmants 
de  l'amour  conjugal. 

Tullia.  —  Chaque  mari  est  le  législateur  de  sa  femme  ; 
à  chacun  ses  habitudes  et  ses  caprices.  Celle-là  se  crée 
une  existence  heureuse  qui  met  son  plus  grand  soin  à 
adopter  pour  elle-même  les  habitudes  de  son  mari. 
L'honnête  femme  enfin  est  celle  qui  cherche  son  plaisir 
dans  le  plaisir  de  son  mari. 

Octavia.  —  Ainsi  fis-je.  Durant  le  reste  de  la  nuit, 
étendu  de  tout  son  long-,  sa  poitrine  contre  la  mienne,  il 
me  serrait  amoureusement.  Je  l'entourais  de  la  chaîne 
de  neige  de  mes  bras  comme  on  dit,  et  il  me  couvrait  <'e 
baisers,  lorsque  nous  entendons  ouvrir  la  petite  porte 
qui  donnait  près  de  notre  lit;  au  même  instant,  ma  mère 
se  montra  au  chevet.  Toi,  tu  étais  partie,  petite  cousine. 
—  «  Hem  !  dit-elle  ;  je  craignais  que  vous  ne  fussiez 
morts  en  plein  embrassement.  »  Caviceo  se  coucha  le 
long-  de  moi  et,  couverte  de  rougeur  :  —  «  Pardonnez- 
moi,  ma  mère,  m'écriai-je.  Hélas  !  à  quel  cruel  et  turbu- 
lent mari  vous  m'avez  donnée  !  —  Courage,  ma  fille, 
reprit-elle.  C'était  ton  rôle  et  ton  devoir  de  souffrir  ce 
que  tu  as  eu  à  supporter  ;  par  ces  petites  douleurs  te  sont 
rendues  accessibles  les  voluptés  du  mariage.  »  Puis,  se 
tournant  vers  Caviceo  :  —  «  Avez-vous  maintenant,  mon 
fils,  une  vierge  ou  une  femme  complètement  femme?  — 
Je  suis  vraiment  votre  gendre,  répondit-il,  j'ai  vraiment 
une  épouse  ;  »  et  il  m'appliqua  un  baiser.  —  «  C'est  bien, 
continua  ma  mère,  en  prenant  aussi  un  baiser  à  Caviceo. 
Je  reconnais  maintenant  pour  mon  fils  l'homme  qui  a  si 
virilement  agï  avec  ma  fille.  »  Elle  nous  présenta  ensuite 
un  breuvage  destiné  à  réparer  nos  forces  et  peu  de  temps 
après  s'en  alla,  non  sans  éteindre  les  bougies  qui  brû- 
laient encore  près  de  l'alcôve.  Elle  partie,  Caviceo  m'en- 
toura de  nouveau  de  ses  bras  et  après  m'avoir  tenu  quel- 


Il8  i''i:i   VRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

ques  propos  pour  m'avertir  de  ce  qu'il  désirait  me  voir 
éviter  ou  pratiquer,  nous  tombâmes  tous  deux  dans  un 
long  sommeil. 

Le  jour  brillait  déjà  lorsque,  m'étant  réveillée,  je  me 
mis  à  scruter  d'un  regard  curieux  le  corps  de  Caviceo, 
■qui  dormait  encore.  Je  te  l'avouerai,  cousine  :  la  Nature, 
mère  de  toutes  choses,  n'a  rien  fait,  parmi  les  hommes, 
de  mieux  proportionné  ni  de  plus  beau.  Il  était  couché 
sur  le  dos  :  une  poitrine  blanche,  pleine  ;  des  bras  longs, 
arrondis  ;  un  ventre  légèrement  proéminent  ;  des  cuisses 
grosses,  robustes  ;  des  mollets  qui  n'étaient  ni  trop 
grêles  ni  trop  bien  nourris  ;  une  peau  blanche,  saine, 
sans  une  ride,  sans  une  tache.  Tu  aurais  cru  voir  une 
statue  de  marbre. 

Tlllia.  —  Et  tout  le  reste  de  son  corps  échappa-t-il  à 
ton  active  curiosité  ? 

Octavia.  —  Même  au  repos,  il  était  redoutable,  et  en 
pleine  paix  menaçant,  quoique  assoupi.  Pendant  que  je 
l'admirais,  je  crus  vraiment  que  de  nouvelles  forces 
avaient  passé  de  mes  yeux  en  lui  et  le  ressuscitaient  ; 
comme  s'il  se  savait  regardé  par  sa  souveraine,  il  se  prit 
à  remuer,  à  lever  la  tète,  et  il  fut  arraché  au  sommeil.  Je 
feignis  de  dormir  profondément  ;  Caviceo,  se  tournant 
vers  moi  :  —  «  Dors-tu,  chérie?  me  demanda-t-il.  — 
Pourquoi  me  tirer,  lui  dis-je,  du  paisible  sommeil  où 
j'étais?  —  En  voyant  le  jour,  je  pensais,  répondit-il,  que 
tu  étais  (''veillée,  toi  qui  es  mon  soleil.  »  Il  me  donne  un 

baiser,  me  caresse  les  seins,  le  ventre Et  bientôt 

j'avais  pris  une  nouvelle  leçon  d'amour.  Enfin,  après  un 
court  babillage,  nous  fûmes  saisis  d'un  agréable  sommeil 
qui  nous  tint  jusqu'à  une  heure  avancée  du  jour.  Que 
me  servirait  de  te  rapporter  le  reste?  tu  le  sais,  tu  le 
connais,  tu  y  as  pris  toi-même  grande  part. 

Tullia.  —  Vraiment,  tu  as  un  coureur  bien  paresseux, 


VOLUPTÉS  IlO 

puisque,  durant  toute  la  nuit,  il  n'est  arrivé  qu'au  troi- 
sième mille  !  Mais  ceux-là  sont  toujours  mous  et  dolents 
que  la  nature  a  gratifiés,  aux  aines,  d'un  poids  qui 
dépasse  la  mesure  commune  aux  autres  hommes.  Le 
mariage  n'en  est  pas  moins,  pour  notre  sexe,  le  souve- 
rain bien,  car  tout  amour  est  funeste  et  honteux  si 
l'hymen  ne  le  sanctifie,  et  en  dehors  de  l'amour  il  n'est 
point  de  vie  heureuse.  Mais  nous  sommes  toutes,  nous 
les  femmes  mariées,  les  ouvrières  de  notre  bonheur. 

Octavia.  —  Puisque  Vénus  est  une  si  douce  chose,  je 
m'étonne  de  ce  que  les  hommes  ne  brûlent  pas  sans  cesse 
de  son  feu  :  nous  sommes  bien  plus  promptes  qu'eux  à 
jouir  de  ces  délices  de  la  vie. 

Tullia.  —  Certainement,  ton  ardeur  sensuelle  et  la 
froideur  de  Caviceo  te  causent  un  préjudice,  tu  aimes  sen- 
tir le  passereau  de  Catulle  pépier  dans  ton  nid.  Etant  du 
sang-  de  ta  mère,  rien  d'étonnant  à  ce  que  tu  sois  incen- 
diée des  chaleurs  maternelles. 

Octavia.  —  Je  n'ai  jamais  rien  appris  qui  ternisse  la 
réputation  de  ma  mère. 

Tullia. —  De  quelques  années  plus  avancée  en  âg'e, 
elle  nous  avait  si  bien  corrompues,  Lucrezia,  Victoria  et 
moi,  de  ses  lubricités,  qu'il  n'y  avait  pas  plus  de  polis- 
sonnes que  nous.  Nous  avions  toutes  neuf  ou  dix  ans; 
ta  mère,  Sempronia,  atteignait  déjà  sa  quatorzième 
année.  A  l'égard  de  Victoria,  pour  laquelle  elle  dépéris- 
sait, elle  feignait  d'être  un  garçon  et  voulait  que  j'en 
fusse  un  vis-à-vis  d'elle-même  ;  elle  parlait  à  Lucrezia  et 
à  Victoria  comme  un  amant  à  sa  maîtresse,  usant  des 
mêmes  appellations  erotiques,  et  les  excitait  à  l'amour. 
Elle  se  plaignait  de  brûler,  nous  suppliait  de  lui  soula- 
ger sa  passion  par  des  embrassements  et  des  baisers. 
Nous  autres,  qui  n'éprouvions  aucune  sensation  amou- 
reuse,  nous   éclations   de   rire,  mais  nous  la   baisions, 


120  LŒUVRE    DE    NICOLAS    CHOMER 

nous  la  pronions  dans  nos  bras.  Née  d'une  telle  mère,  tu 
dois  être  aussi  ardente  que  Vénus.  Eh  !  eh  !  eh  !  j'ai  bon 
souvenir,  écoute. 

Octavia.  —  Je  croirai  volontiers  ce  que  lu  me  racontes, 
mais  à  condition  que  tu  me  dises  comment  il  se  fait 
qu'une  femme  si  adonnée  au  libertinage  se  soit  pourtant 
conservée  pure  de  tout  déshonneur. 

Tullia. —  Je  vais  te  le  dire,  mais  écoute  à  quoi  la 
poussait  cette  dépravation  précoce.  Trois  ou  quatre  mois 
avant  qu'elle  épousât  ton  père,  il  nous  arriva  d'aller  la 
voir,  une  après-midi.  Son  père  et  sa  mère  étaient  absents 
et,  de  tous  les  domestiques,  sa  nourrice  restait  seule 
avec  elle  pour  la  garder,  mais  elle  était  occupée  à  quel- 
ques soins  intérieurs  dans  une  autre  partie  de  la  maison. 
Aux  pieds  de  Sempronia  se  trouvait  un  gentil,  un 
aimable  Cupidon,  un  gamin  de  quatorze  ans  à  peu  près, 
plus  ou  moins.  Elle  admit  l'enfant  à  partager  nos  jeux 
innocents,  et  après  avoir  longtemps  couru,  sauté,  nous 
être  livrés  ensemble  à  toutes  sortes  d'amusements,  elle 
se  mit,  par  des  brocards  et  des  agaceries,  à  exciter  Gio- 
condo  :  c'était  le  nom  du  jeune  gars.  «  0  jolie  fille  ! 
disait-elle,  nous  sommes  des  garçons,  nous  autres,  mais 
toi  tu  es  une  gamine.  Voyez,  mes  chères  amies,  comme 
elle  a  l'air  sage.  Que  je  meure  !  ce  n'est  pas  un  garçon, 
c'est  une  pucelle  ;  son  vêtement  masculin  cache  une  fille; 
elle  méprise  sans  doute  le  sexe  et  l'habit  féminins.  »  Lui, 
comme  font  les  enfants,  rougit  d'abord,  puis  voulut  se 
sauver  :  nous  volons  toutes  à  la  poursuite  du  fugitif. 
Lorsque  nous  sommes  parvenues  à  le  ramener  :  «  Voyons 
maintenant  de  quel  sexe  il  est,  »  dit  Sempronia. 

Octavia. —  Et  Giocondo  ne  se  défendait  point?  Ah! 
ah  !  ah  ! 

Tullia.  —  «  Finissez,  disait-il  ;  pour  sur  que  je  ne  suis 
pas  une  fille,  et  je  saurai  bientôt  si  vous  êtes  des  pucelles, 


VOLl'PTKS  121 

vous  autres.  »  La  main  de  Sempronia  cherchait  toujours. 
«  Oh!  qu'est-ce  que  c'est?  »  fit-elle  en  se  tournant  vers 
moi.  Victoria  et  moi  nous  approchons  nos  main  inha- 
biles encore  à  ces  polissonneries.  «  Dis-moi,  Giocondo, 
reprend  Sempronia,  connais-tu  l'usage  d'un  pareil  usten- 
sile? —  Je  ne  l'ai  pas  encore  expérimenté,  répond- 
il,  je  suis  trop  jeune,  mais  je  sais  bien  à  quoi  cela  sert. 
—  Apprends-nous-le,  réplique  Victoria.  —  Je  vous  le 
montrerai  à  toutes,  fait-il,  mais  l'une  après  l'autre,  ici 
même.  » 

Et  il  le  fit  comme  il  l'avait  dit.  En  se  levant,  Sempronia 
se  jeta  dans  mes  bras.  «  Oh  !  le  merveilleux  amusement  ! 
s'écria-t-elle.  Au  diable  nos  stupides  plaisirs  enfantins! 
Il  n'y  a  que  Giocondo  pour  savoir  jouer  à  un  jeu  si  doux 
et  si  amusant.  »  Giocondo  lui  appliqua  un  baiser  ;  il  nous 
en  donna  un  aussi  à  Victoria  et  à  moi,  qui  attendions  de 
lui  de  semblables  délices. 

Octavia.  —  Je  suis  toute  hors  de  moi  ;  tu  me  plonges 
dans  un  élonnement  que  je  ne  saurais  dire.  0  ma  mère  ! 
Quels  souvenirs  me  laisseras-tu,  ô  ma  mère! 

Tullia.  —  «  Victoria  est  plus  jeune  et  moins  formée 
que  moi,  Giocondo,  lui  dis-je,  mais  elle  a  bien  plus  que 
moi  d'esprit  et  de  beauté.  —  Vous  êtes  toutes  deux  char- 
mantes et  d'une  beauté  rare,  reprit  Giocondo;  je  mettrai 
à  votre  service  toutes  mes  ressources.  Il  avait  mis  la 
main  dans  le  corsage  de  Victoria,  puis  dans  le  mien,  et 
rencontré  quelques  traces  de  rondeurs  qui  commen* 
çaient  à  se  soulever,  non  les  globes  formés  des  seins. 
Victoria  est  sa  seconde  victime  :  elle  supporte  hardiment 
le  sacrifice. 

Octavia.  —  J'ai  pitié  de  toi  qui,  au  milieu  de  ces 
délices,  dont  ma  mère  et  Victoria  s'étaient  rassasiées, 
restais  si  longtemps  dans  l'abstinence. 

Tullia.  —  L'enfant,  tendre  et  délicat,  défaillait  de  las- 


\:il  L  ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIEB 

situde  autant  que  de  plaisir.  Je  lui  dis  :  —  «  Te  voilà 
épuisé,  abattu,  Giocondo;  retrouveras-tu  assez  de  forces 
pour  venir  dans  mes  bras?  M'en  retournerai-je  veuve  de 
la  noce'/  »  Seinpronia  se  mit  à  rire  :  —  «  Non,  tu  ne  t'en 
retourneras  pas  veuve,  dit-elle;  je  suis  ta  caution,  Gio- 
condo.  Mais  tu  as  besoin  de  te  restaurer,  toi  qui  nous 
a  si  largement  dispensé  tes  ricbesses.  Va  trouver  ma 
nourrice,  demande-lui  de  nous  apporter  à  goûter,  pour 
moi  et  nies  compagnes.  »  L'enfant  obéit  et  peu  après 
rapporte  un  ('-norme  gâteau  bien  assaisonné  de  sucre, 
avec  une  bouteille  d'excellent  vin.  Je  donne  d'abord  à 
l'enfant  une  part  non  médiocre  du  gâteau;  il  ne  la 
mangea  pas,  il  la  dévora;  je  lui  donne  ensuite  à  boire  un 
verre  de  vin.  —  «  C'est  pour  toi  que  mange,  pour  toi  que 
boit  Giocondo,  me  dit  Seinpronia.  Prends  bien  soin  de 
son  corps,  qui  bientôt  te  procurera  des  délices  im- 
menses. »  Seinpronia,  Victoria  même  prenaient  tout 
autant  soin  de  Giocondo.  Restauré  par  l'effet  de  la  nour- 
riture et  de  la  boisson,  il  dit  que  les  forces  qu'il  avait 
perdues  étaient  tout  à  fait  revenues  et  vola  aussitôt  au- 
devant  de  mes  embrassements,  pendant  que  je  faisais 
semblant  de  me  défendre  et  que  Sempronia  riait.  Quoi 
de  plus  ?  11  eut  de  moi  la  suprême  volupté. 

Octavia.  —  Trouva-t-il  donc  chez  toi  l'accès  facile? 

Tullia.  —  Ne  sais-tu  pas  que  la  plupart  de  nous 
autres  Italiennes  nous  sommes  presque  femmes  dans  la 
tendre  jeunesse? 

Octavia.  —  Tu  lais  sans  doute  exception  pour  toi  et 
pour  moi. 

Tullia.  —  Des  bêtises!  Nous  avons  été  toutes  deux 
données  en  mariage  à  de  monstrueuses  mentules.  Après 
que  Priape  eût  été  mis  au  rang  des  dieux,  si  Lampsaque 
avaient  possédé  deux  hommes  tels  que  sont  Callias  et 
Gaviceo,  les  jeunes  femmes  atteintes  de  démangeaisons 


VOLUPTÉS  123 

n'eussent  pas  regretté  Priape  défunt,  lui  qui  tenait  ce 
magnifique  propos  : 

Notre  mentule  a  cet  énorme  privilège 
Ou'aucune  femme  pour  moi  ne  peut  être  larg-e. 

Lorsque  Sempronia  et  Victoria  furent  données  à  leurs 
maris,  quoique  ceux-ci  fussent  de  beaux  mâles  et  d'un  àg"e 
plus  avancé  que  Giocondo,  dès  le  premier  assaut  elles 
donnèrent  ample  satisfaction  à  leurs  époux.  C'est  comme 
cela,  cousine  :  le  guichet  de  devant  de  Vénus  bâille, 
bâille  de  la  plus  énorme  façon  chez  les  Italiennes  et  les 
Espagnoles;  on  croirait  qu'elles  sont  faites  non  pour 
des  hommes  seulement,  mais  aussi  pour  des  mulets. 
Mais  Giocondo,  chez  nous,  avait  par  avance  enfr'ouvrrt 
à  nos  maris  le  chemin  du  bonheur. 

Octavia.  —  J'y  songeais;  vous  aviez  préparé  la  route, 
de  peur  qu'elle  ne  fût  trop  difficile  à  ceux  qui  y  entre- 
raient. 

Tullia.  —  Tu  te  trompes.  A  l'âg"e  qu'avait  l'enfant,  il 
ne  pouvait  faire  de  grands  ravages.  Or  nous  avons 
toutes  épousé  des  maris  remarquablement  vigoureux; 
cependant  ceux  de  Victoria  et  de  Sempronia,  si  bien 
fournis  qu'ils  soient,  il  faut  l'avouer,  ne  peuvent  être 
comparés  ni  à  Callias,  ni  à  Caviceo.  Les  médecins  pré- 
tendent que  ceux  qui,  en  pleine  action,  dépassent  sept 
ou  huit  pouces  sont  monstrueux.  C'est  la  commune 
mesure,  en  longueur  s'entend;  pour  la  grosseur,  elle 
doit  être  en  proportion.  Ils  disent  que  la  capacité  du 
sexe  féminin  peut  se  dilater  jusqu'à  sept  ou  huit  pouces; 
au  delà,  la  femme  éprouve  quelque  incommodité,  de  la 
souffrance  même,  et  plus  de  répulsion  qu'elle  ne  pro- 
mettait d'amour;  mais  toutefois,  plus  nous  sommes 
jeunes,  plus  nous  sommes  aptes  à  recevoir  le  bacage 
viril,  quel  qu'il  soit. 


i^'t  l'œuvre  ni:  Nicolas  chorier 

Octavia.  —  Et  moi  qui  croyais  qu'aucune  femme,  jamais, 
nulle  part,  n'avait  vécu  plus  chaste  que  ma  mère  !  Com- 
ment s'y  est-elle  donc  prise,  cousine,  pour  que  mon 
père,  quoique  si  perspicace,  pour  que  la  Renommée,  qui 
espionne  et  divulgue  tout  dans  les  villes,  n'aient  jamais 
rien  remarqué  en  elle  qu'ils  n'eussent  à  approuver,  à 
louer  ?Mon  père  meurt  toujours  misérablement  d'amour 
pour  elle,  et  tout  le  monde  l'accable  d'éloges  comme  la 
plus  pudique  et  la  plus  honnête  des  femmes. 

Tullia.  —  Les  femmes  qui  perdent  la  vie  ou  l'honneur, 
plus  précieux  encore  que  la  vie,  c'est  par  leur  faute, 
pour  la  plupart,  que  cette  calamité  leur  arrive.  On  l'a 
dit  avec  raison  :  ce  n'est  pas  en  la  chose  elle-même  que 
consiste  l'honneur  ou  le  déshonneur,  c'est  dans  l'usage 
qu'on  en  fait.  Un  esprit  subtil,  astucieux,  est  réputé 
prudent,  et  il  est  de  la  prudence  de  savoir  s'assigner 
certaines  limites.  Hors  de  celles-ci,  nulle  ivresse  de 
l'amour,  nul  transport  de  la  haine,  qui  souvent  nous 
aveugle,  ne  doit  entraîner  l'esprit  d'une  femme  adroite 
et  douée  de  jugement.  Veux-tu  vivre  agréablement  et 
heureusement,  Octavia?  Pense  que  tout  te  soit  a  la  fois 
permis  et  défendu.  Que  ce  soit  là  ton  souverain  pré- 
cepte, dans  la  condition  d'existence  que  t'a  adjugée  la 
loi  de  mariage. 

Octavia.  —  A  peine,  et  pas  même  à  peine,  puis-je 
comprendre  ce  que  cela  signifie.  Comment  penserais-je 
que  tout  me  soit  permis  et  en  même  temps  défendu? 

Tullia.  —  Ce  que  tu  pourras  faire  commodément, 
sans  avoir  rien  à  craindre  de  ton  mari,  sois  persuadée 
que  cela  t'est  permis;  ce  que  tu  ne  pourras  faire  sans 
courir  de  danger  certain,  n'hésite  pas  à  croire  que  cela 
t'est  défendu.  Pour  le  moment,  j'ai  à  t'inculquer  les  pré- 
ceptes de  la  véritable  et  saine  sagesse;  grâce  à  eux,  tu 
régleras  dorénavant  le  cours  de  toute  ta  vie.  Je  leur  suis 


VOLl'PTES  120 

redevable  de  tous  mes  bonheurs,  de  l'intacte  conserva- 
tion de  ma  bonne  renommée,  tandis  que  je  m'amuse, 
que  je  jouis  librement  des  avantages  de  la  jeunesse;  tu 
leur  devras  également  ta  félicité.  Toutes,  tant  que  nous 
sommes,  nous  aspirons,  d'un  même  désir,  à  la  volupté; 
nous  y  sommes  toutes  poussées  par  la  même  force, 
bonnes  et  mauvaises.  Mais  les  mauvaises  n'ont  aucun 
souci  de  leur  honneur;  les  bonnes  préfèrent  l'estime 
publique  et  l'honneur  à  la  volupté,  à  la  vie  même. 
Cependant  les  bonnes  ne  prennent  pas  toutes  le  même 
chemin  pour  aller  au  plaisir.  Imprudentes  et  ignorantes, 
pour  la  plupart,  au  milieu  de  leur  course  les  arrêtent  ou 
une  mort  ignominieuse  ou  les  épaisses  ténèbres  de  l'infa- 
mie. Au  contraire,  celles  qui  s'efforcent  de  se  laisser 
guider  par  les  préceptes  de  la  sagesse,  l'estime  les 
accompagne  jusque  dans  les  lieux  de  débauche,  les 
lupanars,  et  elles  ont  pour  elles  les  applaudissements 
répétés  de  la  multitude  abusée.  Donc,  ce  n'est  pas  le  but 
qu'il  faut  changer,  cela  écarterait  du  droit  chemin  :  ce 
sont  les  voies  et  moyens  à  prendre  pour  arriver  au  but. 

Octavia.  —  Quel  est  ce  but  ?  Quel  moyen  doit-on 
chercher  '?  Je  l'apprendrai  avec  plaisir  ;  c'est  non  seule- 
ment chose  très  agréable,  mais  fort  utile  à  savoir. 

Tullia.  —  Je  te  le  dirai  en  peu  de  mots.  Un  mois  à 
peine  s'était  passé  depuis  mon  mariage  avec  Callias 
que,  connaissant  déjà  bien  à  fond  tant  les  mœurs  de 
Callias  que  les  miennes,  je  me  suis  fait  certaines  lois  et 
les  ai  ponctuellement  suivies  jusqu'à  ce  jour.  J'en  ai 
retiré  de  bons  fruits  et  tu  en  retireras  autant  si  tu  les 
observes.  D'abord,  je  réfléchis  bien  à  ce  qui  est  au-dessus 
de  moi,  hors  de  moi  et  en  moi.  Au-dessus  de  moi  est  la 
religion,  qui  tient  la  première  place  en  politique,  mais 
qui,  dans  l'arrangement  de  la  nature,  n'en  tient  aucune. 
Je  considérai  ce  que  je  devais  à  la  religion  dans  laquelle 


I>li  L'ŒUVRE  DE   NICOLAS  CHORIER 

je  suis  née,  aux  cendres  des  morts  et  à  moi-même.  En 
premier  lieu,  il  est  tout  à  fait  convenable  qu'une  femme 
mariée  ait  de  la  dévotion  et  paraisse  en  avoir,  car  celle 
qui  est  dévote  et  ne  semble  pas  l'être  ne  l'emporte  en 
aucune  façon  sur  celle  qui  paraît  l'être  et  ne  l'est  point. 
Tout  le  bonheur  d'une  femme  mariée  dépend  du  juge- 
ment de  son  mari  ;  celle-là  est  heureuse,  quoiqu'elle 
puisse  ne  rien  valoir,  dont  son  mari  fait  le  plus  grand 
cas;  par  conséquent,  malheureuse  est  la  destinée  de 
celle  que  méprise  son  mari,  fùt-elle  comblée  des  dons  de 
la  nature  et  des  mérites  de  la  vertu.  Mais  lorsqu'ils  ont 
attiédi  dans  nos  embrassements  les  bouillonnements  de 
ce  fervent  amour,  nos  maris  mesurent  l'opinion  qu'ils 
conçoivent  de  nous  au  nombre  des  vertus  qu'ils  voient 
briller  en  nous.  Ils  ne  jugent  pas  dignes  de  leur  amour 
celles  qu'ils  ne  croient  pas  vertueuses.  Avant  d'avoir 
joui  de  nous,  ils  nous  aiment  pour  notre  beauté,  nos 
agréments,  notre  jeunesse;  plus  tard,  après  que  parla 
vue,  le  toucher,  la  libre  possession  de  notre  corps,  ils 
ont  assouvi  leur  passion,  ils  ne  nous  aiment  que  s'ils 
nous  estiment,  s'ils  nous  croient  honnêtes,  s'ils  nous 
voient  parées  de  toutes  les  vertus.  Plie-toi  donc  à  ces 
mœurs,  Octavia,  ou  feius  de  t'y  plier.  Aucun  oubli 
n'effacera,  aucun  acte  n'affaiblira  l'opinion  que  dans  ces 
premiers  jours  de  vos  noces  aura  conçue  de  toi  Caviceo. 
Sur  cette  scène  de  la  vie,  le  rôle  que  tu  auras  pris,  il  faut 
le  soutenir  jusqu'au  bout. 

Octavia.  —  Yeux-tu  donc  que  je  ne  marche  que  mas- 
quée ?  Mais  il  est  plus  facile  de  déposer  ce  masque  de 
l'âme  que  de  le  prendre. 

Tullia.  —  Le  second  chapitre  de  la  prudence  conju- 
gale se  forme  de  la  manière  suivante  :  ne  pas  faire  fi  des 
bienséances  ordinaires,  des  communs  usages.  En  public, 
vis  pour  tout  le  inonde;  en  secret  et  en  ton  particulier. 


VOLl'PTKS  127 

vis  [tour  toi,  couvre  ta  vie  du  voile  de  la  décence.  Celui 
qui  décore  ses  méfaits  d'une  apparence  de  probité  est 
beaucoup  plus  utile  à  la  chose  publique  que  celui  dont 
les  bonnes  actions  se  cachent  sous  ombre  de  turpitude. 
Revêts-toi  d'honnêteté,  mais  de  celle  dont  tu  puisses  te 
dépouiller  facilement  dès  qu'il  en  sera  besoin.  Que  ceux 
qui  te  verront  tout  entière  et  sans  cesse  attachée  à  tes 
devoirs  jurent  qu'il  n'y  a  rien  de  plus  gracieux  que  tes 
manières,  de  plus  libre  que  ton  commerce.  Rivalise  avec 
Sempronia,  ta  mère. 

Octavia.  —  Ce  que  tu  m'enseignes  est  d'une  grande 
clarté  ;  ce  que  tu  me  dis  de  ma  mère  est  obscur  et 
incertain. 

Tullia.  —  Elle  m'est  aussi  connue  que  toi-même  ;  j'ai 
subi  ses  fureurs  libertines,  comme  toi  les  miennes.  Sache 
bien  que  ces  chapitres  de  l'institution  conjugale,  je  les 
déduis  de  ses  mœurs  et  de  ses  conseils.  «  Entre  tous  les 
mortels,  que  ton  époux  soit  mis  par  toi  au  rang1  des 
immortels,  me  dit-elle  lorsque  je  me  mariai.  Toute 
femme  dont  le  cœur  est  bien  placé  doit  tenir  pour  cer- 
tain qu'elle  a  été  créée  pour  les  plaisirs  de  son  mari  et 
que  les  autres  hommes  ont  été  créés  pour  les  siens.  Tu 
dois  quelque  chose  à  ton  mari,  tu  te  dois  aussi  quelque 
chose  à  toi-même.  Tout  ce  que  ton  mari  exigera  de  ta 
complaisance,  fais-le;  que  rien  de  ce  qui  lui  semble  doux 
à  lui  ne  te  paraisse  honteux  à  toi.  Change-toi,  comme 
Protée,  en  toutes  sortes  de  figures,  s'il  l'ordonne.  Lors- 
qu'il aura  le  caprice  de  s'amuser  un  peu  plus  librement 
avec  toi,  que  tout  te  semble  honnête  à  toi  qu'il  conviera 
au  jeu.  Satisfais  volontiers  et  de  bon  cœur  sa  passion; 
d'autres  satisferont  la  tienne.  »  Ainsi  ai-je  agi  vis-à-vis 
de  Callias,  vis-à-vis  de  Lampridio. 

Octavia.  —  Fort  bien.  Je  comprends  maintenant  quel 
est  ton  commerce  avec  Lampridio. 


128  L'ŒUVRE  DE  NICOLAS  CHORIER 

Tullia.  —  Je  suis  bien  aise  que  tu  saches  les  plus 
secrètes  douceurs  de  mes  amours.  J'abandonne  gaîment 
jnon  corps  à  Callias  pour  qu'il  en  fasse  tel  usage  qui  lui 
plaît,  mais  je  n'y  goûte  aucun  plaisir;  de  Lampridio, 
j 'exige  ce  qui  m'est  le  plus  commode  et  le  plus  agréable. 
L'un  me  commande,  c'est  moi  qui  commande  l'autre; 
je  suis  l'esclave  du  premier,  le  second  est  le  mien;  l'un 
possède  mon  corps,  c'est  moi  qui  possède  le  corps  de 
l'autre.  L'or  ne  diffère  pas  plus  du  plomb  que  la  maî- 
tresse ne  diffère  de  l'épouse;  il  y  a  moins  loin  de  la  terre 
au  ciel  qu'il  n'y  a  de  distance  entre  la  félicité  d'une  libre 
concubine  et  la  condition  d'une  femme  mariée.  Tu  seras 
donc  heureuse,  et  bien  heureuse,  si  tu  sais  faire  un 
mélange  de  l'une  et  de  l'autre. 

Octavia.  —  Serais-je  assez  insensée  pour  choisir  un 
amant?  Le  pousserais-je  à  venir  dans  mes  bras,  l'intro- 
duirais-je  dans  mon  lit  ?  Que  Vénus  éloigne  de  ma 
pensée  une  pareille  imprudence  !  Puis  n'aurais-je  rien  à 
craindre  de  la  colère  de  mon  mari  si  je  tombais,  infor- 
tunée, dans  un  tel  opprobre?  Je  le  connais  à  fond  :  s'il 
me  soupçonnait  seulement  d'une  faute  de  ce  genre,  ni 
les  dieux  ni  les  hommes  ne  me  tireraient  vivante  de  ses 
mains. 

Tullia.  —  Je  ne  veux  pas  tourmenter  ta  pudeur;  je 
partagerai  avec  toi  les  baisers,  les  passions,  les  reins  de 
mon  Hercule.  Je  te  placerai  moi-même  dans  ses  bras;  de 
mes  mains  je  te  ferai  monter  sur  son  cheval. 

Octavia.  —  Tu  veux  rire,  ah  !  ah  !  ah  !  Aurait-il  les 
reins  assez  solides,  crois-tu? 

Tullia.  —  0  friponne,  putain  fieffée  dès  le  seuil  du 
lupanar!  Celui  qui  fait  la  paire  avec  moi  trouvera  à 
t'apparier,  s'il  n'est  pas  bien  proportionné  à  ta  Vénus. 

Octavia.  —  J'ai  dit  en  riant  ce  que  tu  prends  au 
sérieux.  Mais  raconte-moi,  ma  chère  entremetteuse,  par 


VOLUPTÉS  129 

quels  moyens  tu  t'es  acquis  un  hôte  si  fidèle  et  si  remar- 
quable. T'a-t-il  été  donné  en  et  ieau  ?  Te  serais-tu  mise  de 
ton  plein  gré  en  son  pouvoir  et  à  sa  discrétion  ?  Par 
quelles  incantations  as-tu  aveuglé  Callias?  Quelles  sont 
les  ruses  grâces  auxquelles  tu  goûtes  tant  de  plaisirs  et 
échappes,  saine  et  sauve,  à  tant  de  périls,  qui  de  toutes 
parts  menacent  nos  caprices? 

Tullia.  —  Pourquoi  ne  te  le  dirais-je  pas,  ô  franche  et 
pure  petite  putain?  Je  m'en  vais  bien  t'étonner.  Peu  de 
jours  après  que  ma  chère  Sampronia,  ta  mère,  se  fût 
mariée,  on  devait  la  conduire  en  grande  cérémonie  à  la 
maison  de  Victorio.  Elle  demanda' tout  d'abord  instam- 
ment à  sa  mère  qu'on  lui  donnât  Giocondo  pour  lui 
servir  de  valet  de  pied,  ou  plutôt  de  valet  de  mentule. 
Victorio  ne  se  laissa  pas  supplier  longtemps. 

Octavia.  —  Six  mois  après,  Giocondo  prit  femme  ; 
mais  il  ne  sortit  pas  pour  cela  de  chez  nous.  Et  mainte- 
nant, quand  je  me  remémore  curieusement  tout  ce  que 
j'ai  vu,  tout  ce  que  j'ai  entendu  dans  ce  temps-là,  alors 
qu'ils  étaient  seuls  et  ne  tenaient  nul  compte  de  mon 
âge,  tout  cela  m'amème  à  être  de  ton  avis.  C'est  bien  cela  : 
ma  mère  exploitait  les  domaines  de  Giocondo. 

Tullia.  —  Parle  ;  que  crains-tu  ? 

Octavia.  —  Comme  elle  abusait  hardiment  de  la  bonne 
opinion  que  l'on  avait  d'elle  !  Dehors  trompeurs  de  la 
vertu  !  Je  les  ai  vus  souvent  en  train  de  causer,  de  se 
•luthier,  quand  mon  père  était  absent  de  la  maison.  Gio- 
condo caressait  ma  mère;  déjà  il  n'était  plus  valet  de 
pied,  mais  remplissait  les  fonctions  d'intendant.  Toute- 
fois, il  n'allait  pas  jusqu'à  lui  palper  les  seins,  je  l'aurais 
vu.  Un  jour,  il  entre  dans  la  chambre  où  nous  étions 
toutes  les  deux,  ma  mère  et  moi.  Ma  mère  faisait  de  la 
tapisserie;  moi,  comme  font  les  enfants,,  je  jouais  avec 
une  petite  chienne  que  j'avais  prise  par  l'oreille  et  tenais 

9 


l3û  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

suspendue  en  l'air.  Il  aborde  ma  mère  d'un  visage  riant, 
lui  tend  la  main  pour  qu'elle  se  lève  de  son  siège  et 
l'entraîne,  moitié  de  gré,  moitié  de  force,  loin  de  mes 
regards.  Je  les  croyais  sortis  de  la  chambre  et  je  me 
(('■jouissais  d'être  laissée  seule,  quand  aussitôt  j'entends 
le  lit  gémir  et  ma  mère  élever  la  voix,  comme  si  elle 
-endurait  quelque  souffrance.  Je  dresse  les  oreilles, 
frappée  de  crainte,  puis  bientôt  je  me  lève  et  vole  vers 
elle.  Ma  mère  m'entend  et,  avant  que  je  me  sois  appro- 
chée, elle  accourt  ;  elle  me  prend  entre  ses  bras,  me 
•couvre  de  baisers  ;  Giocondo  s'était  évanoui  dans  l'espace. 
—  «  Qu'est-ce  qui  te  faisait  donc  mal,  maman?  lui 
demandai-je;  je  t'ai  entendue  lâcher  des  soupirs.  —  Rien 
du  tout,  me  répondit-elle;  en  rentrant  dans  la  chambre, 
j'ai  heurté  le  pied  du  lit  et  me  suis  presque  démis  le 
talon.  » 

Tullia.  —  En  vérité!  Et  tu  n'as  rien  soupçonné  de  leur 
commerce  ? 

Octavia.  —  Si;  mais  ce  que  l'on  ne  fait  que  conjec- 
turer ne  peut  pas  tenir  lieu  de  preuves.  L'un  et  l'autre 
ils  fuyaient  mes  regards  avec  tant  de  soin  que  jamais  je 
ne  pus  acquérir  la  certitude.  Ce  que  je  compris  unique- 
ment, c'est  que  ma  mère  mettait  tout  son  souci  à  ce  que 
j'eusse  d'elle  la  meilleure  opinion  et  que  je  fusse  persua- 
dée qu'elle  était  la  plus  honnête  des  femmes  de  la  ville. 

Tullia.  —  Je  le  sais  ;  maintes  fois  et  avec  les  plus 
pressantes  instances  elle  m'a  suppliée  de  la  vanter  à  toi- 
même  comme  la  plus  honnête  et  la  plus  chaste.  Ce  que 
je  te  dévoile  aujourd'hui  de  ses  mystères  n'en  restera  pas 
moins  enseveli  pour  tout  le  monde  dans  un  profond 
secret. 

Octavia.  —  Je  serais  une  parricide  si  je  n'épargnais  la 
réputation  de  ma  mère,  dont  j'ai  été  jusqu'à  ce  jour  si 
tendrement  aimée  :  la  réputation  a  plus  de  prix  que 


VOLUPTÉS  l3l 

l'existence.  Mais  vois  de  quelle  ruse  elle  a  voulu  me 
jouer.  Trois  jours  avant  que  je  ne  fusse  donnée  à 
Gaviceo,  elle  m'adressa  ces  parole  :  «  Dans  peu  de  jours, 
ma  fille,  tu  épouses  Caviceo  ;  ce  court  intervalle  seule- 
ment te  sépare,  toi  qui  es  chaste  et  sainte,  puisque  tu  es 
vierge,  des  ordures  et  des  impuretés  du  mariage.  Quand 
tu  auras  quitté  ta  virginité,  un  grand  nombre  de  vertus 
te  fuiront,  souillée  comme  tu  le  seras,  et  par  aucun 
moyen,  violent  ou  habile,  tu  n'empêcheras  de  se  sauver 
celles  à  qui  ne  plaît  que  la  gravité  sévère.  Rien  de  plus 
céleste  qu'une  jeune  fdle  vierge,  rien  de  plus  vil  qu'une 
jeune  fdle  souillée.  —  Que  voulez-vous  que  je  fasse, 
mère?  demandai-je.  Laissez-moi  conserver  intacte  ma 
virginité  le  reste  de  ma  vie.  Mettez-moi  chez  les  Vestales. 
—  Non  pas,  répliqua-t-elle  ;  notre  fortune,  l'amour  que 
j'ai  pour  toi  s'opposent  à  ce  que  je  souffre  que  tu  sois 
ensevelie  vivante.  Mais  suis  mes  conseils.  Fais  vœu 
d'avoir  en  haine  et  en  horreur  toute  pensée,  toute  velléité 
de  libertinage.  Eloigne  ton  esprit,  comme  j'ai  éloigné  le 
mien,  de  ces  malpropretés  ;  rachète  par  un  sacrifice  la 
virginité  que  tu  vas  perdre,  pleure-la  par  un  sacrifice 
quand  tu  l'auras  perdue.  —  Je  veux  bien,  répondis-je, 
mais  à  quel  sacrifice  m'exhortez-vous,  ma  mère?  —  Je 
veux  et  je  t'en  supplie,  mon  Octavia,  dit-elle,  et  en  me 
parlant  elle  me  donna  un  baiser,  je  veux  que  toi-même 
tu  te  décides  à  ce  sacrifice,  qu'il  soit  consommé  de  ta 
main  et  de  la  mienne.  Mais  il  te  faudra  un  courage 
ferme  et  à  toute  épreuve.  —  Le  courage  ne  me  manquera 
pas,  dis-je.  »  Alors  elle  me  contraignit  à  promettre  par 
ii h  serment  d'endurer  tout  ce  qu'elle  me  conseillerait.  — 
«  Demain  matin,  ajouta-t-elle,  puisque  tu  es  aussi 
pure,  aussi  bonne,  aussi  chaste,  ma  fille,  que  tu  es 
jolie,  spirituelle,  brillante,  après  que  tu  auras  renouvelé 
dans  le  temple,  devant  la  Divinité,  la  promesse  que  tu 


l32  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

viens  de  me  faire,  nous  mettrons  la  chose  à  exécution  : 
ce  sera  pour  toi  on  ne  peut  plus  glorieux,  honnête  et 
profitable.  » 

Tullia.  —  Tu  ne  m'apprends  rien  de  nouveau  :  elle 
m'a  raconte  l'affaire  telle  qu'elle  avait  eu  lieu,  en  se 
moquant  de  ta  crédulité,  mais  faisant  très  fortement 
l'éloge  de  ton  courage. 

Octavia.  —  Je  m'abstiens  donc  de  t'en  dire  plus  lony  : 
ce  que  tu  sais,  tu  ne  pourrais  pas  le  savoir  davantage. 

Tullia.  —  Au  contraire,  je  veux  que  tu  continues,  si 
tu  m'aimes.  Sempronia  ne  m'a  dit  la  chose  que  som- 
mairement et  non,  comme  toi,  expliqué  tout  curieuse- 
ment et  dans  les  détails. 

Octavia.  —  De  bon  matin  elle  me  commande  de  sortir 
du  lit,  et,  revêtue  d'habillements  somptueux  qu'elle  avait 
préparés  d'avance,  me  conduit  à  Theodoro,  homme  de 
cette  secte  dont  les  adhérents,  grâce  à  leur  visage  et  à 
leur  barbe  hérissée,  leur  chevelure  en  désordre,  sem- 
blent aux  yeux  du  vulgaire  faire  montre  d'une  grande 
sainteté  de  vie.  Dès  que  nous  fûmes  dans  le  sanctuaire, 
il  s'approcha  de  moi  :  —  «  Vous  avez,  ma  fille,  me  dit-il, 
une  mère  qui  souhaite  pour  vous  tout  ce  qu'il  y  a  de  bon 
et  de  raisonnable.  Avant  trois  jours  vous  serez  mariée  ; 
il  faut  vous  laver  l'âme  de  toute  souillure  pour  vous 
rendre  digne  de  ce  don  céleste  et  apte  à  le  recevoir. 
Vous  donnerez,  en  effet,  le  jour  à  des  enfants  ;  si  vous 
êtes  bonne,  ils  obtiendront  au  ciel  une  de  ces  places 
dont  sont  chassés  les  esprits  infernaux;  si  vous  êtes 
dépravée,  ils  augmenteront  le  nombre  de  ceux-ci.  Quel 
choix  faites-vous?  »  Je  me  taisais,  couverte  de  rougeur. 
«  Parlez,  parlez,  reprit-il.  —  Je  veux  être  bonne  et 
qu'ils  soient  bons  également,  répondis-je.  —  Approchez 
donc.  »  Que  te  dirai-je  de  plus?  Prosternée  à  ses  genoux, 
je  me  confessai  de  tout,  même  des  moindres  choses  qui 


VOLUPTÉS  l33 

me  semblaient  de  la  contagion  du  vice.  Lorsqu'il  m'en- 
tendit avouer  que  j'avais  été  déjà  souillée  par  une  ten- 
tative libertine,  peu  s'en  fallut  qu'il  ne  s'emportât; 
mais,  après  m'avoir  avertie  de  m'abstenir  de  pareilles 
choses,  il  m'ordonna  d'avoir  pleine  confiance  et  d'obéir 
en  tout  à  ma  mère,  quoi  qu'elle  exigeât  de  ma  résigna- 
tion. Il  appelle  alors  ma  mère  et,  sortant  de  la  manche 
droite  de  son  vêtement  un  paquet  de  cordes,  qu'il  ne 
déroula  pas,  le  lui  tendit.  —  «  N'épargnez  pas  la  peau 
de  votre  fille,  lui  dit-il,  n'épargnez  pas  non  plus  la  vôtre 
pour  donner  l'exemple.  Si  vous  enfreignez  mes  ordres, 
vous  serez  punie.  »  Sur  ces  mots,  nous  sortons  toutes 
deux. 

Tïjllia.  —  Ces  hommes  se  jouent  de  la  sorte  de  notre 
faiblesse;  c'est  comme  cela  qu'ils  dominent. 

Octavia.  —  Tu  pourrais  dire  plus  justement  :  «  C'est 
de  la  sorte  que  nous  nous  jouons  de  la  crédulité  des 
hommes,  c'est  ainsi  que  nous  régnons.  »  Aussitôt  que 
nous  fûmes  rentrées  dans  cet  appartement  intérieur  de 
notre  logis  d'où,  tu  le  sais,  on  a  vue  sur  les  jardins,  ma 
mère  ferma  les  portes  et  me  donna  en  riant  le  paquet  à 
défaire.  Je  le  défais  et  je  vois  que  c'est  une  espèce  de 
fouet  composé  de  cinq  cordes  que  marquaient  des  nœuds 
très  petits  et  très  nombreux.  —  «  Il  le  faut,  maintenant, 
ma  fille,  me  dit-elle,  t'embellir  et  te  purifier  à  l'aide  de  cet 
instrument  de  piété;  mais  je  veux  d'abord  te  montrer 
l'exemple.  Nous  avons  reçu  l'ordre  de  nous  déchirer  de 
toutes  nos  forces  à  coups  de  fouet.  J'obéirai;  tu  obéiras 
toi-même,  si  je  te  connais  bien.  —  J'obéirai,  lui  dis-je. — 
Tu  n'es  pas  assez  résolue,  reprit-elle,  pour  t'infliger  à 
toi-même  des  coups  comme  ceux  que  tu  verras  me  don- 
ner. Je  t'aiderai.  Pendant  que  je  chanterai  un  cantique 
d'une  voix  basse  et  plaintive,  ne  doute  pas  qu'en  dedans 
de  moi  mon  âme  ne  soit  inondée  d'une  joie  intense.  » 


l34  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS   CHORIER 

Tullia.  —  Ton  corps  si  tendre  ne  frissonnait-il  pas  de 
crainte? 

Octavia.  —  J'étais  bien  loin  de  me  croire  si  coura- 
geuse, si  disposée  à  subir  la  pénitence  que  je  le  montrais 
à  ma  mère  et  à  moi-même.  C'est  avec  raison  que  l'on 
prétend  que  nul  plus  que  la  femme  n'a  de  constance  et 
de  fermeté  pour  endurer  la  douleur,  si  elle  le  veut  obsti- 
nément. —  «  Pourquoi  perdre  le  temps,  ma  fdle?  reprit 
ma  mère  en  me  donnant  un  baiser.  Enlève-moi  vite  ma 
robe,  que  le  tronc  de  cet  infâme  corps  soit  mis  à  nu.  » 
Elle  retroussa  sa  chemise  en  dedans,  jusqu'au-dessus 
des  reins,  puis  se  mit  à  genoux  et,  prenant  en  mains  le 
paquet  de  lanières  :  «  Regarde  bien,  ma  fdle,  ajoutâ- 
t-elle, et  par  mon  exemple  apprends  comment  on  supporte 
la  douleur.  »  En  ce  moment,  la  porte  retentit  d'un  coup 
frappé  discrètement  du  doigt.  «  Je  sais  qui  c'est,  dit  ma 
mère,  c'est  Theodoro,  le  digne  prêtre;  il  m'avait,  en  effet, 
promis  de  venir,  s'il  en  avait  la  possibilité.  »  Il  frappa 
de  nouveau  à  la  porte.  «  C'est  bien  lui,  dit  ma  mère; 
c'est  Theodoro;  ouvre,  ma  fille.  —  Quoi,  ma  mère,  lui 
dis-je,  voulez-vous  donc  qu'il  vous  voit  nue?  —  Ne  sais- 
tu  pas,  répondit-elle,  qu'il  est  pour  moi  une  vieille  con- 
naissance? Je  lui  suis  redevable  de  tout  ce  qui  chez  moi 
n'est  point  criminelle  beauté.  »  Elle  laissa  néanmoins 
retomber  sa  chemise  pendant  que  j'allais  ouvrir.  A 
peine  entré,  d'un  visage  souriant,  il  nous  félicita  l'une 
et  l'autre  et  exhorta  principalement  ma  mère  à  me 
donner  l'exemple  d'une  façon  digne  de  moi  et  d'elle- 
même.  Il  ajouta  beaucoup  d'autres  paroles,  lesquelles 
m'enflammèrent  d'une  telle  ferveur  que  j'aurais  demandé 
à  être  flagellée  de  ses  sacro-saintes  mains.  Par  un  long 
sermon  très  étudié,  il  nous  prouva  que  la  pudeur  en 
dehors  du  péché  était  un  péché,  que  celles-là  seules 
avaient  raison  de  rougir   qui  se  montraient    nues   aux 


VOLUPTÉS  l35 

yeux  des  hommes,  dans  un  but  de  volupté  et  de  lubri- 
cité, mais  non  celles  qui  le  faisaient  dans  un  but  de 
piété  et  de  pénitence.  L'un  est  honteux,  l'autre  honnête; 
l'un  fait  plaisir  aux  mortels,  l'autre  aux  immortels,  et 
les  pénitences  de  ce  genre  sont  de  la  plus  grande  utilité. 
Par  leur  moyen,  comme  par  un  bain  miraculeux,  se  trou- 
vent purifiées  les  souillures  que  les  femmes  ont  con- 
tractées ou  acceptées  si,  autant  elles  ont  tiré  de  leur 
corps,  les  impudiques,  de  criminelles  jouissances, 
autant  elles  infligent  à  leurs  sens  de  durs  supplices. 
Ces  châtiments  secrets  effacent  enfin  la  plupart  des 
péchés  qu'une  misérable  honte  empêche  de  confesser  et 
de  découvrir  aux  prêtres. 

Tullia.  —  Oh  !  les  commodes  enseignements  pour  qui 
est  à  la  fois  libertine  et  pudibonde!  Mais  moi  je  n'ai  que 
faire  de  tes  préceptes,  Theodoro.  Continue. 

Octavia.  —  Après  toutes  ces  exhortations,  il  prit  le 
fouet  lui-même;  ma  mère  se  mit  à  ses  genoux,  j'en  fis 
autant.  Il  ordonne  à  ma  mère  de  s'éloig'ner  un  peu  et  à 
moi  de  fixer  les  yeux  sur  elle,  de  suivre  ponctuellement 
les  coups  à  mesure  qu'ils  tomberont.  Il  se  tenait  au  côté 
de  ma  mère  et  pendant  qu'il  lui  disait  de  la  favoriser 
de  cette  bonne  œuvre,  qu'elle  commençait  à  entonner 
une  sorte  de  cantique,  une  grêle  de  coups  se  mirent  à 
pleuvoir  avec  une  grande  force  sur  ses  fesses  décou- 
vertes. Elle  me  sembla  frissonner  sous  ces  coups;  de 
plus  légers  leur  succédèrent,  mais  à  ceux-ci  de  plus 
violents.  Enfin,  il  déchira  de  telle  sorte  la  malheureuse 
que  ses  fesses,  labourées  de  meurtrissures,  si  blanches 
qu'elles  étaient  auparavant,  semblaient  sortir  de  la 
boucherie. 

Tullia.  —  Elle  ne  se  plaignait  pas  ? 

Octavia.  —  Elle  n'osait  ra}me  pas  ouvrir  la  bouche; 
une  seule   fois  elle  laissa  échapper    un   Gémissement  : 


l3G  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHOMER 

«  Ah  !  mon  père!  »  fit-elle.  Mais  il  s'emporte  à  ce  mot.  — 
«Vous  ne  sortirez  pas  impunie  de  mes  mains,  »  s'écrie-t-il. 
Il  lui  ordonne  de  se  courber  jusqu'à  terre,  la  tête  et  la 
poitrine  baissées.  Elle  obéit;  de  cette  façon,  les  fesses  se 
présentaient  au  devant  du  fouet  et  pendant  un  quart 
d'heure  entier,  sans  relâche,  il  les  flagella.  «Maintenant, 
votre  âme  a  suffisamment  reçu  de  soulagement;  levez- 
vous,  »  dit  Theodoro.  Elle  se  leva,  laissa  retomber 
sa  chemise  et,  après  avoir  mis  sa  robe,  me  prit,  en 
riant,  dans  ses  bras.  —  A  ton  tour  maintenant,  ma  fille. 
Penses-tu  avoir  assez  de  courage  pour  ce  jeu-là?  dit- 
elle.  Car  c'est  un  jeu  et  non  une  souffrance.  —  Que  mon 
corps  ait  autant  de  force  que  j'aurai  de  courage,  répon- 
dis-je.  Que  faut-il  que  je  fasse?  —  Apprêtez  votre  fdle 
pour  cette  œuvre  pie,  dit  Theodoro.  J'espère  que  vous 
serez  plus  brave  que  votre  mère.  »  Pendant  ce  temps  je 
fixais  à  terre  mes  yeux  égarés.  «  Vous  ne  tromperez  pas 
mon  espérance?  reprit-il;  parlez.  —  Je  ferai  tous  mes 
efforts,  dis-je,  pour  répondre  à  l'opinion  que  vous  avez 
de  moi.  »  Ma  robe  était  tombée  sur  mes  pieds  et  ma 
mère  relevait  ma  chemise  au-dessus  des  reins.  Dès  que 
je  me  sentis  toute  nue,  la  plus  grande  honte  couvrit  de 
rougeur  mon  visage.  —  «  Tu  n'auras  pas  besoin  de  te 
mettre  à  genoux,  dit  ma  mère;  reste  debout  comme  tu 
es,  et  immobile;  »  puis  elle  me  mena  vers  Theodoro.  — 
«  Voulez-vous  être  comblée  de  bonheur?  me  dit-il;  vou- 
lez-vous parvenir,  à  travers  les  ronces,  aux  voluptés 
célestes  ?  —  Le  courage  ne  me  manque  pas,  »  répondis-je. 
Aussitôt  il  commença,  par  de  très  légers  coups,  à  irriter 
mes  sensations,  sans  me  faire  de  mal.  —  «  Pourrez-vous,  ma 
fille,  en  supporter  de  plus  forts?  me  demanda-t-il.  — 
Certainement,  répondit  ma  mère.  —  Je  le  pourrai  »,  dis- 
je  à  mon  tour.  Alors,  depuis  les  reins  jusqu'au  bas  des 
mollets,  de  cruels  coups  de  cordes  se  mettent  à  me  par- 


VOLUPTÉS  137 

courir  toute.  «  Assez  !  assez  !  disais-je,  ayez  pitié  de  moi, 
ma  mère.  —  Courage,  s'écria-t-elle  ;  veux-tu  achever  toi- 
même  ce  qui  reste  à  faire,  car  la  besogne  en  est  à  peu 
près  à  la  moitié?  —  C'est  cela,  dit  Theodoro  ;  voyons 
comme  elle  se  caressera  toute  seule.  Prenez  le  fouet,  ma 
fdle,  et  flagellez  vous-même  cette  partie  intime,  destinée 
au  plaisir,  que  vous  avez  là.  »  Ma  mère,  approchant  sa 
main  de  la  mienne,  me  montre  comment  il  faut  corriger 
de  tous  côtés,  et  vigoureusement,  l'endroit  offert  et 
exposé  à  l'outrage  conjugal.  Je  m'inflige  un  premier 
coup,  puis  un  autre,  de  toutes  mes  forces;  en  cet  instant 
ma  main  commence  à  faiblir.  —  «  Je  ne  puis,  ma  mère, 
me  supplicier  moi-même,  m'écriai-je,  mais  de  vous  je 
supporterai  tout.  »  Par  cette  petite  lâcheté,  j'avais  du 
moins  obtenu  quelque  répit  de  Theodoro.  Je  passe  le 
fouet  à  ma  mère;  elle  reprend  son  lugubre  cantique, 
qu'elle  accompagne  de  coups  cadencés.  Je  me  mets  à 
fondre  en  larmes,  à  pousser  des  gémissements;  à  chaque 
cinglon,  je  fais  un  mouvement  des  fesses,  puis  je  me 
sauve  et  parcours  tout  l'espace  de  la  chambre.  —  «  Qu'est- 
ce?  dit  Theodoro.  Oh  !  la  lâche,  la  sans-cœur  !  »  Ma  mère, 
en  effet,  avait  jeté  le  fouet  sur  le  lit.  —  «  Voulez-vous  mon- 
trer, ma  fille,  plus  de  courage  qu'une  si  courageuse 
mère? —  Je  le  veux,  répondis-je,  mais  empêchez-moi  de 
me  sauver.  Je  parviendrai  sans  doute  à  réprimer  mes 
cris  et  mes  gémissements.  —  Obéis  donc,  ma  fille,  reprit 
ma  mère.  —  J'obéirai  à  tout  ce  que  vous  voudrez  », 
répondis-je.  D'un  ruban  de  soie,  elle  m'attacha  les  mains 
autour  du  poignet,  car  je  me  défendais  des  mains,  puis 
me  fit  appuyer  la  tête  sur  le  lit.  —  Tâche  de  ne  pas  bou- 
ger, dit-elle,  pendant  qu'on  te  flagellera.  Si  tu  bouges, 
je  te  tiens  pour  une  impure  et  une  infâme  entre  les  plus 
impures  et  les  plus  ignominieuses  jeunes  filles.  —  Je  ne 
bougerai  pas,  répondis-je.  Déchirez,  comme  vous  le  vou- 


l38  L'ŒUVRE   DE   NICOLAS  CHOMER 

drez,  nia  misérable  chair.  —  Approchez,  Theodoro,  dit 
ma  mère  en  s'adressant  à  lui;  honorez  ma  fille  de  celle 
faveur.  »  Tandis  que  ma  mère  m'attache,  qu'elle  me 
presse  les  mains  entre  les  siennes  et  me  couvre  de  bai- 
sers, Theodoro  m'accable  et  me  déchire  de  coups.  «  Cou- 
rage, courage,  courage,  disait  ma  mère,  je  te  verrai 
d'autant  plus  comblée  de  volupté  que  tu  te  soumettras  à 
un  châtiment  plus  cruel.  »  Aussitôt  Theodoro  s'écria  :  — 
«C'est  bien;  le  sang  virginal  coule  abondamment;  la 
libération  et  le  sacrifice  à  la  pudicité  sont  consommés.  » 
Il  me  cingla  encore  de  quelques  coups,  puis  remit  à  ma 
mère  le  fouet  souillé  d'une  rosée  de  sang. 

Tullia.  —  Teint,  veux-tu  dire. 

Octavia.  —  Qu'il  en  soit  du  fouet  comme  on  voudra, 
ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  qu'il  avait  mis  ma  peau  en  triste 
état.  —  0  ma  fille,  s'écria  ma  mère,  de  quelles  félicita- 
tions te  ferai-je  monter  jusqu'au  ciel  des  Héros,  toi  qui 
as  si  courageusement  supporté  de  telles  attaques  !  »  Bref, 
après  qu'ils  m'eurent  fort  louanirée  l'un  et  l'autre  et 
arraché  la  promesse,  avec  serment,  de  me  soumettre  à 
de  nouvelles  flagellations  après  la  perte  de  ma  virginité, 
Theodoro  sortit  de  la  maison.  Dès  qu'il  se  fut  éloigné, 
ma  mère  me  serra  étroitement  dans  ses  bras  :  «  Je  veux 
maintenant  que  tu  ailles  te  coucher,  ma  fille,  me  dit-elle. 
Prétexte  d'avoir  mal  à  la  tète.  Cela  te  sera  favorable, 
pour  reposer  tes  membres  délicats  et  remettre  eu  état 
ton  corps,  si  durement  traité  par  ce  supplice  que  tu  as 
supporté  avec  une  constance  héroïque.  »  Elle  me  coucha 
elle-même  dans  le  lit  et  restaura  mes  forces,  grâce  à  des 
mets  exquis.  — Moi,  disait-elle,  j'y  suis  habituée;  il  ne 
m'en  résulte  aucune  espèce  d'inconvénient.  »  Elle  fric- 
tionna de  pommade  à  la  rose  mes  fesses  écorchées  et 
déchirées  jusqu'au  vif  en  deux  endroits.  «  Dors  mainte- 
maui  ;  je  reviendrai  dans  deux  heures.  » 


VOLUPTÉS  l3Sf 

Tullia.  —  Sais-tu  où  elle  alla,  ce  qu'elle  fit  pendant 
que  tu  dormais? 

Octavia.  —  Non,  par  Vénus!  Et  cependant  je  ne  vis 
pas  venir  le  sommeil  avant  une  bonne  heure;  mes  fesses 
enflammées  me  brûlaient,  comme  je  ne  sais  quel  cha- 
touillement adoucissait  la  douleur. 

Tullia.  —  Oh!  si  Caviceo  était  survenu  alors,  quelle 
heureuse  chance  pour  toi  !  Ta  mère  envoya  bien  vite 
chercher  Giocondo,  qu'elle  tenait  au  célibat  depuis 
quelques  nuits,  et  elle  n'eut  pas  longtemps  à  l'attendre. 
Aussitôt,  lui  qui  se  savait  mandé  pour  venir  dans  les 
bras  de  sa  maîtresse,  il  accourt.  Il  la  trouve  dans  le 
cabinet  noir  continu  à  la  chambre  où  tu  dormais.  Elle 
était  aussi  couchée  sur  un  lit  :  à  l'instant,  par  ses  baisers, 
ses  chatouillements,  elle  excite  au  combat  le  jeune  homme, 
qui  ne  se  fait  guère  prier. 

Octavia.  —  Qu'en  sais-tu?  Qui  t'a  donné  de  connaître 
ces  secrets  des  jouissances  d'autrui? 

Tullia.  —  Elle-même  vint  me  voir  le  lendemain  de  ce 
jour-là  et  me  raconta  toute  l'affaire.  Trois  fois  en  une 
heure  Giocondo  triompha.  Quant  à  elle,  elle  éprouva 
sept  fois  les  délices  suprêmes.  Elle  craignit  même  que 
sa  voix  ne  fût  entendue  de  toi,  lorsque,  si  souvent,  elle 
criait,  dans  le  spasme  amoureux. 

Octavia.  —  C'est  bien  vrai.  Il  me  sembla,  en  effet, 
entendre  je  ne  sais  quels  murmures  tout  proches;  mais  il 
ne  me  vint  pas  à  l'esprit  de  me  demander  ce  que  ce  pouvait 
être.  En  outre,  six  mois  plus  tard,  Giocondo  épousa  une 
belle  enfant,  toute  jeune,  délurée,  âgée  de  seize  ans,  fille 
naturelle,  que  mon  çrand'père  avait  eue  d'une  maîtresse. 

Tullia.  —  Dis  plutôt  qu'elle  était  honnête,  timide,  ser- 
viable  et  que  la  tâche  maternelle  avait  éteint  chez  elle 
toute  hardiesse  à  prendre  du  plaisir. 

Octavia.  —  J'ai  souvent  entendu  ma  mère  lui  repro- 


l40  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    GHORIER 

cher  sa  naissance.  «  Une  fille  née  d'un  sang  impur,  disait- 
elle,  suil  facilement  les  traces  de  sa  mère.  »  Elle  répon- 
dait par  des  larmes  et  des  gémissements  d'une  muette 
éloquence. 

Tullia.  —  L'infortunée  Giulia  était  placée  chez  nos 
Vestales,  dont  la  supérieure  est  Theresia,  ton  amie,  lors- 
que Giocondo,  qui  depuis  l'âge  de  quinze  ans,  exploitait 
de  sa  bêche  le  terrain  de  Sempronia,  se  prit  à  lui  deman- 
der le  salaire  de  ses  labeurs,  entremêlant  ses  prières  de 
récriminations.  «  Je  suis  tout  à  toi,  sans  doute,  tels  furent 
les  propos  qu'il  tint,  mais  jusqu'à  ce  jour,  maîtresse, 
quelle  récompense  ai-je  jamais  reçue  de  toi,  qui  me  per- 
mette de  me  dire  honnêtement  à  toi  et  d'être  cru  tel? 
Quel  soin  as-tu  pris  de  me  faire  un  sort?  Pauvre,  chétif, 
j'ai  le  droit  de  me  plaindre  de  ma  riche  maîtresse.  Si  le 
destin  t'enlevait  à  moi  (mais  que  d'abord  la  terre  s'en- 
tr'ouvre  sous  mes  pieds!),  qu'adviendrait-il  de  moi,  mal- 
heureux, que  tu  dis  aimer  éperdument?  —  Éloigne  ces 
ineptes  pensées,  chasse  de  ton  esprit  ces  craintes  sans 
fondement,  lui  répondit  Sempronia.  J'ai  décidément 
résolu  de  te  donner  en  mariage  une  belle  jeune  fille  et  de 
te  constituer  de  mon  argent  une  dot  considérable.  J'ai 
chez  moi,  à  l'insu  de  mon  mari,  six  mille  pièces  d'or; 
elles  sont  dès  ce  moment  à  toi,  argent  comptant,  si  tu  veux. 
—  Fais-moi  mettre  en  croix,  dit  Giocondo,  si  je  suis  jamais 
oublieux  de  tes  bontés.  Toute  condition  que  tu  voudras 
m'imposer,  je  l'accepte  de  bon  cœur.  —  Tu  connais  cette 
Giulia  que  Theresia  a  prise  pour  l'élever,  ajouta  Sempro- 
nia; c'est  elle  que  je  te  donne  pour  femme.  Tu  ne  trouve- 
ras nulle  part  une  jeune  fille  plus  pure  ni  plus  jolie.  — 
Ah  !  maîtresse  !  reprit  Giocondo,  quelles  grâces  ne  te  ren- 
drais-je  pas  pour  un  si  céleste  présent!  »  Quoi  de  plus? 
Les  conditions  furent  posées,  et  Giulia  fut  donnée  en 
mariage  à  Giocondo. 


VOLUPTÉS  l4l 

Octavia.  —  Déjà,  depuis  plusieurs  années,  Giocondo, 
devenu  Gonsalvio,  remplissait  à  la  maison  les  fonctions 
d'intendant.  Il  avait  la  gérance  suprême  de  tous  nos 
biens,  tant  ceux  de  la  ville  que  ceux  de  la  campagne  ;  ma 
mère  s'était  toujours  louée  de  son  attentive  et  scrupu- 
leuse fidélité.  Je  ne  suis  pas  étonnée  qu'on  ait  donné 
Giulia,  pour  prix  de  ses  services  passés  et  futurs,  à  un 
homme  à  qui  notre  famille  était  si  redevable.  Mais  quelles 
furent  les  conditions  imposées? 

Tullia.  —  Les  six  mille  pièces  d'or  devaient  être 
payées  dans  quatre  ans,  et  jusque-là  rester  en  dépôt  chez 
un  marchand,  Guelisio  ;  elles  seraient  alors  comptées  à 
Gonsalvio,  s'il  remplissait  les  promesses  stipulées  dans 
un  acte  écrit  de  sa  main  ;  durant  ce  temps,  il  en  toucherait 
les  intérêts.  Les  conditions  stipulées  étaient  celles-ci,  en 
gros  :  d'abord,  il  n'en  agirait  toujours  vis-à-vis  de  Giu- 
lia, sa  femme,  que  suivant  le  bon  vouloir  de  Sempronia; 
il  n'userait  aucunement  de  ses  droits  maritaux,  si  elle  le 
lui  défendait  ;  ce  qu'elle  lui  ordonnerait,  soit  de  vive 
voix,  soit  par  écrit,  il  l'exécuterait  aussitôt  et  sans  mau- 
vaise humeur;  il  administrerait  les  affaires  de  son  maître 
et  de  sa  maîtresse  au  mieux  de  leurs  intérêts;  enfin,  il 
habiterait  sous  le  même  toit,  dans  un  vaste  appartement 
de  la  maison  qui  lui  serait  désigné  comme  logis. 

Octavia.  —  Giulia  était  donc  épousée  sans  être  épouse, 
et  Giocondo  mari  sans  l'être? 

Tullia.  —  C'est  vrai.  Les  noces  faites,  la  première  nuit 
qu'ils  couchèrent  ensemble,  Sempronia  ne  voulut  pas 
que  Giocondo  usât  plus  de  deux  fois  avec  Giulia  du  droit 
conjugal,  et  elle  le  lui  fit  jurer  par  serment,  pour  lui  ôter 
toute  possibilité  démentir.  Auparavant,  à  force  de  bonnes 
paroles,  de  flatteries,  de  magnifiques  promesses,  elle 
enflamma  Giocondo  d'une  telle  ardeur  que  vigoureuse- 
ment il  la  posséda  trois  fois  de  suite  sansdiscontinuer.  C'est 


l42  L'ŒUVRE  DE  NICOLAS  CHOMER 

alors  qu'elle  le  renvoya,  complètement  exsangue,  à  Giu- 
lia,  après  lui  avoir  une  seconde  fois  arraché  le  serment 
de  ne  pas  courir  plus  de  deux  courses  dans  son  stade,  et 
■certes,  cette  nuit-là,  tout  au  plus  put-elle  être  dépucelée. 
Le  lendemain,  elle  demanda  curieusement  à  la  nouvelle 
épousée  comment  s'étaient  passées  les  choses,  si  vraiment 
elle  était  mariée  maintenant  et  si  elle  était  sortie  vierge 
des  embrassements  de  son  mari.  Celle-ci  se  mit  à  rougir  : 
ses  yeux  baissés  attestaient  sa  honte  et  elle  se  taisait; 
enfin  elle  avoua  qu'elle  avait  deux  fois  subi  son  mari.  La 
nuit  suivante,  Sempronia  voulut  qu'elle  fût  possédée 
deux  fois  encore,  puis,  au  lever  du  jour,  on  lui  mit 
autour  des  reins  une  ceinture  de  chasteté  ;  par  un  gril- 
lage adapté  à  cette  ceinture,  le  guichet  de  Vénus  se 
trouva  fermé  et  ce  ne  fut  que  huit  jours  après  qu'elle  eut 
la  permission  de  se  donnera  son  mari.  Chose  étonnante  ! 
de  cette  nuit-là  jusqu'à  ce  jour,  c'est  tout  au  plus  si  une 
quinzaine  de  fois  elle  a  connu  son  époux  et  s'est  aperçue 
qu'elle  était  mariée. 

Octavia.  —  J'ai  entendu,  à  propos  de  cette  ceinture  de 
chasteté,  je  ne  sais  quelles  conversations  qui  se  tenaient 
ces  jours  derniers  entre  Giulia  et  ma  mère.  Mais  je  ne 
vois  pas  bien  quelle  est  la  raison  d'être  de  cette  ceinture 
qui  rend  les  femmes  chastes. 

Tullia.  —  Tu  l'apprendras.  Le  lendemain,,  comme 
Giulia  se  levait,  Giocondo  s'approche  d'elle  ;  tous 
témoins  étaient  éloignés  ;  il  déplie  cette  ceinture.  Elle  se 
met  à  rire  :  —  «  Qu'est-ce  que  cet  objet  que  tu  tiens  et 
où  je  vois  reluire  de  l'or?  demanda-t-elle.  —  «  Il  te  faut 
mettre  cette  ceinture,  lui  répondit-il,  pour  te  prémunir 
contre  la  souillure  maternelle.  Cela  s'appelle  une  cein- 
ture de  chasteté  ;  Sempronia,  ma  maîtresse,  a  porté 
celle-ci  avant  toi,  pendant  plusieurs  années;  tu  la  por- 
teras à  ton  tour.  C'est  de  cette  façon  qu'elle  a  acquis  sa 


VOLUPTÉS  l43 

bonne  renommée  et  j'espère  que  tu  en  acquerras  une 
aussi  bonne.  »  Le  grillage  d'or  pend  à  quatre  chaînettes 
d'acier,  recouvertes  de  velours  de  soie  et  réunies  avec  le 
même  art  à  une  ceinture  de  même  métal.  Deux  de  ces 
chaînettes  d'un  côté,  deux  de  l'autre,  soudées  à  la  grille, 
la  soutiennent  par  derrière  et  par  devant.  Par  derrière, 
au-dessus  des  reins,  la  ceinture  est  fermée  au  moyen 
d'une  serrure  faite  pour  une  toute  petite  clef.  La  grille, 
haute  de  six  pouces  environ  et  large  de  trois,  va  ainsi  du 
périnée  à  la  partie  supérieure  des  lèvres  externes  ;  elle 
couvre  tout  l'espace  qui  s'étend  entre  les  deux  cuisses  et 
le  bas-ventre.  Comme  elle  est  formée  de  trois  rangs  de 
mailles  écartées,  elle  permet  le  passage  de  l'urine,  mais 
ne  laisserait  pas  pénétrer  seulement  le  bout  du  doigt. 
Ainsi,  comme  d'une  cuirasse,  se  trouve  défendue  contre 
les  mentules  étrangères  cette  partie  dont  celui  qui,  de 
par  la  loi  de  l'hymen,  en  est  le  propriétaire,  sait  se 
rendre,  quand  il  le  veut,  l'accès  facile  (1). 


(i)La  ceinture  de  chasteté  semble  bien  originaire  de  l'Italie.  Elle 
apparaît  pour  la  première  fois  à  la  cour  de  Francesco  II  da  Carrara, 
le  dernier  souverain  de  Padoue  au  seizième  siècle.  L'abbé  Misson 
raconte,  dans  son  Voyage  d'Italie,  qu'on  a  trouvé  au  palais  ducal  de 
Venise  «  des  cadenas  et  divers  ferrements  dont  cet  horrible  monstre 
bouclait  ses  concubines  ».  Et  quand  le  président  de  Brosses  visita  le 
petit  arsenal  du  palais  des  doges,  il  consigna  cette  observation  humo- 
ristique :  «  C'est  aussi  là  qu'est  un  cadenas  célèbre,  dont  jadis 
certain  tyran  de  Padoue  se  servait  pour  mettre  en  sûreté  l'honneur 
de  sa  femme.  Il  fallait  que  cette  femme  eût  bien  de  l'honneur,  car 
la  serrure  est  diablement  large  !  »  (De  Brosses,  lettre  XVI.)  En 
France,  la  ceinture  de  chasteté  eut  quelque  peine  à  s'acclimater, 
Sous  Henri  II,  au  dire  de  Brantôme,  «  un  certain  quincaillier  apporta, 
à  la  foire  de  Saint-Germain,  une  douzaine  de  certains  engins  pour 
brider  le  cas  des  femmes.  On  dit  qu'il  y  eut  cinq  ou  six  maris 
jaloux  fâcheux  qui  en  achetèrent  et  en  bridèrent  leurs  femmes  de 
telle  façon  qu'elles  purent  bien  dire  :  «  Adieu,  bon  temps.  »  Mais 
quelques  honnêtes  gentilshommes  de  la  cour  menacèrent  le  quin- 
caillier des  pires  traitements  <c  s'il   se  mêlait  jamais  de  porter  de 


l44  L'ŒUVRE  DE  NICOLAS  CHORIER 

Octavia.  —  Que  dut  se  dire  en  elle-même  la  nouvelle 
mariée? 

Tri. lia.  —  Ce  que  tu  te  diras  en  toi-même  avant 
quelques  jours,  car  on  fabrique  aussi  pour  toi  un  ins- 
trument de  ce  genre. 

Octavia.  —  J'ignorais  ce  que  machinait  Caviceo,  lors- 
qu'il me  disait,  de  la  ceinture  de  chasteté,  que  c'était  la 
meilleure  protectrice  de  la  vertu  des  honnêtes  femmes, 
qu'il  me  demandait  si  je  voudrais  en  revêtir  une  et  que 
ma  mère  m'en  donnait  le  conseil. 

Tullia.  —  «  Que  faut-il  que  je  fasse"?  demanda  Giulia, 
pendant  que  son  mari  soulevait  les  couvertures  du  lit. 
—  Mets  l'un  de  tes  pieds,  lui  dit-il,  entre  ces  deux  chaî- 
neltes-là  et   l'autre    entre   celles-ci.   »    Les    deux    pieds 


telles  ravauderies  ».  Et  depuis  onc  n'en  fut  parlé.  Et  cependant  des 
documents  indiscutables  nous  démontrent  que  des  appareils  indis- 
crets et  tyranniques  de  ce  genre  furent  imaginés,  fabriqués  et 
employés.  Le  musée  de  Cluny  possède  deux  ceintures  de  chasteté  : 
l'une  serait,  d'après  une  tradition,  celle  dont  Henri  II  revêtait  Cathe- 
rine  de  Médicis.  Légende  bien  improbable,  car  la  ceinture  est  de 
dimensions  trop  exiguës  pour  avoir  pu  s'adapter  au  riche  embon- 
point de  la  reine.  La  deuxième  qui  défie,  postérieurement  comme 
antérieurement,  les  tentatives  les  plus  audacieuses,  décèle,  par  le 
fait  même,  son  origine  italienne.  Elle  fut,  en  effet,  rapportée  d'Italie 
par  Mérimée.  —  D'autre  part,  nous  possédons  le  Plaidoyer  de  Frey- 
dier,  avocat  à  Nîmes,  contre  l'introduction  des  cadenas  ou  cein- 
tures de  chasteté  (A  Montpellier,  1750)  :  ce  plaidoyer  fut  prononcé  en 
faveur  de  la  malheureuse  demoiselle  Lajon,  que  son  amant,  le  sieur 
Berlhe,  forçait  à  se  laisser  cadenasser.  — '  Et  un  policier  du  dix- 
huitième  siècle  constatait  que  «  dans  l'attirail  d'un  cabinet  de  toi- 
lette modèle  d'une  petite  maison,  à  côté  de  philtres  et  d'élixirs,  de 
masques  et  de  pastilles,  on  trouve  des  ceintures  de  chasteté,  des 
masques  propres  à  tromper  la  surveillance  des  jaloux  ».  (Peuchet, 
Mémoires  tirés  des  archives  de  la  police  de  Paris,  t.  II,  p.  3io.) 
Enfin,  cette  invention  nous  a  valu  un  joli  conte  en  vers,  Le  Cadenas, 
adressé  par  Voltaire,  âgé  de  vingt  ans,  à  une  dame  contre  laquelle 
son  mari  avait  pris  cette  étrange  précaution.  Ce  poème  fut  imprimé 
pour  la  première  fois  en  172/1. 


VOLUPTÉS  l45 

placés,  il  relève  la  ceinture  par  en  haut,  ajuste  la  grille 
devant  la  fente,  entoure  de  la  ceinture  la  partie  infé- 
rieure du  torse,  au-dessus  des  reins,  et  ferme  la  serrure 
à  clef.  «  Maintenant  ta  pudicité  est  à  l'abri,  dit-il;  tout 
va  bien.  »  Il  lui  demanda  de  se  lever  nue,  de  sortir  du 
lit,  de  marcher;  elle  se  lève  comme  il  le  lui  ordonne, 
sort  du  lit  et  fait  quelques  pas;  elle  ne  marche  pas,  dit- 
elle,  aussi  facilement  qu'auparavant,  forcée  qu'elle  est 
d'écarter  les  jambes  à  cause  de  la  grandeur  de  la  grille. 
«  Tu  t'y  habitueras,  dit  Giocondo  ;  cette  gêne  n'a  rien  de 
bien  surprenant,  étant  nouvelle  pour  toi.  »  Il  lui  ordonne 
alors  de  se  coucher  par  terre,  à  plat  ventre,  et  regarde 
avec  admiration  son  dos,  ses  fesses,  pendant  qu'elle  est 
ainsi  allongée,  car  on  dit  que  la  Nature  l'a  façonnée  et 
polie  à  l'équerre.  Il  essaie  si  l'on  peut  introduire  le 
doigt  ou  quoi  que  ce  soit  par  l'ouverture,  y  fourre  le 
sien  lui-même  et  sent  que  c'est  impossible.  «  Tout  est  en 
sûreté,  »  dit-il.  Aussitôt  il  va  trouver  Sempronia.  «Main- 
tenant, maîtresse,  dit-il,  j'ai  deux  clefs  à  t'offrir.  »  —  «  Je 
les  accepte  très  volontiers  »,  répond  Sempronia;  et  les 
chevaux  lancés,  ils  arrivent  tous  deux  en  grande  vitesse 
au  comble  du  bonheur.  La  chose  achevée  :  «  Je  te  rends, 
dit  Sempronia,  cette  clef  qui  va  si  bien  à  ma  serrure; 
donne-moi  l'autre.  — La  voici,  dit  Giocondo;  prends-la. 
—  Maintenant,  ajoute  Sempronia,  écoute  quelle  est  ma 
volonté.  Je  veux  que  tu  n'aies  affaire  à  Giulia  qu'unique- 
ment en  vue  d'avoir  des  enfants  et  que  ce  soit  avec  moi 
que  tu  prennes  tous  tes  plaisirs.  Je  veux  que  vis-à-vis 
d'elle  tu  sois  un  mari,  vis-à-vis  de  moi  un  amant,  un 
amoureux.  Je  ne  te  rendrai  donc  cette  clef  que  tous  les 
quinze  jours,  et  encore  après  que  tu  t'en  seras  servi  une 
fois  ou  deux.  Je  ne  veux  pas,  en  effet,  que  Giulia  sache 
ce  que  tu  peux  faire  en  ce  genre  d'escrime,  quelle  est  la 
solidité  de  tes  reins,  la  vigueur  de  tes  muscles.  J'entends 

10 


l46  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    GHORIER 

de   plus   qu'elle   soit  dans  la  persuasion  que   tous  les 

maris  en  agissent  de  même  avec  leurs  femmes.  Je  prierai 

Teresia,   mon    amie,   de    lui    parler    et    d'assoupir    ou 

d'éteindre   ses  feux   par  de   bonnes   remontrances.    Si, 

comme  tu  l'as  fail  jusqu'à  présent,  tu  continues  à  m'ai- 

n 
mer,  à  m'obéir,  tu  auras  en  moi  une  madresse  zeleepour 

toi  au  delà  de  tes  désirs;  sinon  une  ennemie  acharnée. 
Tu  sais  que  les  femmes  adorent  ou  haïssent,  qu'il  n'y  a 
pas  de  milieu.  —  J'accepte  ces  conditions,  répond  Gio- 
condo;  quel  homme  peut  être  plus  heureux  que  moi, 
comblé  que  je  suis  de  voluptés  par  la  plus  belle  comme 
par  la  plus  noble  des  femmes,  en  même  temps  que  ma 
charmante  épouse  me  produira  des  enfants?  Je  te  la 
donne,  je  la  mets  à  ta  discrétion  ;  si  tu  l'exiges,  je  ne 
coucherai  pas  avec  elle,  de  peur  qu'à  mon  contact, 
ardente  et  vive  comme  elle  est,  dans  toute  la  vigueur  de 
la  jeunesse,  elle  ne  vienne  à  s'enflammer  de  désirs.  -— 
Loin  de  moi  l'idée  de  faire  cet  outrage  à  votre  lit  conju- 
gal !  s'écrie  Sempronia.  Quand  tu  la  verras  se  consumer, 
fais  que  je  le  sache;  grâce  à  Térésia,  qui  est  toute  à  ma 
disposition,  l'incendie  s'éteindra.  Que  ta  femme  te  serve 
seulement  à  t'enflammer  pour  moi,  comme  tout  à 
l'heure.  »  C'est  ainsi  qu'elle  refuse  l'époux  à  l'épouse  et 
qu'elle  veut  avoir  Giocondo  pour  soi  toute  seule,  quoique 
solidement  attaché  ailleurs  par  les  liens  du  mariage. 

Octavia.  —  Elle  te  le  refuse  aussi  à  toi,  je  pense? 

Tullia.  —  Oui,  et  pour  que  je  n'eusse  pas  à  me 
plaindre  d'avoir  été  jouée  par  elle,  à  Giocondo  elle  a 
substitué  Lampridio.  Lampridio  était  un  de  ces  anacho- 
rètes qui  fuient  même  l'aspect  des  hommes;  mais,  comme 
il  ne  se  trouvait  encore  enchaîné  par  aucun  lien,  il 
demanda  un  congé  et  regagna  en  transfuge  sa  patrie  et 
ses  foyers.  Il  est  possesseur  d'une  immense  fortune; 
toutefois,    parmi    ses   concitoyens,   il   a  une   mauvaise 


VOLUPTÉS  l/J7 

renommée,  par  suite  de  son  changement  de  condition. 
Aussi,  quoique  honnête  homme,  noble,  riche  et  jeune,  il 
a  vainement  essayé  de  se  marier  avec  Lucidia  d'abord, 
puis  avec  Livia,  deux  nobles  jeunes  fdles.  Outré  de  cet 
affront,  qui  lui  a  été  jusqu'au  cœur,  il  a  rejeté  toute 
espérance  et  toute  idée  de  mariage.  Ton  père,  qui  à  cette 
époque  rentrait  de  l'exil,  lui  donna  l'hospitalité  chez  lui, 
à  litre  d'ami  et  de  parent.  Moi,  qui  vais  si  fréquemment 
chez  vous,  j'eus  maintes  fois  l'occasion  de  lui  parler  : 
insensiblement,  il  fut  amené  à  me  complimenter  de  mon 
esprit;  il  disait  que  Callias  était  un  homme  heureux  et 
que,  pour  lui,  si  les  destins  favorables  lui  donnaient  une 
maîtresse  telle  que  moi,  il  n'aurait  rien  à  envier  à  la 
félicité  des  dieux.  Sempronia  m'exhortait  à  le  faire 
accoucher  de  son  amour  naissant  en  usant  de  bonne 
grâce,  de  tendres  propos  et  de  càlineries.  —  «  Si  tu 
parviens,  me  disait-elle,  à  incendier  Lampridio  de  ton 
amour,  rien  ne  pourra  plus  l'arracher  de  toi  ;  la  mort 
seule  sera  capable  de  te  l'enlever.  Tu  sais  quelle  est  sa 
constance,  son  opiniâtreté;  il  poursuit  de  son  ressenti- 
ment tous  ses  parents,  tous  ses  proches;  pour  sûr  il 
détournera  la  plus  grande  partie  de  sa  fortune  en  faveur 
de  ta  famille.  »  Que  te  dirais-je  encore?  La  femme  qui  se 
sait  adorée  aura  toujours  grand'peine  à  ne  pas  aimer 
qui  l'aime.  J'aime  Lampridio,  et,  peu  de  temps  après, 
nous  arrêtâmes  ces  conditions,  avec  l'aide  de  Sempronia 
qui  trama  tout  fort  industrieusement  :  Lampridio  ferait, 
par  un  acte  public,  donation  à  Callias  d'une  partie  de  ses 
biens,  et  il  était  en  outre  convenu  que  s'il  mourait  sans 
testament,  Callias  serait  son  héritier;  moi,  par  un  con- 
trat signé  de  sa  propre  main,  je  lui  donnerais  sur  moi 
plein  pouvoir,  sans  être  pourtant  tenue  à  rien  avant  que 
la  convention  avec  Callias  ne  fût  conclue.  A  quelques 
jours  de  là,  du  consentement  des  intéressés  et  au  Grand 


l48  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

plaisir  tle  Sempronia,  tout  fut  couché  par  écrit.  Le  même 
jour,  avant  que  Lampridio  ne  dît  adieu  à  votre  foyer, 
j'allai  voir  Sempronia,  dans  une  toilette  qui  ajoutait  à 
mes  charmes  des  beautés  nouvelles.  Lampridio  survint 
et,  se  prosternant  aussitôt  à  mes  genoux  :  «  Je  vous 
adore,  déesse,  me  dit-il,  et  certes  vous  serez  toujours 
une  déesse  pour  moi.  Souffrez  qu'un  mortel  jouisse  de 
votre  divine  beauté.  J'ai  tenu  mes  promesses,  à  vous  de 
tenir  les  vôtres.  —  Elle  les  tiendra,  répartit  Sempronia, 
soyez  heureux  tous  deux;  vous  pouvez  suffire  l'un  l'autre 
à  votre  mutuelle  félicité,  si  vous  savez  où  est  votre  bon- 
heur. Sur  ce,  faites  ce  que  vous  avez  à  faire.  »  Elle  sor- 
tit, ces  paroles  dites,  et  ferma  la  porte. 

Octavia.  —  Que  fit  Lampridio  ? 

Tullia.  —  Il  se  lève  aussitôt,  me  donne  un  baiser,  me 
caresse  les  seins  et,  malgré  ma  résistance  de  femme  qui 
voulait  se  laisser  vaincre,  me  jette  sur  le  lit.  «  Laissez- 
moi,  laissez-moi,  finissez,  finissez!  m'écriai-je;  vous  me 
perdez.  Oserai-je  après  lever  les  yeux,  regarder  le  ciel? 
Voulez-vous  me  déshonorer?  »  De  ses  baisers  il  me 
ferme  la  bouche...  Jamais  la  bienfaisante  Vénus  n'avait 
fait  pleuvoir  dans  mon  jardin  une  plus  copieuse  rosée. 
Je  meurs  encore  de  plaisir,  mon  Octavia,  lorsque  je  nie 
souviens  de  cette  heure  dont  les  jouissances  ont  surpassé 
celles  de  tous  les  jours  de  ma  vie.  Lampridio  n'en  tomba 
pas  pour  si  peu  en  défaillance. 

Octavia.  —  Assurément,  tu  possèdes  un  Hercule, 
comme  tu  dis;  pas  un  des  autres  hommes  ne  lui  res- 
semble. 

Tullia.  —  11  recommence  encore.  Sans  doute,  me 
l'avouai-je  ingénument,  cet  homme-là  va  d'assaut  en 
assaut.  Une  seule  fois,  comme  je  te  l'ai  conté,  Callias 
avait  couru  chez  moi  deux  milles  d'une  haleine.  Celui-ci 
en  courait  (rois,  ce  à  quoi,  je  pense,  bien  peu  parvien- 


voluptés  r4g 

nent,  parmi  les  plus  chers  à  Vénus.  J'étais  en  feu.  Il 
m'applique  un  baiser.  «  Maintenant,  je  me  sens  aimé  de 
toi,  ma  souveraine,  dit-il  ;  va  donc.  —  Que  ferais-je  ? 
répondis-je;  je  suis  folle.  »  Au  même  instant  mes  yeux 
égarés  se  ferment,  mon  âme  défaille  et  je  me  sens 
mourir.  Nous  tombons  pâmés  dans  les  bras  l'un  de 
l'autre. 

Octavi.v.  —  Ton  récit  rendrait  Vesta  plus  lascive  que 
ne  le  sont  les  passereaux  consacrés  à  Vénus. 

Tullia.  —  En  se  retirant,  Lampridio  m'embrasse,  me 
promettant  pour  bientôt  un  nouveau  combat.  «  Quel 
jugement,  dit-il,  porteriez-vous  de  moi  si,  rencontrant 
en  vous  un  si  vigoureux  émule,  je  me  montrais  athlète 
sans  courage  ?  »  Mais  lorsque  je  voulus  me  lever,  je 
m'aperças  que  je  défaillais  de  lassitude.  Il  me  fallut  son 
aide  pour  me  mettre  sur  pied  et,  quels  que  fussent  mes 
efforts,  je  ne  pus  m'empècher  de  retomber  sur  le  bord  du 
lit.  —  «  Hélas  !  m'écriai-je,  vous  avez  épuisé  toutes  mes 
forces  avec  vos  folles  extravagances,  Lampridio.  Com- 
ment faire"?  Je  ne  pourrai  jamais  rentrer  chez  moi.  — 
Prenez  quelque  repos,  ma  déesse,  répondit-il,  et  faites 
un  petit  somme,  si  vous  pouvez.  Pour  moi,  je  suis  tou- 
jours dispos  et  joyeux.  Pourquoi  non,  moi  qui  viens  de 
satisfaire  ma  passion  avec  vous,  femme  d'une  beauté 
céleste  et  plus  charmante  que  Vénus?  Je  m'éloigne;  repo- 
sez. »  Comme  il  achevait  ces  paroles,  Sempronia  arrive 
en  riant  et  en  fredonnant  je  ne  sais  quels  couplets  libres 
et  gras.  —  «  Comment  avez-vous  scellé  le  pacte  entre 
vous?  dit-elle.  Combien  vous  êtes-vous  ingurgité  l'un 
l'autre  de  bonheur?  Comment  cela  va-t-il?  —  Pour  moi, 
j'en  suis  morte,  répondis-je,  en  essuyant  quelques  larmes 
qui  coulaient  malgré  moi.  —  Vous  pleurez,  madame? 
demanda  Lampridio;  je  vous  appartiens  ;  vengez-vous 
comme  vous  le  voudrez  de  l'insolent  qui  s'est  plongé 


l50  L'ŒUVRE  DE  .NICOLAS  CHORIER 

dans  vos  délices.  —  Cessez,  dit  Sempronia;  l'avez-vous 
trouvée  aimable?  vous  a-l-elle  bien  rassasié  de  plaisir? 
—  Jamais  homme  n'a  élé  plus  heureux  que  moi,  répon- 
dit-il; toutes  les  voluptés  que  j'aie  jamais  pu  rêver, 
celles  même  que  je  puis  à  peine  concevoir,  je  les  ai  trou- 
vées avec  elle.  —  Mais  toi,  Tullia,  parle  donc,  dit  Sempro- 
nia en  se  tournant  vers  moi  ;  tes  sens  y  ont-ils  aussi 
trouvé  leur  compte?  Lampridio  a-t-il  été  de  ton  goût  ?  — 
Oui,  certes,  répondis-je,  au  point  que  désormais  je  ne 
puisse  rien  désirer  de  meilleur  et  de  plus  doux.  Mais, 
malheureuse  que  je  suis,  il  a  rompu  mes  membres 
de  fatigue  ;  à  peine  pourrais-je  faire  trois  pas,  tant  j'ai 
les  reins  brisés.  —  Que  tu  es  malheureuse  !  ah  !  ah  !  dit 
Sempronia.  Mais  allez-vous-en,  Lampridio. —  Je  ne  m'en 
vais,  répondit-il,  que  si  Tullia  me  pardonne,  si  elle  jure, 
en  votre  présence,  de  m'aimer.  —  Je  vous  pardonne, 
répliquai-je,  et  je  vous  aime  éperdument,  vous  qui,  de 
cette  haute  réputation  d'honnêteté  dont  je  m'enorgueillis- 
sais m'avez  fait  déchoir  en  cet  opprobre  qui  me  couvre 
maintenant  de  confusion.  »  Après  m'avoir  donné  un  bai- 
ser, il  s'éloigna;  Sempronia  le  suivit.  —  «  Un  mot,  s'il 
vous  plaît,  reprit-elle  ;  arrêtez  un  moment.  Ce  que  nous 
pourrons  nous  dire  l'un  et  l'autre  ne  parviendra  pas  aux 
oreilles  de  Tullia.  Parlez  franchement.  Avez-vous  trouvé 
chez  elle  les  jouissances  que  vous  espériez  ?  —  J'en  ai 
trouvé,  répondit-il,  de  bien  plus  grandes  que  je  ne 
croyais.  Divine  est  la  beauté  de  Tullia,  divine  sa  conver- 
sation ;  ses  trésors  sont  divins.  Quelles  grâces  ai-je  à  vous 
rendre  pour  m'avoir  fait  ce  présent,  qui  me  transporte 
jusqu'au  ciel  !  Mais,  je  vous  en  prie,  obtenez  qu'avant 
que  le  jour  ne  finisse  elle  me  permette  de  me  rassasier 
de  ses  embrassemenls.  —  Il  ne  faut  pas  vous  rassasier, 
répartit  Sempronia;  ce  n'est  ni  votre  affaire  ni  la  sienne 
que  vous  preniez  jamais  l'un  de  l'autre  aucune  satiété. — 


VOLUPTES  101 

Je  me  suis  exprimé  sottement,  répondit-il  ;  mais  vous 
comprenez  bien  ce  que  je  voulais  dire.  —  Je  vous  la  gar- 
derai dans  ce  cabinet  jusqu'au  crépuscule,  dit  Sempro- 
nia; son  mari  doit  souper  ce  soir  avec  nous.  Demain, 
quand  vous  aurez  transporté  chez  eux  vos  pénates,  vous 
aurez  accès  plus  librement  près  d'elle,  ce  qui  vous  sera 
commode  et  agréable  autant  à  l'un  qu'à  l'autre.  Prenez 
soin  de  votre  santé.  —  J'en  aurai  soin,  »  répondit-il,  et  il 
partit.  De  retour  près  de  moi,  Sempronia  me  rapporte  la 
conversation  qu'elle  vient  d'avoir  avec  Lampridio;  elle 
me  demande  aussi  comment  cela  s'était  passé  pour  moi  : 
je  le  lui  raconte  ;  je  me  plains  d'éprouver  une  accablante 
fatigue.  —  «  Je  vais  tout  de  suite,  me  dit-elle,  réparer 
tes  forces  épuisées  par  un  tel  labeur  ;  un  copieux  goûter 
cl  quelque  peu  de  repos  vont  te  les  restaurer.  Laisse-toi 
aller  au  sommeil,  pendant  que  je  vais  trouver  Callias, 
qui  t'appelle  probablement,  je  le  présume,  pour  te  don- 
ner un  assaut.  Je  dirai  que  tu  as  la  migraine.  » 

Octavia.  —  Elle  disait  Callias,  mais  c'était  Giocondo. 

Tullia.  —  Giocondo,  ce  jour-là,  se  trouvait  à  la  cam- 
pagne ;  on  l'avait  envoyé  à  la  ferme.  A  peine  avais-je  vu 
le  sommeil  que  j'entends  je  ne  sais  quels  grincements  de 
la  porte  ;  elle  se  referme  et  je  vois  qu'on  m'apporte  un  goû- 
ter des  plus  délicieux.  —  «  Lève-toi,  me  dit  Sempronia  : 
ce  petit  repas  va  faire  disparaître  ton  mal  de  tête.  Allons.  » 
Je  mange,  je  bois  gaiment,  et  voilà  mes  forces  aussitôt 
revenues.  Je  me  jette  à  bas  du  lit,  j'embrasse  ma  chère 
Sempronia;  je  me  félicite  de  mon  heureux  sort.  Après 
une  absence  de  deux  heures,  Lampridio  revient  et  nous 
fait  le  plus  courtois  salut  :  quelques  domestiques  se 
trouvaient  là.  Dès  qu'ils  se  furent  retirés,  il  se  répandit 
en  éloges  et  en  actions  de  grâces  à  mon  égard,  mais 
Sempronia  lui  coupa  la  parole  :  —  «  Il  nous  faut  songer, 
dit-elle,  aux  voies  et  moyens  à  prendre  pour  vivre  heu- 


102  L  Œl'VRK  DE  NICOLAS  CHORIER 

reux  et  en  sécurité.  Prenez  garde  d'offusquer  les  yeux 
de  Callias.  Quelle  calamité  menacerait  votre  tète,  à  l'un 
comme  à  l'autre,  s'il  venait  à  subodorer  quelque  chose  de 
vos  affaires  !  — Je  ne  crains  rien  de  lui,  répondit  Lampri- 
dio,  ni  pour  moi  ni  pour  ma  reine,  quand  il  serait  le  plus 
perspicace  des  hommes,  si  elle  veut  se  conduire  d'après 
mes  prescriptions.  —  Je  veux  entièrement,  répartis-je,  me 
gouverner  d'après  votre  volonté;  dès  aujourd'hui  vous 
avez  en  votre  pouvoir  l'àme  de  Tullia.  —  D'abord,  con- 
tinua-t-il,  je  connais  le  caractère  de  Callias.  Il  n'est  ni 
bon  ni  méchant;  mais  il  peut  facilement  devenir  l'un  ou 
l'autre.  Avant  peu  île  jours,  je  vous  le  promets,  madame, 
il  sera  on  ne  peut  plus  ami  et  familier  avec  moi.  Je  sau- 
rai tirer  de  lui  jusqu'à  ses  plus  secrètes  pensées.  Repo- 
sez-vous, pour  le  reste,  sur  mon  savoir-faire.  Ce  qui  vous 
resarde  principalement,  c'est  qu'il  ne  lise  ni  dans  vos 
yeux,  ni  sur  votre  bouche,  ni  dans  un  geste,  quoi  que  ce 
soit  qui  décèle  et  indique  notre  mutuel  amour.  J'aurai  à 
vous  donner  des  conseils  de  divers  genres,  parfois  de 
très  pénibles,  quand  je  verrai  qu'il  s'agira  de  votre  inté- 
rêt et  du  mien,  de  votre  salut,  de  sauvegarder  nos 
amours.  Du  rôle  que  vous  remplirez  dans  cette  comédie 
dépendent  et  notre  existence  et  notre  félicité.  —  N'ayez 
rien  à  craindre  de  moi,  répondis-je.  —  Serez-vous  tou- 
jours pleine  de  prudence  et  de  soumission  ?  demanda- 
t-il.  Je  vais  le  savoir  à  l'instant  :  je  vous  demande  un 
baiser.  —  Voici,  répondis-je.  —  Un  baiser  sur  la  bouche 
et  non  un  simple  baiser.  —  Voilà,  fis-je.  —  Je  vous 
demande  de  me  prendre  dans  vos  bras.  —  Je  vous  le 
permets.  —  Je  vous  demande  la  suprême  jouissance.  » 
Je  me  tus  alors.  «  Vous  vous  taisez,  reprit-il,  chère  maî- 
tresse ?  Vous  me  refusez  ce  bonheur  ?  —  Usez  donc  de 
votre  droit,  nigaud  !  répartit  Sempronia  ;  voulez-vous 
que  de  ses  mains  elle  vous  mette  en  selle  ?  Je  vais  rester 


VOLUPTÉS  l53 

là  près  de  la  porte;  car  les  domestiques,  sachant  que 
vous  êtes  ici,  méchants  et  hargneux  comme  ils  sont  tous, 
s'étonneraient  que  je  vous  laisse  seul  avec  Tullia.  » 
Cependant  il  me  pressait  et,  dès  qu'il  nous  vit  un  peu 
loin  des  regards  de  Sempronia  :  «  Que  craignez-vous? 
me  dit-il  ;  Sempronia  monte  la  garde.  »  Il  me  pousse  de 
force  sur  le  lit  et  m'entreprend.  «  Maintenant,  vous  allez 
montrer  si  vous  m'aimez,  dit-il.  — En  doutez-vous?  lui 
demandai-je  ;  doutez-vous  que  je  vous  aime,  maintenant 
que  me  voici  livrée  toute  à  votre  passion  ?  —  Acquittez- 
vous  donc  de  votre  partie  dignement  et  vaillamment, 
dit-il.  —  Je  saurai  m'en  acquitter,  »  répondis-je.  Alors 
il  commence  à  chevaucher  habilement,  mais  il  mettait 
tous  ses  efforts,  toute  son  activité  opiniâtre  à  favoriser 
chez  moi  la  sensation  naissante,  et  bientôt  je  sentis 
s'entr'ouvrir  dans  mes  reins  la  fontaine  de  Vénus.  «  Vite, 
vite  !  s'écrie  Sempronia;  voici  que  j'entends  Callias  venir 
par  ici.  »  Je  désarçonne  en  hâte  mon  cavalier.  Un 
moment  après,  —  «  Ce  n'est  rien,  dit  Sempronia.  Je  ne 
sais  quelle  voix  avait  abusé  mes  oreilles.  »  Plus  vite  que 
la  parole,  Lampridio  recommence  la  lutte.  —  «  Tu  m'as- 
sassines, disais-je  :  attends  un  peu.  Mon  àme  s'échappe; 
je  vais  appeler  Sempronia.  »  Imperturbable,  il  provo- 
quait chez  moi  de  nouvelles  ardeurs;  et  si  Sempronia, 
en  s'avançant  vers  nous,  n'avait  abrégé  la  bataille,  son 
inépuisable  lubricité  se  fût  encore  donné  carrière. 
«  Assez  joué,  dit-elle,  je  crains,  non  les  embûches  des 
hommes,  mais  celles  de  la  Fortune.  »  Sempronia  mit 
tous  ses  soins  à  ce  que  rien,  dans  mes  vêtements  chiffon- 
nés, mes  cheveux  emmêlés  et  tout  le  reste  de  ma  toilette, 
ne  me  reprochât  à  moi-même  mon  licencieux  délit.  «  Je 
vous  souhaite,  Lampridio,  continua-t-elle,  d'avoir  un 
cheval  aussi  rapide  que  vous  êtes  vous-même  un  bon,  un 
excellent  coureur.  —  Non  pas  un  coureur,  répondit-il, 


[04  L  ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

mais  un  esclave,  esclave  du  fond  du  cœur;  et  celle  qui 
m'a  porté  au  comble  de  la  volupté  est  pour  moi  une  maî- 
tresse,  non  un  cheval.  »  Nos  premières  noces  furent 
donc  ainsi  célébrées  chez  Sempronia,  sous  ses  yeux  ;  elle 
réchauffa,  pour  ainsi  dire,  dans  son  sein,  nos  amours 
naissantes.  Je  lui  dois  mon  Lampridio,  qui  sera  le  lien 
aussi;  il  est  jeune,  généreux,  plein  d'urbanité,  de 
vigueur,  de  courage  ;  Hercule,  en  ce  genre  de  combat, 
ne  serait  pas  plus  fort  de  reins  et  de  muscles  ;  Énée  le 
lui  céderait  pour  la  largeur  de  la  poitrine  et  des  épaules, 
car  il  a  une  poitrine  ample  et  solide,  de  robustes  épaules, 
lionnes  à  ce  genre  de  travaux  dont  nous  sommes  le  prix 
et  la  récompense. 

Octavia.  —  Continue,  je  t'en  prie,  ma  Tullia,  de  me 
raconter  vos  histoires;  ton  récit  me  charme  merveilleu- 
sement. Conte-m'en  du  moins  les  principaux  chapitres  ; 
dis-moi  quel  il  fut  avec  toi  durant  les  premiers  jours. 

Tullia.  —  Tu  plaisantes,  mauvaise.  Avec  lui,  point  de 
différence  entre  les  premiers  jours  et  le  dernier;  il  est 
toujours  aussi  chaud,  aussi  ardent,  il  m'aime  avec  la 
même  fureur.  Ce  premier  jour,  nous  soupàmes  tous  deux 
avec  tes  parents,  chez  vous;  Callias  aussi  soupa.  Les 
conversations  qu'ils  eurent  ensemble,  il  n'importe  que  je 
te  les  dise.  Nous  rentrons  à  la  maison.  Callias  ne  fit  que 
de  me  parler  de  Lampridio  :  il  lui  reconnaissait  la  plus 
grande  politesse;  il  se  sentait  rapidement  porté  vers  lui 
d'une  sincère  amitié  :  c'était  un  jeune  homme  honnête  et 
mesuré,  rempli  d'esprit.  Bacchus  est  suivi  de  près  par 
Vénus.  Lorsqu'il  me  voit  quitter  ma  robe,  qu'il  aperçoit 
les  rondeurs  de  mes  seins  se  nonfler  hors  du  corsage  (la 
nuit  (Hait  avancée  et  nous  invitait  au  sommeil),  avant 
que  je  me  mette  au  lit,  il  me  prend  par  la  main  et  me 
mène  dans  ce  voluptueux  cabinet  qui  est  près  de  notre 
alcôve.  «  Cet  endroit  sera,  dit-il,  le  sanctuaire  de  Vénus 


VOLUPTES  I.)) 

et  des  Muses.  »  La  chose  achevée  :  «  Je  veux  maintenant, 
dit  Callias,  que  tu  conviennes  gaîment  avec  moi  de  nos 
projets  d'avenir,  ma  chère  maîtresse,  car  tu  seras  tou- 
jours ma  maîtresse.  —  Je  veux  tout  ce  que  tu  voudras, 
répondis-je  ;  ce  que  tu  m'ordonneras  de  ne  pas  vouloir, 
je  n'en  veux  aucunement.  Que  ce  soit  pour  moi  un  crime 
et  un  opprobre  d'avoir  d'autres  sentiments  que  les  tiens 
durant  tout  le  cours  de  ma  vie!  Que  désires-tu,  mon 
cher  maître,  obtenir  de  ton  esclave?  —  Certes,  dit-il,  je 
suis  bien  persuadé  que  tu  es  on  ne  peut  plus  honnête  et 
chaste,  quoique  l'on  dise  ordinairement  que  les  femmes 
lettrées  ne  sont  jamais  bien  chastes;  néanmoins  j'ai  peur 
pour  ta  vertu,  si  toi  et  moi  nous  ne  lui  venons  en  aide. 
—  Qu'ai-je  donc  fait,  quelle  faute  ai-je  commise  pour 
qu'il  te  vienne  à  l'idée  un  soupçon  pareil,  mon  cœur? 
demandai-je  ;  quelle  opinion  as-tu  de  moi?  Je  n'entends 
pourtant  pas  m'opposer  à  ce  que  tu  as  pu  résoudre.  — 
Je  veux,  reprit-il,  te  mettre  une  ceinture  de  chasteté;  si 
tu  es  vertueuse,  tu  ne  t'en  fâcheras  pas  ;  dans  le  cas  con- 
traire, tu  conviendras  que  c'est  avec  raison  que  je  suis 
porté*  à  agir  de  la  sorte.  —  Je  mettrai  tout  ce  que  tu  vou- 
dras, répliquai-je  ;  quoi  que  ce  soit,  je  serai  heureuse  de 
le  porter.  Je  n'existe  que  pour  toi,  je  ne  serai  femme  que 
pour  toi,  bien  volontiers,  isolée  de  tout  le  reste  du 
monde,  que  je  méprise  ou  que  je  déteste.  Je  ne  parlerai 
pas  à  Lampridio  ;  je  ne  le  regarderai  même  pas.  —  Ne 
fais  pas  cela,  s'écria-t-il ;  au  contraire,  je  veux  que  tu  en 
uses  avec  lui  familièrement,  quoique  honnêtement,  et 
que  ni  lui  ni  moi  nous  n'ayons  sujet  de  nous  plaindre  de 
toi;  lui,  si  tu  le  traitais  trop  rudement;  moi,  si  tu  lui 
faisais  trop  bonne  mine.  La  ceinture  de  chasteté  te  per- 
mettra de  vivre  en  pleine  liberté  avec  lui  et  me  donnera 
vis-à-vis  de  Lampridio  sécurité  entière.  »  A  l'aide  d'un 
ruban  de  soie  dont  il  m'entoura  le  corps  au-dessus  des 


IÔG  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

reins,  il  prit  alors  la  mesure,  à  la  grosseur  de  mon  corps, 
des  dimensions  que  devait  avoir  la  ceinture,  puis,  d'un 
autre  ruban  de  soie,  mesura  l'intervalle  de  mes  aines  à 
mes  reins.  Cela  fait  :  «  J'aurai  soin,  ajouta-t-il,  de  te 
montrer  ostensiblement  combien  je  t'estime.  Les  chaî- 
nettes, qui  doivent  être  recouvertes  de  velours  de  soie, 
seront  en  or  ;  l'ouverture  sera  en  or,  et  le  grillage,  en  or 
aussi,  sera  intérieurement  constellé  de  pierres  pré- 
cieuses. L'n  orfèvre,  le  plus  renommé  de  notre  ville,  à 
qui  j'ai  souvent  rendu  des  services,  va  s'appliquer  à  en 
faire  le  chef-d'œuvre  de  son  art.  Je  te  ferai  donc  honneur, 
tout  en  semblant  te  faire  injure.  »  Je  demande  dans  com- 
bien de  temps  cette  ceinture  peut  être  terminée.  «  Ce  sera 
fait  dans  une  quinzaine  »,  me  répond-il;  dans  l'inter- 
valle, il  me  demande  de  ne  pas  chercher  à  captiver  Lam- 
pridio  par  de  trop  fréquentes  conversations  ;  après,  j'en 
agirai  avec  lui  comme  bon  me  semblera.  Nous  allâmes 
nous  coucher,  et  cette  nuit-là  nous  fûmes  trois  fois  heu- 
reux. 

Octavia.  —  Tu  es  chère  à  Vénus,  toi  dont  en  si  peu  de 
temps  Vénus  a  favorisé  tant  de  jouissances.  Et  tu  as  pu, 
dans  de  pareilles  courses,  ne  pas  fléchir  sous  le  cava- 
lier? 

Tullia.  —  Certainement,  je  l'ai  pu.  Sempronia  vint  me 
voir  le  jour  suivant  :  je  rapportai  toute  l'affaire  à  Lam- 
pridio  qui  peu  de  temps  après  s'établit  chez  nous. 

Octavia.  —  Il  n'eut  pas  affaire  avec  toi  ce  jour-là? 

Tullia.  —  Ni  ce  jour-là,  ni  le  reste  de  la  quinzaine. 
Durant  ce  temps,  je  n'eus  avec  lui  aucune  conversation 
familière,  lorsque  nous  voyions  fixés  sur  nous  les  yeux 
de  Callias  ou  ceux  des  valets  qui  nous  observaient  par 
son  ordre  (...  D'un  vaurien  de  valet,  la  langue  est  la 
pire  chose...)  Tu  sais  quelle  est  la  méchanceté  et  la  per- 
versité de  ces  gens-là.  Mais  donne-moi  un  baiser;  je 


VOLUPTES  I07 

crois  voir  dans  ton  visage  je  ne  sais  quoi  des  traits  d'un 
noble  Français  qui,  à  Rome,  l'an  passé,  me  fit  honneur 
de  sa  catapulte,  sous  les  auspices  et  par  l'entremise  de 
Lampiïdio  ;  ses  trois  compagnons,  qui  l'aidèrent  à  la 
besogne  et  qui  suèrent  avec  moi,  tous  solides  et  robustes 
qu'ils  étaient,  ne  furent  pas  à  sa  hauteur. 

Octavia.  —  Quelle  monstruosité  entends-je  !  Tu  as  mis 
quatre  hommes  sur  les  dents,  toi  si  délicate,  si  jolie,  sans 
avoir  toi-même  les  reins  brisés  V 

Tullia.  —  Tu  le  sauras  plus  tard.  Mais  veux-tu  que  je 
finisse  le  récit  que  j'avais  commencé? 

Octavia.  —  Non  seulement  je  le  veux,  mais  je  t'en 
prie. 

Tullia.  —  Le  lendemain,  lorsque  Lampridio  vint 
s'installer  chez  nous,  Callias  dit  qu'il  avait  besoin  d'al- 
ler à  notre  domaine,  près  d'Ancône.  Tu  connais  les 
charmes,  la  magnificence  de  notre  villa.  Gomme  il  en 
parlait  à  dîner,  Lampridio  dit  qu'il  l'accompagnerait 
volontiers,  si  cela  lui  faisait  plaisir  ;  car  c'était  pour 
lui,  disait-il,  un  grand  bonheur  que  de  respirer 
librement  l'air  pur  de  la  campagne.  «  Rien  ne  pour- 
rait m'être  plus  agréable,  ajouta-t-il,  que  d'en  jouir 
avec  vous.  »  Ils  y  passèrent  sept  jours  de  suite  et  Callias 
s'habitua  si  bien  à  la  société  de  Lampridia  qu'aussitôt  il 
le  prit  pour  confident  de  tous  les  mouvements  de  son 
àme  et  de  ses  plus  secrètes  pensées.  Callias  vantait  mon 
esprit,  mes  manières,  ma  politesse  ;  il  disait  que  ce  en 
quoi  je  brillais  surtout  entre  toutes  les  femmes,  c'était  ma 
vertu.  —  «  Mais,  dit  Lampridio,  n'est-il  pas  aisé,  quand 
même  elle  ne  voudrait  pas  vivre  honnêtement,  ce  que  je 
suis  loin  de  souhaiter,  de  faire  qu'elle  ne  puisse  pas 
même  en  être  tentée?  Sans  doute,  en  ce  qui  touche  la 
chasteté,  on  peut  se  fier  à  sa  femme,   aux  servantes; 


I.">8  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

mais  une  bonne  serrure  est  plus  sûre.  Une  femme  peut 
vous  tromper,  les  domestiques  se  laissent  séduire;  une 
serrure  ne  trompe  ni  ne  se  laisse  corrompre.  —  Je  suis 
tout  à  fait  de  votre  avis,  dit  Callias,  et  Stefano,  l'orfèvre, 
me  fabrique  un  grillage  qui  doit  servir  de  défenses 
avancées  de  la  forteresse  de  ma  Tullia.  —  Vous  avez  fait 
sagement,  répondit  Lampridio,  de  charger  cet  orfèvre 
du  soin  de  \os  affaires.  A  vous  dire  vrai,  je  veux  et 
souhaite  rester  uni  avec  vous  d'un  lien  d'amitié  indisso- 
luble ;  mais  nous  sommes  tous  portés  au  soupçon,  et  je 
craignais,  si  je  venais  à  en  user  librement  avec  votre 
femme,  de  faire  naître  en  vous  quelque  défiance  i pour- 
rait-il en  être  autrement?  qui  vous  chagrinerait  et  me 
serait  odieuse,  à  moi.  Lorsque  vous  l'aurez  mise  sous 
clef,  nous  n'aurez  absolument  plus  rien  à  craindre,  à 
soupçonner.  Maintenant,  permettez-moi  de  rentrer  de- 
main à  la  ville;  je  reviendrai  après-demain.  Mon  notaire 
doit  me  donner  demain  des  lettres  de  Venise,  pour  une 
affaire  de  la  plus  haute  importance,  du  plus  grand  inté- 
rêt ;  en  m'occupant  de  mes  affaires,  je  fais  les  vôtres.  » 
Lampridio  revint  donc  le  dixième  jour,  chargé  par  Cal- 
lias de  presser  Stefano,  à  qui  il  avait  une  lettre  à  remettre 
ainsi  qu'à  moi.  —  «  Pour  que  vous  sachiez  bien,  lui  dit  Cal- 
lias, à  quel  point  je  suis  persuadé  d'avoir  en  vous  un  autre 
moi-même,  je  vous  confie  ce  que  j'ai  de  plus  secret  :  ma 
femme  ne  veut  pas  qu'aucun  homme  puisse  se  douter 
que  je  me  défie  de  sa  vertu;  je  dois,  en  effet,  en  être 
assez  assuré.  »  A  son  entrée  dans  ma  chambre.  Lam- 
pridio me  voit  entourée  dans  un  cercle  d'amies  :  parmi 
elles.  Sempronia  resplendissait  de  beauté  et  d'élégance. 
Il  les  salue  toutes  respectueusement,  me  remet  la  lettre 
de  Callias  et  me  dit  que  les  chaînettes  d'or  et  le  reste  de 
l'appareil  seraient  prêts  dans  trois  ou  quatre  jours. 
Lorsqu'il  revint,  Lampridio  nie  trouva  seule  avec  Sem- 


VOLUPTÉS  l59 

pronia.  —  «  Tout  va  bien,  madame,  dit-il;  sous  peu  de 
jours  voire  ceinturé  sera  confectionnée;  cette  porte  d'or, 
enrichie  de  pierreries,  dont  votre  pudicité  elle-même 
s'enorgueillit  d'être  défendue,  reluira,  éblouira  de  splen- 
deurs, au  devant  de  votre  jardin.  »  Il  nous  mit  ensuite 
l'objet  sous  les  yeux  par  une  description  pittoresque. 
«  Mais,  ajouta-t-il  sa  clef  n'était  pas  elle-même  mise 
sous  clef,  et  en  causant  de  choses  et  d'autres,  pour  rire, 
avec  l'orfèvre,  j'en  ai  pris  l'empreinte  sur  ce  morceau  de 
cire.  Maintenant,  comme  vous  le  souhaitez,  Sempronia, 
nous  coulerons  donc  des  jours  heureux.  »  Il  nous  ra- 
conte alors  par  quelle  adresse,  quelle  industrie,  il  s'est 
insinué  dans  l'étroite  amitié  de  Gallias,  au  point  qu'il  ne 
pourrait  exister,  en  fait  d'idées,  de  conjonction  plus 
parfaite.  —  «  Heureux  homme  que  vous  êtes  !  dit  Sem- 
pronia, grâce  à  cette  double  conjonction  en  dehors  de 
laquelle  il  n'y  a  pas  de  bonheur  dans  la  vie  :  conjonction 
d'idées  avec  Gallias  et  conjonction  corporelle  avec  Tullia. 
Heureux  ami,  heureux  amant  !  Vous  voilà  nanti  de  part 
et  d'autre  de  la  pleine  possession,  et  vous  pouvez  en 
jouir  sans  trouble.  Mais,  de  ces  deux  conjonctions, 
quelle  est  celle  qui  vous  semble  la  plus  douce?  —  Vous 
en  doutez?  dit-il;  demandez  à  Tullia.  —  Je  serais  une 
vaniteuse  et  une  sotte,  répondis-je,  si  je  prétendais  avoir 
vraiment  quelque  charme  et  si  je  disais  que  Lampridio 
peut  rencontrer  chez  moi  la  douceur  de  la  volupté.  —  Je 
l'ai  rencontrée,  répliqua-t-il  ;  que  mon  àme  devienne 
une  pierre  et  mon  cœur  d'airain  si,  hors  de  vos  embras- 
sements,  je  crois  pouvoir  recueillir  de  Vénus  de  plus 
savoureux  fruits  de  la  volupté  !  —  Faisons  trêve,  dit 
Sempronia,  aux  finesses  de  votre  galanterie  ;  le  souper 
nous  attend.  Je  coucherai  ce  soir  avec  toi,  ma  chère 
Tullia,  car  mon  mari  est  absent.  —  Et  qu'est-ce  que  vous 
voulez  faire  de  moi?  dit  Lampridio.  —  Je  ne  veux  certes 


l6o  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

pas  contrarier  vos  désirs,  répondit  Sempronia;  tout  ira 
bien.  » 

Octavia.  —  Et  Sempronia  coucha  dans  ton  lit,  Lampri- 
dio  entre  vous  deux?  Aurait-il  par  hasard  chevauché  des 
deux  côtés? 

Tullia.  —  Pas  du  tout.  Lorsque,  après  le  souper,  la 
nuit  avancée  nous  conseilla  d'aller  dormir,  Lampridio 
fut  conduit  à  sa  chambre.  Sempronia  s'était  d'elle-même 
revêtue  de  sa  ceinture  de  chasteté,  et  Victorio  en  avait 
emporté  la  clef  à  son  départ  pour  Vérone,  où  il  allait 
pour  un  procès,  s'étant  adjoint  Giocondo  comme  com- 
pagnon de  voyage.  Dès  la  première  veille,  ainsi  qu'il 
avait  été  convenu  entre  nous,  Lampridio  vint  nous 
trouver  et  se  glissa  dans  le  lit  par  la  ruelle  ;  c'était  le 
côté  où  je  me  trouvais.  —  «  Que  voulez-vous,  qui  êtes- 
vous?  m'écriai-je.  —  Je  suis  votre  serviteur,  madame,  » 
répondit-il,  en  m'appliquant  un  baiser.  «  Maintenant, 
enfin,  continua-t-il,  je  vais  pouvoir  jouir  de  toute  ta 
beauté.  »  Enfin,  pour  te  résumer  en  un  seul  mot  tous  les 
plaisirs  de  cette  nuit,  il  fit  faire  une  course  de  douze 
milles  à  mon  bidet,  presque  d'une  seule  traite. 

Octavia.  — ■  0  Vénus  !  qu'entends-je?  A  peine  Caviceo, 
en  toute  une  nuit,  peut  faire  trois  courses. 

Tullia.  —  Une  fois  ou  deux  Callias  avait  été  jusqu'au 
septième  mille,  achevai  sur  mon  bidet;  Giocondo  avait 
pu  aller  à  huit  ou  neuf  avec  Sempronia.  Mais  il  ne  faut 
pas  trop  t'émerveiller  de  Lampridio  :  il  a  dans  ses  reins 
une  inépuisable  force.  Tu  te  l'avoueras  toi-même,  la  nuit 
prochaine. 

Octavia.  —  Ma  mère  dormait-elle?  Participa-elle  à  vos 
ébats  et  à  vos  jeux? 

Tullia.  —  La  nuit  d'avant,  elle  avait  été  supérieure- 
ment ramonée.  Victorio,  cette  nuit-là,  l'avait  secouée  six 
fois,  avec   une   impétuosité  superbe,  et   déjà   trois   fois 


VOLUPTÉS  iGl 

dans  l'après-midi  Giocondo  l'avait  comblée  de  ses 
biens. 

Octavia.  —  Et  pendant  ce  temps,  qne  devenait  l'infor- 
tunée Giulia  ? 

Tri. ma.  —  Je  te  le  dirai  quand  tn  m'auras  appris  ce 
qu'il  advint  de  la  fortunée  Octavia,  après  qu'elle  eut 
perdu  son  pucelage.  J'ai  bien  peur  pour  toi  de  Théodore 

Octavia.  —  Tu  as  raison  de  me  le  rappeler.  Ah  ! 
ah  !  ah  ! 

Tullia. —  Tu  ris?  Tes  promesses  se  sont  évanouies,. 
sans  doute.  A  ta  virginité  perdue  ne  fut  rendu  aucun 
honneur,  pour  parler  comme  toi. 

Octavia.  —  Non,  mes  promesses  ne  furent  pas  empor- 
tées par  le  vent  ;  mais  la  douleur  devint  un  stimulant  de 
poignante  luxure  et  un  supplément  d'indicible  volupté, 
dont  je  n'ai  point  regret. 

Tullia. —  De  même  que  la  volupté  confine  à  la  dou- 
leur, ainsi  la  douleur  confine  à  la  volupté. 

Octavia.  —  Trois  jours  après  que  Caviceo  avait  couché 
avec  moi,  ma  mère  me  fit  ressouvenir  de  la  résolution 
et  de  l'engagement  pris  par  moi  entre  les  mains  de 
Théodore.  «  Tu  dois  des  obsèques  à  ta  virginité,  me  dit- 
elle,  tu  lui  dois  des  funérailles,  puisqu'elle  a  été  jusqu'à 
ce  jour  de  ta  vie  ta  digne  et  irréprochable  compagne.  —  Je 
m'en  souviens,  ma  mère,  répondis-je,  et  cette  obligation* 
que  vous  m'avez  fait  contracter,  je  l'acquitterai  quand 
vous  voudrez.  »  Quoi  de  plus  ?  Nous  allons  trouver 
Theodoro,  qui  nous  ordonne  de  revenir  dans  l'après- 
midi,  quand  le  soleil  commencera  à  s'incliner  vers  le 
couchant.  Nous  sommes  exactes.  Il  m'emmène  dans  une 
chapelle  intérieure  de  l'église  et,  les  portes  fermées,  le 
verrou  poussé  :  «  Vous  n'avez,  dit-il,  rien  à  craindre  icir 
ma  fille,  des  regards  importuns  ;  je  suis  le  supérieur  de 

1! 


lC)2  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

ce  couvent.  Nous  ferons  tout  en  pleine  sécurité.  »  Il 
entame  alors  un  long  discours,  destiné  à  me  raffermir 
et  à  m'endurcir  le  courage.  La  tète  basse,  pendant  qu'il 
parlait,  et  les  yeux  fixés  sur  le  sol,  je  me  préparai  si 
bien,  durant  sa  harangue,  à  subir  les  plus  cruelles  tor- 
tures que  s'il  m'avait  ordonné  de  mourir,  j'aurais 
marcbé  gaîment  au  trépas.  Vois,  ma  chère  Tullia,  avec 
quelle  habileté  il  avait  su  fasciner  ma  raison.  Aussitôt 
qu'il  me  voit  tout  à  fait  prête  à  ce  qu'il  voulait  :  «  Votre 
mère  elle-même,  ajoute-t-il,  va  vous  donner  l'exemple, 
dans  cet  austère  exercice  de  piété.  —  Il  n'en  est  aucune- 
ment besoin,  répliquai-je.  C'est  moi  qui  de  mon  plein 
gré  consentis  au  meurtre  de  ma  virginité,  cette  chose  si 
précieuse  ;  c'est  contre  moi  seule  qu'il  faut  tourner  votre 
courroux,  homme  vénérable.  —  Je  ne  souffrirai  pas, 
s'écria  ma  mère,  que  tu  supportes  seule  cette  punition  ; 
iuoi  aussi  j'ai  été  consentante  à  ce  meurtre.  » 

Tullia.  —  Le  beau  combat,  en  vérité  ! 

Octavia. —  C'est  bien,  dit  Théodore  Qui  de  vous  deux 
a  le  plus  ferme  courage,  je  le  saurai  bientôt.  Apprêtez- 
vous,  Sempronia.  —  Prête-moi  ton  assistance,  ma  fille,  nie 
dit  ma  mère,  pour  que  je  m'acquitte  au  plus  vite  de  ce 
pieux  devoir.  »  Je  lui  détache  son  jupon,  sa  tunique,  sa 
robe;  elle  se  retrousse  elle-même  la  chemise  au-dessus 
des  reins,  et  se  mettant  à  genoux  devant  l'autel  :  — 
«  N'épargnez  pas  mon  impudique  chair,  saint  homme, 
dit-elle  ;  purifiez  par  des  coups  le  champ  de  ma  lubri- 
cité. —  Passez-moi  donc  l'instrument  de  piété,  dit 
Theodoro.  —  Contre  ma  coutume,  répond-elle,  je  l'ai 
oublié  dans  la  poche  de  ma  jupe.  »  Pendant  qu'elle 
cherche  à  l'en  retirer,  qu'elle  allonge  le  corps  et  se 
tourne  vers  la  gauche,  je  puis  parcourir  la  forme  élé- 
gante du  bas  de  son  corps,  j'aperçois  des  fesses  d'une 
extrême  blancheur,  rondes,  relevées,  faites  pour  Vénus; 


VOLUPTÉS  i63 

(les    jambes    grosses,  bien    lisses.  La  Nature  n'a  rien 
modelé  de  plus  parfait,  de  plus  beau. 

Tullia.  —  Tu  ne  dis  rien  du  bon  endroit. 

Octavia.  —  Je  me  tenais  en  arrière,  de  sorte  que  j'eus 
à  peine  la  possibilité  de  le  voir  ;  je  le  vis  pourtant.  Theo- 
doro  prend  en  main  le  fouet  et  lui  dit  d'avoir  bon  cou- 
rage. Alors,  murmurant  je  ne  sais  quelles  paroles  consa- 
crées, comme  s'il  chantait  un  chant  funèbre,  il  lui 
accable  de  coups  les  reins,  les  fesses  et  les  mollets.  Pen- 
dant une  petite  trêve  qu'il  lui  accorde  :  «  Fléchissez  le 
corps,  lui  dit-il,  courbez-vous  le  plus  bas  que  vous  pour- 
rez, afin  de  recevoir  aussi,  en  cet  endroit  que  la  loi  con- 
jugale vous  force  de  laisser  polluer,  le  châtiment  que 
vous  méritez.  »  A  ce  moment  une  grêle  de  cinglons  s'abat- 
tit. —  «  Holà  !  holà  !  holà  !  je  défaille  !  s'écrie-t-elle  ; 
arrêtez  un  peu.  Vous  frappez  plus  fort  que  je  ne  puis 
l'endurer.  —  Vous  êtes  folle,  Sempronia,  »  répartit 
Theodoro,  et  il  recommence  l'impitoyable  flagellation  ; 
elle  fond  en  larmes,  en  gémissements,  mais  cependant 
reste  immobile.  «  Tournez-moi  le  devant  maintenant,  » 
dit  Theodoro  ;  elle  obéit  et,  relevant  sa  chemise  au- 
dessus  du  nombril,  découvre  son  ventre,  ses  cuisses, 
toute  la  partie  antérieure  du  corps.  Je  regardais,  remplie 
d'étonnement,  lorsque,  changeant  de  place,  le  bienheu- 
reux bourreau  passe  à  la  droite  de  la  malheureuse. 

Tullia.  —  Le  bourreau  bon  à  mettre  en  pièces,  veux- 
tu  dire.  Que  voulait-il  de  plus,  pour  aiguiser  encore 
davantage  sa  sauvage  cruauté? 

Octavia. —  Écoute.  Il  regardait  aussi  le  bon  endroit, 
d'un  œil  oblique  ;  lorsqu'il  le  voit  découvert  et  tout  prêt, 
vite  il  commence  à  fouetter  rudement  et  les  premiers 
coups  tombent  à  trois  ou  quatre  pouces  au-dessous 
du  nombril.  —  «  Frappez  plus  haut,  a  dit  ma  mère, 
en  poussant  un  gémissement.  Il  dirige  alors  la  grêle  de 


l64  L'ŒUVRE    DE   NICOLAS    CHORIER 

coups  sur  le  bas-ventre,  vers  les  cuisses,  de  sorle  qu'à 
ce  supplice  de  grosses  larmes  jaillissant  des  yeux  témoi- 
gnent ce  que  souffre  la  patiente.  Après  cette  tempête, 
il  y  eut  une  éclaircie;  la  grêle  de  coups  cessa.  Ma  mère 
baise  la  terre  et,  s'étant  habillée,  se  tourne  vers  moi  :  — 
«  Maintenant,  ma  fille,  me  dit-elle,  voici  ton  tour  ;  passe 
en  ce  camp  de  la  constance,  que  je  viens  de  consacrer.  » 
Elle  défait  ma  robe  et,  lorsque  celle-ci  est  tombée  à  mes 
pieds,  relève  ma  chemise  le  plus  haut  qu'elle  peut  et  me 
la  replie  tout  autour  de  moi  ;  de  cette  façon,  j'offrais  aux 
regards  et  aux  coups  de  Theodoro  les  parties  antérieures 
et  postérieures  de  mon  corps.  «  Montreras-tu  du  cou- 
rage, ma  fille?  me  demanda-t-elle.  Les  jouissances  qui 
succèdent  à  ces  souffrances  momentanées,  tu  les  goû- 
teras toi-même  ;  je  ne  pourrais  te  les  dire.  Allons,  mets- 
toi  à  genoux. —  Que  je  voudrais,  lui  dis-je,  vous  voir 
vous  acquitter  vous-même  de  cette  tâche,  ma  mère,  et. 
pour  me  purifier,  m'infliger  vous-même  les  coups  !  Je  les 
supporterais  certes,  comme  vous,  avec  constance  et  fer- 
meté. —  Cela  ne  se  peut  pas,  me  répondit-elle  ;  tu  es  au 
pouvoir  de  Theodoro,  comme  j'y  suis  moi-même.  Mais 
veux-tu  que  je  t'attache  les  mains  ?  —  Volontiers.  » 
répondis-je.  Elles  me  furent  attachées  comme  je  le  dési- 
rais, de  façon  que  je  ne  pusse  me  servir  de  leur  secours, 
quand  même  je  m'y  efforcerais. 

Tlllia.  —  Pendant  ce  temps,  les  yeux  de  Theodoro 
dévoraient  la  fleur  de  ta  beauté*.' 

Octavia. —  Ah!  bien  oui!  Approchant  sa  bouche  de 
mon  oreille,  il  me  susurra  de  me  conduire  et  de  souffrir 
courageusement,  d'être  d'un  cœur  intrépide. 

Tullia.  —  «  Il  est  d'un  Romain,  dit  Tite-Live,  d'en 
faire  et  d'en  souffrir  de  dures.  » 

Octavia.  —  «  Je  veux  éprouver  si  vous  dépassez  en 
fermeté  votre  mère,  me  dit  Theodoro.  Si  vous  ne  laisse/ 


VOLUPTÉS  lG5 

pas  échapper  une  plainte,  vous  remporterez  la  palme.  » 
De  sa  paume,  largement  étalée,  il  me  caresse  chaque 
fesse,  l'une  après  l'autre,  puis  enfonçant  les  ongles  de 
deux  de  ses  doigts  me  pince  la  peau,  comme  d'une 
tenaille,  et  m'en  arrache  violemment  un  lambeau.  Je  me 
tais  cependant,  retenant  mon  souffle  et  renforçant  un 
gémissement  dans  ma  poitrine.  Ensuite,  après  avoir  cou- 
vert de  sa  main  enflammée  et  brûlante  tout  le  pubis  jus- 
qu'au périnée,  il  me  saisit  également  du  bout  des  ongles 
trois  ou  quatre  poils  de  ma  toison  et,  au  même  instant, 
les  arrache  :  je  ne  témoignai  pourtant  pas  sentir  la 
moindre  douleur. 

Tullia.  —  Tu  es  courageuse,  Octavia.  Qu'est-ce  que 
Caton  auprès  de  loi?  Mais  ta  mère  eut-elle  aussi  à  subir 
le  même  genre  de  supplice? 

Octavia.  —  «  Relevez  vos  vêtements,  Sempronia,  lui 
dit  Theodoro;  étalez  votre  ignominie.  »  Plus  vite  que  la 
parole,  elle  lui  présente,  en  s'approchant,  les  fesses 
nues;  il  y  enfonce  ses  ongles;  elle  frémit  et,  vaincue  par 
la  douleur,  lève  une  jambe  en  l'air;  cependant,  elle  ne 
dit  pas  un  mot. 

Tullia.  —  Tout  cela,  c'était  la  première  pièce;  j'en 
attends  une  seconde  de  ce  Cincinnatus  à  longue  barbe. 

Octavia.  —  Ma  mère  retrousse  sa  robe  et  sa  chemise, 
du  côté  où  se  cache  le  bon  endroit;  elle  montre  à  Theo- 
doro son  ventre  charmant,  poli,  blanc  comme  neige; 
elle  découvre  entièrement  le  champ  de  Vénus  ombragé, 
comme  je  te  l'ai  dit,  d'une  toison  touffue.  Il  sépare  quel- 
ques poils,  les  saisit  tous  ensemble  et,  d'un  coup  sec,  les 
arrache. 

Tullia.  —  Oh  !  la  risible  chose  !  C'était  une  prépara- 
tion à  un  jeu  plus  divertissant. 

Octavia.  —  Elle  grinça  des  dents  de  douleur;  elle  ne 
lâcha  pourtant  pas  un  mot,  pas  une  plainte. 


iGG  L'ŒUVRE  DE  NICOLAS  CHORIER 

Tullia.  —  Achève-moi  enfin  ce  récit. 

Octavia.  —  Je  fus  flagellée,  déchirée  à  coups  de  fouet, 
et  il  ne  me  sortit  pas  de  la  bouche  un  seul  mot,  de  la 
poitrine  un  seul  gémissement  qui  trahît  ma  lâcheté. 
Nous  regagnâmes  notre  logis.  Ah  !  ah  !  ah  !  Nous  attei- 
gnions déjà  le  seuil  de  la  porte  lorsque  ma  mère  me  dit  : 
«  Gomment  te  trouves-tu,  ma  fille?  —  Je  souffre  beaucoup, 
ma  mère,  répondis-je.  —  Dans  un  moment,  je  m'arran- 
gerai de  façon  qu'un  torrent.de  voluptés  fasse  disparaître 
la  douleur.  Moi  aussi,  je  me  sens  les  fesses  et  les  cuisses 
comme  dévorées  par  des  fourmis;  n'éprouves-tu  pas  éga- 
lement comme  une  brûlante  démangeaison  de  dartre?  — 
Tout  à  fait,  répondis-je;  sous  la  peau,  j'ai  d'innombrables 
élancements;  c'est  plutôt  comme  le  prurit  de  quelque 
maladie  obtuse,  que  des  piqûres  de  pointes  d'aiguilles; 
et  je  me  sens  en  feu.  —  Quelles  qu'elles  soient,  toutes  ces 
incommodités,  reprend-elle,  vont  se  changer  en  une 
source  de  volupté  inépuisable.  »  Elle  me  conduit  dans 
ma  chambre.  —  «  Jette-toi  sur  ton  lit,  feins  d'éprouver 
un  malaise  que  tu  n'as  pas;  bientôt  je  t'enverrai  ton 
Gaviceo,  mais  je  veux  qu'ensuite  tu  me  rendes  compte 
des  ébats  que  vous  prendrez  ensemble.  »  Peu  de  temps 
après  qu'elle  s'est  retirée,  Gaviceo  vint  me  voir.  «  J'ap- 
prends, dit-il,  que  tu  es  indisposée.  —  Et  très  malade, 
répliquai-je,  car  on  m'a  dit  que  tu  étais  irrité  contre  moi. 
De  quelle  faute  ou  de  quel  crime  me  suis-je  rendue  cou- 
pable? —  Tu  es  pure  envers  moi  de  toute  espèce  de 
crime,  mon  cher  cœur,  reprend-il;  tu  m'as  jusqu'à  pré- 
sent comblé  de  voluptés  et  j'ai  trouvé  dans  tes  em- 
brassements  le  suprême  bonheur.  Que  je  sois  tenu  en 
mépris  si  je  me  plains  de  toi,  en  qui  ma  mentule  pos- 
sède toutes  les  délices  et  toutes  les  jouissances  des 
amours!  »  Gela  dit,  il  saute  sur  le  lit.  Que  je  meure, 
ma   Tullia,   si  jamais   chose   fut    plus   agréable   à   mes 


VOLUPTÉS  167 

sens!  Pour  te  dire  tout  en  un  mot,  je  fis  trois  libations 
à  Vénus. 

Tullia.  —  Tu  racontes  merveilleusement  la  chose;  ton 
récit  cependant  ne  m'a  rien  appris  de  nouveau.  Sous  l'in- 
fluence des  coups  de  fouet  se  trouvent  provoqués,  de 
toutes  les  parties  du  corps  qui  aboutissent  à  notre  Vénus, 
une  infinité  d'esprits  subtils,  turbulents,  plus  enflammés 
que  des  g-erbes  d'étincelles;  ils  accourent  d'eux-mêmes 
dans  nos  organes  g'énitaux,  dans  la  vulve,  dans  les 
canaux  spermatiques  :  de  là  le  prurit  et  la  lubricité  de 
notre  Vénus  incendiée.  Écoute  ce  que  tu  pourrais  prendre 
pour  un  miracle.  Notre  amie  la  duchesse  Leonora,  si 
illustre  par  sa  haute  naissance,  si  remarquable  par  toutes 
les  qualités  du  corps  et  de  l'esprit,  doit  à  des  coups  de 
fouet  sa  fécondité.  Le  duc,  son  mari,  dépérissait  d'amour 
pour  elle,  si  jeune;  et  cependant  il  ne  pouvait  avoir 
d'elle  aucune  postérité,  ce  dont  il  était  fort  chagrin.  Art, 
industrie,  tout  est  mis  en  usage;  aucune  partie  du  corps 
n'est  refusée  aux  expériences;  l'art  et  l'industrie  sont 
déjoués,  rien  ne  sert.  Enfin,  sur  le  conseil  d'un  Arabe, 
Leonora  fut  fouettée  de  verges,  comme  toi,  delà  main  de 
sa  mère.  Jusqu'alors  elle  n'avait  éprouvé  aucun  plaisir  en 
faisant  l'amour;  en  ce  moment,  dès  que  son  mari  l'ac- 
cola, elle  fut  très  vivement  émue.  A  une  seconde  reprise, 
quelques  jours  après,  ses  reins  furent  stimulés  de  coups 
de  fouet,  ses  fesses  et  ses  cuisses  incendiées  pour 
l'amour.  Alors,  peu  s'en  fallut  qu'elle  ne  tombât  en  défail- 
lance. Enfin,  au  bout  de  très  peu  de  temps,  en  conti- 
nuant à  se  faire  exciter  de  la  même  manière,  elle  reçut 
son  mari  avec  une  grande  volupté;  elle  devint  grosse, 
elle  porta  dans  son  ventre.  Parmi  les  hommes  de  notre 
connaissance,  j'ai  aussi  entendu  parler  du  marquis 
Alphonse,  que  les  verges  excitent  au  combat  amoureux  ; 
sans  cela  il  serait  inerte  et  impuissant.  Il  se  fait  flageller 


iG8  l'œuvre  m.  nicolas  ciiorier 

les  fesses  à  coups  de  verges;  on  les  lui  administre  vigou- 
reusement; cependant  sa  femme  est  là,  couchée  sur  le  lit, 
pendant  qu'on  le  fouette;  il  est  heureux,  et  plus  les  coups 
sont  violents,  plus  la  tension  est  véhémente.  Lorsqu'il 
voit  ses  armes  bien  préparées,  il  prend  avec  sa  femme 
les  jouissances  de  Vénus  (i). 

Octavia.  —  Mais  véritablement,  si  lu  en  essayais  toi- 
même,  quel  ne  serait  pas  ton  élonnement,  je  pense  ! 

Tullia.  —  Je  n'en  ai  jamais  essayé,  mais  je  veux  en 
•essayer,  et  dès  la  nuit  prochaine.  Pour  toi,  j'entends  que 
tu  goûtes  les  embrassements  de  mon  Lampridio,  qui, 
retenu  depuis  huit  jours  à  la  campagne  avec  Callias, 
vit  dans  l'abstinence  de  Vénus.  11  m'a  envoyé  une  lettre 
par  laquelle  il  me  prévient  qu'il  arrivera  demain,  que 
Callias  veut  que  j'aille  le  retrouver,  pour  je  ne  sais 
quelles  affaires  qu'ils  ont  là  et  dont  il  n'a  pu  encore  se 
débarrasser. 

Octavia.  —  Nous  verrons  cela.  Mais  tu  as  oublié  de 
me  dire  ce  que  ma  mère  t'a  conté  des  noces  de  (iiulia, 
après  qu'elle  eût  été  dépucelée. 

Tullia.  —  Le  voici.  Tu  sais  que  les  noces  furent  à  peu 
près  clandestines;  ton  père  était  absent;  aucun  des 
parents  n'avait  été  invité.  L'acte  se  passa  derrière  la  scène, 
comme  cela  se  lit  dans  les  pièces  des  anciens,  hors  de  la 
vue  des  spectateurs.  Avant  que  Sempronia  ne  conduisît 
la  nouvelle  mariée  au  lit  conjugal  pour  y  subir  le  tau- 


(i)Forbcrg,  après  avoir  cité  ce  passage  de  Chorier,  le  fait  suivre 
.d'une  courte  note  : 

«  Encore  aujourd'hui,  dit-il,  dans  les  lupanars  de  Londres,  il  ne 
manque  pas  d'individus  chargés  d'appliquer  les  verges  A  ceux  qui 
le  désirent,  si  nous  en  croyons  le  témoignage  d'un  ouvrage  alle- 
mand, la  Gynéologie,  tome  III,  p.  392.   1  [Dejlguris  Veneris,  chap.  n.) 


VOLUPTÉS  T"^ 


reau,  elle  avait  rempli  de  pernicieux  conseils  son  esprit 
ingénu.  Ce  qu'elle  put  lui  dire,  ce  qu'elle  lui  enjoignit 
de  dire  et  de  faire,  ce  qu'en  conscience  dit  et  fit  l'inno- 
cente, tu  vas  en  juger.  Giocondo  était  monté  à  la  chambre 
de  Giulia  :  c'est  là  que  devait  avoir  lieu  la  chose.  Épuisé 
par  Sempronia,    il  interrogeait  ses  armes  viriles  et  se 
demandait  s'il  aurait  assez  de  vigueur  pour  la  bataille. 
Sempronia  survient  et  livre  Giulia  à  ses  embrassements. 
«  Certes,  dit-elle,  je  veux  déshabiller  Giulia  pour  vous, 
Giocondo.  »  Elle  déshabille  la  jeune  fille  et  lui  laisse  seu- 
lement sa  chemise,  qui  dérobait  à  peine  sa  pudeur  aux 
regards  de  Giocondo.  Bientôt  Sempronia  s'éloigne  :  «Je 
vous  laisse,  dit-elle,  faites  vos  affaires.   »  Elle  se  retire 
dans  une  chambre  voisine  d'où  elle  pouvait  tout  voir, 
car  l'huis  était  entrebâillé,  comme  celui  de  Giulia.  Aus- 
sitôt Giulia  tombe  aux  nenoux  de  Giocondo  ;  sans  doute 
on  le  lui  avait  appris.  —  «  Je  vous  serai  docile,  s'écrie- 
t-elle,  et  tant  que  je  vivrai  j'aurai  de  la  complaisance  pour 
tous  'vos  plaisirs.  Si  j'en  agis  autrement,  châtiez  la  cou- 
pable. »  Giocondo  donne  un  baiser  et  la  relève.  Puis  il 
la  dépouille   lui-même,   rougissante   et    tremblante,    la 
couche  à  la  renverse  sur  le  bord  du  lit,  pétrit  de  ses 
mains  les  seins  petits,  fermes,  arrondis,  blancs,  gonflés, 
et  les  couvre  de  baisers  ;  il  parcourt  ensuite  des  yeux  tout 
son  corps,  et  fixe  enfin  sa  dernière  pensée,  son  dernier 
regard  sur  le  jardin  de  Vénus.  Lorsque  l'innocente  jeune 
fille  s'aperçoit  qu'il  la  pétrit  des  doigts,  elle  s'écrie  :  — 
«  Eh  !  eh  !  eh  !  »  et  mêle  à  ses  clameurs  des  gémissements 
et  des   soupirs.   —  Maintenant,  dit  Giocondo,    soyons 

heureux. 

Octavia.  —  Giocondo  trouva-t-il  intacte  chez  la  jeune 
vierge  la  fleur  de  chasteté?  S'aperçut-il  qu'elle  n'avait 
encore  été  souillée  d'aucun  embrassement? 

Tullia.  —  Il  la  trouva  intacte,  comme  c'est  l'ordinaire 


170  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

des  hommes  qui  dans  les  premiers  assauts  ont,  en  ce  qui 
touche  la  virginité,  pleine  confiance  en  une  vierge. 

Octavia.  —  A  la  façon  dont  elle  s'était  elle-même 
accommodée  pour  l'opération,  je  craignais  qu'il  ne  décou- 
vrît quelque  fraude. 

Tullia.  —  Giocondo  comprit  facilement  que  ces 
manières  d'agir  lui  avaient  été  suggérées  par  Sempro- 
nia,  et  après  nue  dans  ce  premier  conflit  il  eût  fait  vrai- 
ment sa  femme  de  Giulia  :  «  Qui  donc,  ma  Giulia,  lui 
demanda-t-il,  t'avait  rendue  si  savante?  Assurément,  tu 
m'as  plongé  dans  la  plus  grande  admiration  de  ton 
esprit  lorsque  tu  as  toi-même  dirigé  mes  armes  contre 
toi  et  par  elles  infligé  la  mort  à  ta  pudicité,  quand  tu 
m'as  entouré  de  tes  bras,  quand  tu  t'es  agitée  d'un  mou- 
vement si  rapide,  quand  tu  as  poussé  des  soupirs  et  de 
bridantes  exclamations.  »  Elle  se  taisait.  «  Allons,  allons, 
ajoute-t-il,  découvre-moi  ce  que  tu  me  caches  sous  ton 
silence.  —  Je  n'ose  pas,  répond  Giulia,  mais  j'ai  entendu 
dire  qu'ainsi  font  et  doivent  faire  les  plus  chastes  filles, 
comme  je  le  suis.  —  Oui  donc  t'a  dit,  demanda  Gio- 
condo. qu'il  fallait  s'y  prendre  comme  cela?  —  Ne  me 
force  pas  à  te  l'avouer,  répond  Giulia.  —  Je  veux  que  tu 
me  le  dises,  réplique-t-il,  sinon,  je  ne  te  croirai  pas 
aussi  chaste  que  tu  prétends  l'être.  —  Je  t'en  prie,  dit 
alors  Giulia,  ne  rapporte  à  personne  ce  que  tu  me  forces 
de  te  confesser.  Sempronia  m'a  avertie  que,  par  devoir, 
je  devais  m'en  acquitter  envers  toi  si  complaisamment, 
et  elle  m'a  fait  promettre  avec  serment  d'y  consentir.  — 
C'est  bien,  dit  Giocondo;  mais  prends  garde  de  laisser 
soupçonner  que  tu  m'as  révélé  ce  secret.  »  Or  Sempronia 
entendait  et  voyait  tout,  ce  à  quoi  ni  l'un  ni  l'autre  ne 
songeaient. 

Octavia.  —  Dans  quelle  espérance  abusait-elle  de  la 
simplicité  de  cette  enfant  par  de  si  pernicieux  conseils? 


VOLUPTES  171 

Tullia.  —  Sans  doute  elle  espérait  que  les  mœurs  de 
Giulia,  par  une  si  grande  facilité,  deviendraient  sus- 
pectes à  Giocondo.  Mais  jusqu'à  présent  elle  n'en  a 
encore  soufflé  mot  à  aucun  d'eux. 

Octavia.  —  Tu  ne  m'as  pas  fini  le  récit  que  tu  m'avais 
commencé. 

Tullia.  —  Quand  Giulia  sentit  le  poids  de  Giocondo  : 
«  Tu  me  tortures,  gémit  Giulia,  épargne-moi;  pitié! 
pitié!  »  Mais,  inflexible,  Giocondo  alla  jusqu'au  bout,, 
bientôt  secondé  par  sa  femme. 

(  icT.vviv.  —  Ah  !  ah!  ah  ! 

Tullia.  —  C'est  que  Sempronia  lui  en  avait  donné  le 
conseil.  «  Aussitôt  que  tu  te  sentiras,  Giulia,  chatouillée 
de  quelque  démangeaison  où  tu  sais,  fais  semblant 
d'éprouver  une  sensation  encore  plus  vive  que  celle  que 
tu  éprouveras.  Excite  ton  mari  de  tes  paroles,  de  tes  bai- 
sers, de  tes  soupirs,  de  tes  trémoussements  ;  sans  quoi  il 
croirait  que  tu  es  de  pierre,  insensible,  ce  dont  te  pré- 
serve l'amour  que  je  te  porte  !  »  Voilà  pourquoi,  dès  la  pre- 
mière titillation,  la  chaste  jeune  tille  sut  aider  Giocondo 
à  courir  le  stade  de  la  volupté.  «  Hé  !  hé  !  hé  !  cria-t-elle  ; 
qu'est-ce  que  je  sens?  je  me  pâme.  »  Ces  paroles  profé- 
rées, elle  se  tait,  gémissante  et  tremblante,  l'esprit  comme 
égaré;  elle  ne  bougeait  plus,  Giocondo  s'arrête  :  «  Que 
veut  dire  cet  engourdissement,  Giulia?  lui  demande-t-il, 
en  fatiguant  de  baisers  ses  lèvres  de  roses.  —  Je  suis 
morte,  répond-elle,  tu  m'as  causé  tant  de  plaisir  que  je 
ne  pense  pas  qu'il  soit  possible  d'ajouter  quoi  que  ce  soit 
au  comble  de  mon  bonheur.  Je  ne  suis  plus  moi-même, 
je  suis  transportée  au  ciel.  » 

Octavia.  —  Les  membres  de  la  délicate  enfant  ne 
furent  pas  brisés  par  une  si  longue  lutte?  L'amour  et  sa 
compagne,  la  volupté,  suppléaient  à  ses  forces. 

Tullia.  —  11  ne  fut  donné  à  Giulia  de  jouir  que  d'un 


I72  L  ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

assaut  jusqu'au  jour,  mais  ce  premier  pouvait  tenir  lieu 
de  deux  ou  trois.  Le  second,  elle  l'avoua  elle-même,  ne 
lui  causa  plus  qu'une  faible  sensation  de  volupté. 

Octavia.  —  La  nuit  suivante,  comme  tu  me  l'as  dit, 
Giocondo  courut  deux  milles? 

Tullia.  —  Oui,  mais  après  avoir  payé  le  tribut  à  ta 
bienheureuse  mère,  à  son  grand  déplaisir;  de  sorte 
qu'elle  ne  put  jouir  de  la  vigueur  intacte  de  son  mari 
que  deux  fois  en  tout,  le  second  mois. 

Octavia.  —  En  effet,  tout  le  suc  se  trouvant  épuisé  par 
les  préalables  embrassements  de  ma  mère,  ce  qui  restait 
en  paraît  être  la  lie  et  la  boue. 

Tullia.  —  Le  second  mois  qui  suivit  les  noces,  un 
jour  que  Giocondo  badinait  avec  Sempronia  :  «  Veux-tu 
que  je  devienne  père,  maîtresse?  lui  demanda-t-il.  — 
Oui,  répondit-elle.  —  Comment  pourrais-je  le  devenir, 
reprit-il,  si  tu  ne  me  laisses  pas  remplir  le  champ  de 
Giulia  d'une  brûlante  et  féconde  semence?  Permets-moi 
d'aller  trois  fois  avec  elle  et  de  lancer  dans  toute  leur 
intégrité  les  flots  de  ma  passion  dans  le  fond  de  sa 
matrice.  La  malheureuse  a  supporté,  je  l'ai  appris, 
d'assez  durs  traitements;  je  sais  combien  ton  amie 
Teresia  l'a  mal  accueillie,  quoique  innocente,  parce  que 
tu  la  crois  plus  dévergondée  qu'elle  ne  l'est.  —  Je  te  le 
permets,  répondit  Sempronia,  mais  à  la  condition  qu'elle 
devienne  enceinte.  La  semence  qui  va  s'accumuler  dans 
tes  reins  d'ici  à  huit  jours,  je  veux  que  tu  lui  en  fasses 
part  en  une  seule  nuit  et  en  trois  assauts,  que  lu  te  sou- 
lages dans  les  embiasseincnts  de  la  Dioné.  »  La  huitième 
nuit  qui  suivit  ce  jour,  la  ceinture  de  chasteté  dénouée, 
la  grille  enlevée  au  guichet  de  la  jeune  femme,  Giocondo 
arrosa  librement  son  jardin  d'une  pluie  féconde.  Depuis 
ce  temps,  Sempronia  pense  que  Giulia  est  enceinte;  elle 
a  remarqué  des  signes  de  grossesse  sur  le  visage  de  la 


VOLUPTÉS  17.» 

jeune  femme  et  les  maux  de  cœur  commencent  à  appa- 
raître. 

Octavia.  —  Que  je  meure  si  je  ne  déteste  vigoureuse- 
ment Teresia  pour  les  indignes  traitements  qu'elle  a  fait 
subir  à  celte  bonne  et  naïve  enfant! 

Tullia.  —  Que  je  meure  également  si  je  ne  rends  ta 
mère  responsable  de  cette  cruauté  !  Elle  ne  se  fut  pas 
plus  lût  imaginé  que  Giulia brûlait  de  désirs  et  d'appétits 
amoureux  qu'elle  alla  trouver  Teresia.  Elle  lui  dit 
qu'elle  craignait  fort  pour  sa  vertu,  qu'elle  la  croyait 
devenue  moins  pudique,  qu'il  lui  fallait  quelque  sévère 
médecine  pour  la  contenir  désormais  dans  les  devoirs 
d'une  bonne  mère  de  famille;  qu'on  devait  se  prémunir 
contre  les  chaleurs  et  les  embûches  de  sa  jeunesse. 
Teresia  demande  qu'elle  lui  soit  envoyée;  on  la  lui 
envoie,  mais  débarrassée  préalablement  de  la  ceinture 
de  chasteté,  qui  est  laissée  en  garde  à  Sempronia. 
Teresia  reçoit  son  ancienne  élève  d'un  visage  souriant; 
elle  donne  une  lettre  à  Giocondo  et  demande  que  Giulia 
lui  soit  laissée  trois  jours  :  elle  veut  se  rassasier  de  voir 
la  jeune  fille  qu'elle  a  nourrie,  qu'elle  a  élevée  et  dont 
elle  est  privée  depuis  longtemps.  Après  bon  nombre  de 
propos,  elle  demande  à  Giulia  si  elle  consent  à  lui 
donner  la  preuve  qu'elle  est  vertueuse  et  véritablement 
vertueuse.  Giulia  répond  qu'elle  veut  bien.  —  «  Alors, 
dit  Teresia,  durant  ces  trois  jours  tu  te  macéreras  le 
corps  par  le  jeûne  et  tu  te  laisseras  donner  le  fouet  de 
mes  propres  mains.  —  Je  ferai  tout  ce  que  vous  désirerez, 
répond  Giulia;  tout  ce  que  vous  m'ordonnerez,  je  le  con- 
sidérerai comme  un  devoir.  »  Le  premier  jour,  elle  fut 
fouettée,  mais  assez  doucement;  le  second  jour,  très 
cruellement;  le  troisième,  un  peu  moins  fort.  Ainsi 
corrigée,  on  la  renvoya  à  la  maison  au  coucher  du  soleil. 
Sempronia  était  absente,  mais  Giocondo  était  là  et,  sitôt 


17-4  L'ŒUVRÉ    DR    NICOLAS    CHORIER 

qu'il  vit  arriver  sa  charmante  femme,  il  vola  dans  ses 
bras.  —  «  Je  reviens,  dit-elle  en  souriant,  comme  il  con- 
vient à  une  chaste  femme,  on  ne  peut  plus  désireuse  de 
te  voir.  »  Après  une  courte  conversation,  il  la  conduit 
dans  sa  chambre  ;  elle  lui  raconte  ce  qui  lui  est  advenu 
el  se  met  à  pleurer.  Giocondo  console  de  son  mauvais 
destin  la  malheureuse;  il  lui  promet  de  veiller  à  l'avenir 
avec  le  plus  yrand  soin  à  ce  qu'elle  n'ait  plus  à  subir 
d'ennuis  ni  de  corrections;  puis  il  la  baise  sur  la  bouche 
et  il  se  réjouit  de  ce  que  sa  chasteté  n'est  pas  mise  par  la 
ceinture  à  l'abri  de  ses  désirs.  Et  bientôt  il  lui  enlève  de 
l'esprit  tout  souvenir  de  ces  trois  jours  et  de  la  douleur 
qu'elle  a  éprouvée. 

Octavia.  —  Ma  mère  l'ignora-t-elle?  Ne  s'emporta- 
t-elle  pas  contre  Giocondo? 

Tullia.  —  Elle  ne  sut  rien  et  n'eut  pas  même  l'ombre 
d'un  soupçon.  Un  peu  avant  qu'elle  ne  fut  de  retour, 
Giocondo  s'était  sauvé  dans  la  maison  ;  quand  il  revint 
quelque  temps  après,  il  salua  sa  femme  comme  s'il  ne 
l'avait  pas  vue  depuis  trois  jours. 

Octavia.  —  Mais  il  ne  laissa  sans  doute  pas  ma  mère 
sans  la  saluer? 

Tullia.  —  Elle  dit  à  Giulia  que  Giocondo  avait  quelque 
chose  à  lui  communiquer  touchant  l'affaire  dont  elle 
venait  de  le  charger.  Ils  sortent  tous  deux  et  s'en  vont 
dans  la  chambre  de  Victoria.  Giulia  avait  reçu  l'ordre 
d'attendre  son  mari  jusqu'à  ce  qu'il  revint.  —  «  Crois-tu, 
lui  dit  Giocondo,  que  je  veuille  préférer  les  embrasse- 
ments  de  Giulia  aux  tiens?  Je  veux  dépenser  avec  toi 
tout  ce  qu'il  y  a  en  moi  d'amour.  »  Que  te  diiais-je  de 
plus?  Ils  achèvent  la  chose,  puis  Giocondo  revient  avec 
Sempronia  près  de  Giulia,  que  Giocondo  aborde  par  ces 
paroles  :  «  Je  veux,  Giulia,  que  notre  maîtresse  te  con- 
naisse telle  que  tu  es,  qu'elle  sache  combien  tu  es  chaste 


VOLUPTKS  175 

et  pudique.  Je  veux  que  de  ses  mains  tu  revêtes  cette 
ceinture  de  chasteté,  tu  auras,  fort  à  propos  pour  toi  et 
pour  moi,  un  lion  témoin  de  ta  pudicité.  »  Sempronia 
félicita  Giulia  de  sa  vertu  et  de  la  bonne  srâce  avec 
laquelle  elle  se  prêtait  à  cela;  le  bon  endroit  de  Giulia 
fut  alors  mis  sous  clef.  Quant  au  tien,  Octavia,  je  saurai, 
la  nuit  prochaine,  si  tu  as  autant  d'adresse  à  tous  les 
jeux  que  connaît  Vénus  que  tu  as  de  ressemblance  avec 
Vénus  par  ta  beauté  et  tes  charmes. 

Octavia.  —  Je  ferai  en  sorte,  je  l'espère,  que  tu  n'en 
doutes  pas  plus  longtemps,  et,  à  son  très  grand  plaisir, 
Lampridio  s'apercevra  que  je  suis  une  source  d'indicibles 
voluptés. 


SIXIEME  DIALOGUE 


FAÇONS   ET   FIGURES 


OCTAVIA,  TULLIA,  LAMPRIO,  RANGONI  (i) 

Octavia.  —  Combien  doivent  être  délicieuses  les 
voluptés  de  cette  nuit,  tu  m'en  as  persuadée  jusqu'au 
fond  des  moelles  par  tes  propres  excitants. 

Tullia.  —  Tu  en  éprouveras  deux  fois  plus  que  je 
n'ai  pu  en  promettre  à  tes  désirs  libertins,  quoi  que  j'aie 
promis. 

Octavia.  —  Sans  doute,  avec  Rangoni  arrivera  Lam- 
pridio,  et  tous  deux  en» axeront  avec  nous  la  bataille? 

Tullia.  —  Ils  engageront  tous  deux  la  bataille  avec 
toi  seule. 

Octavia.  —  Veux-tu  te  taire?  En  quelques  heures 
deux  postillons  si  terribles  auraient  fourbu  mon  bidet. 

Tullia.  —  Silence  toi-même,  petite  sotte.  Tu  suffiras 


(i)  Chorier  a  dû  emprunter  ce  nom  aux  sonnets  de  l'Arétin.  Voir 
L'œuvre  du  Divin  Arètin,  tome  I,  sonnet  xn  et  note,  par  G.  Apolli. 
taire,  pp.  2i5  et  suiv.  (Bibliothèque  des  Curieux,  1909.) 


I78  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

très  bien  à  Ions  deux,  et  quand  lu  en  auras  làté,  tu  con- 
viendras que  les  héroïnes  de  chevalerie  ne  sont  rien 
auprès  de  loi. 

0<  i.wiA.  —  Je  n'en  ferai  rien,  cousine,  je  n'en  ferai 
rien.  Me  crois-tu  si  libertine?  Toute  une  nuit  je  serais 
inondée  de  voluptés,  je  m'ingurgiterais  les  mets  réservés 
aux  déesses,  et  loi  tu  ne  goûterais  pas  à  ce  régal?  Tais- 
toi,  je  n'en  ferai  rien. 

Tullia.  —  De  quelque  façon  qu'ait  lieu  la  chose,  tu 
dois  la  subir;  tu  le  feras,  tu  le  feras.  Regarde.  Il  te  faut 
triompher  de  tous  les  hasards  de  Vénus.  Vois! 

Octavia.  —  Oh!  oh!  Tu  as  obstrué  ta  porte  de  cette 
vilaine  ceinture  de  chasteté?  Que  penses-tu  qu'il  puisse 
advenir  de  moi  s?  tu  ne  partages  pas  nies  fatigues? 
Tu  me  veux  trop  de  bien  et  je  t'en  saurai  mauvais 
gré. 

Tullia.  —  Reprends  courage.  J'en  ai  éreinté  quatre, 
et  tu  en  crains  deux  ! 

Octavia.  —  Mais  ces  deux-là  sont  d'une  force  extraor- 
dinaire et  surpassent  tous  les  autres  parleur  inépuisable 
torrent  de  jouissance.  Tu  prétends  que  Lampridio  court 
d'ordinaire  une  dizaine  de  milles  dans  Ion  stade,  et  tu 
racontes  de  Rangoni  des  choses  qui  touchent  au  pro- 
dige. Cotytto  ne  suffirait  pas  seule  à  eux  deux. 

Tullia.  —  Lampridio  m'a  raconté  de  Rangoni  des 
prouesses  qui  dépassent  toutes  croyances  de  connais- 
seurs. Tu  sais  qu'ils  sont  très  liés. 

Octavia.  —  Que  t'a-t-il  raconté?  Rangoni  n'en  est-il 
pas  venu  aux  prises  avec  toi? 

Tullia.  —  Avant-hier,  lorsqu'il  fut  de  retour  en  cette 
ville,  Lampridio  l'amena  chez  nous  en  qualité  d'hôte, 
avec  l'approbation  de  Galbas.  Vois  quelle  est  sa  cour- 
toisie :  aussitôt  il  l'enflamme  d'amour  pour  moi,  et, 
quand  il  le  voit  en  proie  aux  plus  furieux  désirs,  il  le 


FAÇONS    ET   FIGURES  1 79 

console  en  lui  promettant  ses  bons  offices.  Il  l'assure 
qu'il  fera  tous  ses  efforts  pour  le  faire  jouir,  comme  il 
dit,  du  bonheur  suprême,  et  lui  enjoint  d'avoir  bon 
espoir.  Sans  me  consulter,  il  trafique  avec  lui  de  mon 
amour. 

Octavia.  —  Et  tu  ne  te  mis  pas  en  colère? 

Tullia.  —  Juges-en  par  toi-même.  Je  fus  fort  irritée  et 
je  le  montrai  rudement.  Pour  apaiser  mon  courroux  : 

—  «  Pardonnez-moi,  me  dit-il,  ma  dame,  ma  reine,  ma 
déesse,  si  j'ai  été  trop  facile.  J'en  suis  sur,  il  ne  tiendra 
pas  à  toi  que  je  ne  sois  dégagé  de  ma  promesse.  Rangoni 
t';i  vue  et  meurt  misérablement  d'amour  pour  toi.  J'avais 
vu,  moi  aussi,  sa  cousine  à  Naples  et  je  dépérissais  pour 
elle;  il  feignit  d'être  brûlé  d'amour  afin  de  favoriser  le 
mien,  obtint  d'elle  un  rendez-vous  et  m'introduisit  dans 
la  chambre  de  la  jeune  fille.  La  nuit  je  me  rassasiai  de 
la  jouissance  que  je  convoitais,  pendant  que  Laura  (c'est 
ainsi  qu'elle  se  nomme")  croyait  se  livrer  aux  embrasse- 
ments  de  Rangoni.  Ne  devais-je  pas  me  montrer  recon- 
naissant d'un  tel  service?  Pardonne-moi,  ma  reine;  en 
croyant  m'acquitter  envers  lui,  je  t'ai  offensée  sans  le 
vouloir.  » 

Octavia.  —  Que  répondis-tu? 

Tullia.  —  La  voix  de  mon  amant  attendrit  mon  cœur. 

—  «  Que  veux-tu  que  je  fasse?  lui  demandai-je.  N'as-tu 
pas  honte  de  me  traiter  si  ignoblement,  moi  qui  suis 
toute  à  toi  ?  —  Ne  succombe  qu'à  cette  seule  et  unique 
faute,  reprend-il  ;  laisse-toi  fléchir  par  l'amour  de  Ran- 
goni et  les  prières  de  ton  Lampridio.  Ne  crains  rien  de 
moi  par  la  suite  ;  je  ne  te  demanderai  rien  qui  ne  te  soit 
agréable,  qui  ne  soit  honnête.  »  Je  finis  par  consentir.  — 
Lampridio,  lui  dis-je,  connais-tu  Octavia  ?  » 

Octavia.  —  Voilà  de  quoi  me  fâcher  contre  toi,  comme 
toi-même  contre  Lampridio. 


iSo  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

Tullia.  —  Tais-toi,  petite  solle.  Je  lui  fis  part  de  mon 
idée,  qui  consistait  à  le  mettre  dans  tes  bras.  «  Que  je  te 
rendrais  heureux  !  poursuivis-je.  —  Mais  en  attendant, 

Rangoni  et  moi,  dit-il,  nous  n'en  pouvons  plus;  nous 
allons  l'un  et  l'autre  nous  corrompre  à  l'aspect  de  ta 
beauté  qui  nous  brûle.  Accorde-nous  à  chacun  une  jouis- 
sance. —  Quel  honneur  attacheras-tu  à  ton  nom,  lui 
dis-je,  si  tu  me  forces  à  nie  souiller  des  baisers  d'un 
autre?  loi,  si  tu  veux,  use  de  ion  droit.  »  Enfin  je  me 
laissai  fléchir,  à  la  condition  de  n'ouvrir  qu'une  seule 
fois  à  Lampridio  mon  stade  et  ma  lice  amoureuse;  rien 
de  plus.  Je  voulais  que  l'un  et  l'autre  ils  vinssent  intacts 
■et,  sans  être  épuisés,  labourer  ton  sillon. 

Octavia.  —  Comment  pourraient-ils  sortir  intacts  de 
tes  embrassemenls? 

Tullia.  —  La  chose  se  passait  dans  nos  jardins,  sur 
lesquels  on  n'a  vue  de  nulle  part,  sauf  de  ma  chambre  ; 
tout  était  fermé  et  en  pleine  sécurité.  En  attendant  ce  à 
quoi  aboutirait  son  ami,  Rangoni  se  promenait  à  peu  de 
dislance  et  me  dévorait  fréquemment  de  ses  yeux  ar- 
dents. Lampridio  fut  le  retrouver  :  «  Rends,  lui  dit-il,  des 
grâces  immortelles  à  Tullia  pour  le  don  céleste  qu'elle 
te  fait  et  viens  goûter  le  bonheur  suprême.  »  La  nature 
m'a  faite  de  telle  sorte  que  je  suis  on  ne  peut  plus 
éloignée  de  l'effronterie.  Dès  qu'il  s'approcha  de  moi, 
je  me  mis  à  rougir;  il  me  donna  un  baiser.  11  s'accusa 
lui-même  de  son  audace  et  m'en  demanda  pardon.  Tout 
en  parlant,  nous  étions  entrés  dans  celle  grotte  cons- 
truite à  l'angle  du  jardin  pour  prendre  le  frais.  Lam- 
pridio entra  avec  nous.  —  «  Il  est  une  chose  que  je  veux 
que  lu  saches,  ma  reine,  dit-il  en  s'adressant  à  moi,  et 
qu'il  est  de  ton  intérêt  que  l'on  sache,  Rangoni.  — 
Qu'est-ce  donc?  demanda  Kangoni.  —  Tullia  te  le  fera 
bientôt  savoir,  répondit  Lampridio,  par  ses  soupirs,  ses 


Façons  et  figures  181 

baisers  et  la  rage  de  son  excitation.  —  Que  Vénus 
t'anéantisse,  m'écriai-je,  spirituel  faiseur  de  plaisan- 
teries! »  Il  me  prend  par  la  main  et  m'entraîne  hors 
de  la  grotte.  —  «  Excuse-moi,  Rang'oni,  dit-il,  je  vais  le 
la  rendre  à  Pinstan!  aussi  pure  qu'elle  l'est  à  cette 
heure.  Je  ne  veux  pas  que  tu  la  perdes  des  yeux,  elle  qui 
est  la  lumière  de  tes  yeux  et  des  miens.  En  deux  mot» 
j'aurai  fini.  »  Puis,  s'adressant  à  moi  :  «  Tu  ne  sais  pas, 
me  dit-il,  quel  postillon  tu  vas  avoir.  Les  femmes  de 
Rome  et  de  Venise  qui  ont  eu  affaire  à  lui  prétendent 
qu'il  n'y  a  pas  un  homme  qui  ait  jamais  arrosé  les  sil- 
lons féminins  d'une  pluie  plus  copieuse  que  RangonL 
Geromino  Mercuriali,  après  avoir  contrôlé  avec  soin 
tout  ce  que  l'on  disait  de  lui,  a  déclaré  que  c'était  non 
seulement  stupéfiant,  mais  tout  à  fait  miraculeux.  » 

Octavia.  —  Pendant  ce  temps-là,  qu'advenait-il  de 
Rangoni,  de  ses  ardeurs,  de  ses  fureurs  et  de  sa  men- 
tule?  Ah!  ah!  j'entends  je  ne  sais  quel  bruit.  Les  voici- 
Que  j'ai  peur,  que  j'ai  honte  ! 

Tuelia.  —  «  0  Hymen  !  0  Hyménée  !  Viens  Hymen  !  O 
Hyménée  !  »  Voici  Lampridio.  Pourquoi  es-tu  seul,  Lam- 
pridio?  Qu'est  devenu  ton  compagnon  ? 

Lampridio.  —  Nous  avons  soupe  chez  Mendoza,  le 
préfet  de  la  ville,  un  bon  et  charmant  homme.  Il  retient 
Rang'oni,  qu'il  est  en  train  de  questionner  sur  ses 
affaires,  ses  parents,  ses  alliés,  tout  en  mêlant,  avec 
son  exquise  urbanité,  les  choses  plaisantes  aux  chose3 
graves.  Je  me  suis  esquivé,  aiguillonné  par  l'amour  qui1 
chez  moi,  pendant  que  je  pensais  à  vous,  s'est  tourné  en 
fureur;  Octavia  m'en  guérira,  si  elle  me  veut  bien  por- 
tant et  tout  à  elle.  Vous  vous  taisez,  Octavia  ? 

Octavia.  —  Ma  chère  Tullia,  mon  âme,  tout  envahie 
de  honte,  ne  me  laisse  aucun  courage;  je  ne  trouve  pas. 
un  mot. 


182  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

Lampridio.  —  Vous  me  refusez  même  un  baiser? 
Malheureux  que  je  suis  ! 

1Yi.ua.  —  Allons,  Octavia,  pourquoi  te  recules-tu?  A 
peine  si  ce  lit  pourra  nous  recevoir  tous  les  quatre,  en 
nous  serrant,  lorsque  viendra  Rangoni  :  il  ne  restera 
pas  la  plus  petite  place,  même  pour  la  pudeur.  Cesse  tes 
folies,  petite  niaise. 

Octavia.  —  Niaise  toi-même  !  Quoi  !  tu  rejettes  les 
couvertures  et  tu  me  montres  nue  aux  yeux  de  Lam- 
pridio ? 

Lampridio.  —  Qu'elle  est  jolie  !  quelles  formes  déli- 
cates ! 

Tullia.  —  Je  veux,  Octavia,  que  tu  sois  un  autre  moi- 
même.  Lampridio  n'en  peut  plus  ;  n'as-tu  pas  pitié  du 
pauvre  diable  ? 

Lampridio.  —  Plaide  pour  moi,  Tullia  ;  fais  en  sorte 
qu'Octavia  se  laisse  aimer,  me  laisse  cueillir  la  fleur  de 
sa  beauté  et  de  sa  jeunesse.  Oh!  le  corps  fait  pour 
l'amour  ! 

Octavia.  —  Cessez,  cessez  ;  je  me  mets  à  crier  si  vous 
poussez  plus  loin. 

Tullia.  —  Quelles  frénésies  te  prennent?  Es-tu  dans 
ton  bon  sens?  Par  la  déesse  Pertunda  !  si  tu  ne  veux 
pas  de  Lampridio  pour  ami,  tu  m'auras  pour  ennemie. 

Octavia.  —  Et  voilà  que  ton  Lampridio  ne  se  fait  pas 
faute  de  parcourir  mes  seins,  ma  poitrine  de  ses  attouche- 
ments libertins...  11  me  possède  toute.  Que  ferai-je, 
effrontée,  après  un  tel  outrage? 

Tullia. —  Que  murmures-tu  dans  tes  balbutiements? 
Est-ce  que  l'ancre  de  Lampridio  a  louché  le  fond  de  ta 
rivière  ? 

Octavia.  —  J'ai  cru  qu'il  l'avait  touché.  Mais  voici  que 
Lampridio  défaille  également;  il  s'en  va,  il  lève  l'ancre. 
Laisse-moi  pourtant,  Lampridio,  l'appliquer  un  baiser, 


FAÇONS    ET    FIGURES  l8-'j 

te  manger  de  baisers  avant  que  tu  ne  descendes  de  mon 
cheval. 

Tullia.  —  Veux-tu  donc,  libertine,  exciter  à  de  nou- 
velles prouesses  un  homme  dont  la  vigueur  est  épuisée? 
Il  n'en  sera  rien.  Toi,  Lampridio,  va  retrouver  Rangoni, 
de  peur  qu'il  ne  nous  soupçonne,  toi  autant  que  nous, 
de  n'être  pas  restés  bien  sages. 

Lampridio.  —  Puisque  tu  me  le  conseilles,  je  vais 
retrouver  mon  ami.  Je  dirai  que  j'ai  passé  ces  quelques 
instants  avec  Frederico,  le  cousin  du  préfet. 

Tullia.  —  Mais  comment  trouves-tu  Octavia?  Quel 
plaisir  as-tu  éprouvé  avec  elle? 

Lampridio.  —  Je  n'ai  rien  trouvé  chez  elle  que  tu  n'aies 
aussi,  ma  Tullia,  et  qui  ne  donne  une  idée  de  la  vraie 
et  pleine  volupté.  Mais  nous  en  reparlerons  plus  tard. 
Adieu. 

Octavia.  —  Que  de  grâces  j'ai  à  te  rendre,  Tullia! 
Maintenant  je  sais  ce  que  c'est  que  Vénus,  tant  il  m'a 
causé  de  plaisir  !  J'ai  vraiment  goûté  toutes  les  jouis- 
sances de  Vénus. 

Tullia.  —  Je  suis  heureuse  de  voir  que  tu  as  trouvé 
véritable  tout  ce  que  je  disais  de  Lampridio. 

Octavia.  — ■  As-tu  remarqué  comme  il  est  sorti  joyeux, 
comme  il  m'a  donné  un  baiser?  Que  tu  es  heureuse  de 
pouvoir  L'ébattre  dans  ses  bras  toutes  les  fois  que  cela  te 
plaît  !  Mais  Rangoni  ne  t'a  t-il  pas  aussi  comblée  d'une 
incroyable  volupté? 

Tullia.  —  Je  reviens  donc  au  récit  que  j'avais  com- 
mencé; tu  me  semblés  en  avoir  envie  et  cela  me  fait 
aussi  plaisir,  à  moi. 

Octavia.  —  Tu  me  donneras  ainsi  la  meilleure  part  de 
tes  jouissances. 

Tullia.  —  De  tous  les  animaux,  c'est  l'homme  dont  la 
rosée  est  la  plus  abondante;  mais  de  tous  les  hommes, 


l84  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHOMER 

c'est  Rangoni.  «  Je  l'avertis,  me  disait  Lampridio, 
d'avoir  à  n'en  rien  perdre.  Mon  suprême  bonheur,  c'est 
de  t'inonder.  »  Là-dessus,  il  s'éloigna. 

Octavia.  —  Que  se  passa-t-il  ensuite? 

Tullia.  —  Rangoni  s'élança  au-devant  de  moi.  — 
«  Rien  maintenant,  s'écria-t-il,  ne  t'arrachera  à  mes 
désirs.  »  Il  me  prend  par  la  main  et,  moitié  de  gré, 
moitié  de  force,  m'entraîne  vers  le  lit,  qui  se  trouve, 
comme  tu  le  sais,  dans  un  des  coins.  Il  glisse  une  main 
sous  mon  corsage,  l'autre  sous  ma  ceinture. 

Octavia.  —  Il  te  montra  sans  doute  un  trident 
énorme,  digne  du  héros  et  de  toi-même? 

Tullia.  —  A  peu  près  comme  celui  de  Lampridio; 
autant  que  je  pus  le  voir,  il  n'y  a  pas  entre  eux  une 
grande  différence  :  la  longueur  est  de  onze  ou  douze 
pouces.  «  Favorisez  mon  amour  du  vôtre,  madame,  s'écria- 
t-il.  »  Insensiblement,  je  m'étais  laissé  pousser  jusque 
sur  le  lit  ;  il  me  jeta  à  la  renverse,  me  fit  mille  caresses 
sous  les  aines,  puis  dans  cet  intervalle  que  je  t'ai  dit  être 
appelé  le  périnée,  où  brûlent  les  plus  ardentes  torches  de 
Vénus.  —  «  Allons,  allons,  disais-je,  finissez  !  vous  vous 
moquez  de  moi.  Pourquoi  m'incendier,  moi  qui  déjà 
suis  enflammée  de  votre  amour?  — Acceptez  donc,  dit-il, 
tout  ce  qu'il  va  d'amour  en  moi.  »  Aussitôt  il  me  pénétra. 
Dès  que  je  le  sentis  :  «  Vous  me  faites  mal,  vous  me  faites 
mal,  méchant!  »  lui  criai-je.  Lampridio  m'entendit;  il 
accourut  :  —  «  Prends  garde,  Tullia,  dit-il,  que  l'on  ne 
perçoive  ta  voix  de  la  rue  voisine,  derrière  le  mur.  Quel 
est  l'honnête  homme  qui  ne  la  connaît  pas?  Retiens  ton 
souffle.  » 

Octavia.  —  Il  vous  aperçut  en  train  de  lutter  à  cette 
palestre,  et  il  put  s'empêcher  de  rire,  se  retenir  de  cette 
rage  que  provoque  Vénus  dans  sa  nudité? 

Tullia.  —  11  nous  vit  et,  s'apercevanl  que  mon  pied 


FAÇONS    M     FIGURES  [85 

gauche  portait  à  terre  :  «  Je  veux  à  tous  deux,  ajoula-l-il, 
prêter  le  ministère  d'une  assistance  affectueuse;  »  et  il 
plaça  dessous  un  escabeau. 

Octavia.  -  Ah!  ah!  le  risible  spectacle!  Vous  étiez 
bien  risibles  tous  les  deux,  toi  et  Rangoûi. 

Tullia. —  Un  moment,  celui-ci  resta  immobile. «Étreins- 
moi,  ma  reine,  »  s'écria-t-il  ;  en  effet,  ses  membres  défail- 
lants allaient  lui  manquer.  «  Depuis  trois  mois,  ajouta- 
t-il,  aucune  femme  n'a  soulagé  mon  ardeur  amoureuse. 
Mais,  tu  le  sais,  tu  aurais  de  la  peine  à  en  trouver  un  qui 
lut  aussi  vigoureux  que  moi. 

Octavia.  —  L'éperon  enfoncé,  pouvait-il  et  pouvais-tu 
soutenir  la  course  '! 

Tullia.  —  Je  me  sentis  bientôt  inondée  de  volupté;  je 
ne  pus  m'empècher  de  faire  des  mouvements  désordon- 
nés. 

Octavia.  —  De  peur,  sans  doute,  que  toi,  que  Lampri- 
dio  appelle  marmoréenne  à  cause  de  ta  blancheur,  tu  ne 
parusses  être  de  pierre  à  Rangoni,  si  tu  restais  immo- 
bile, froide  et  insensible. 

Tullia.  —  «  Je  vois  les  cieux,  m'écriai-je  en  délire,  je 
vois  les  cieux  ouverts  ;  »  et  aussitôt,  débondant  les 
écluses,  je  m'abîmai  dans  le  délire  de  la  volupté. 

Octavia.  — Te  rassasia-t-il?  Si  un  nouvel  athlète  s'était 
présenté,  aurais-tu  refusé  le  combat? 

Tullia.  —  Certainement  un  nouveau  combat  m'aurait 
causé  plus  de  fatigue  que  de  plaisir. 

Octavia.  —  On  prétend  (pie  tout  animal  est  triste  après 
l'amour. 

Tullia.  —  Bien  au  contraire;  par  l'animation  de  son 
visage,  la  gaîté  de  ses  propos,  Rangoni  manifestait  toute 
sa  joie  d'avoir  pu  librement  jouir  de  mes  trésors.  Il 
appelle  Lampridio,  mais  je  me  débarrasse  d'abord  de  ses 
étreintes,  de  peur  d'être  obligée,  de  gré  ou  de  force, de  faire 


iSO  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

l'amour  pour  les  beaux  yeux  de  Lampridio.  D'une  course 
rapide,  j'étais  rentrée  à  la  maison  avant  qu'ils  ne  se 
fussent  aperçus  de  ma  fuite.  Or,  Octavia,  je  n'ai  rien 
perdu  de  loute  la  liqueur  vénérienne.  Ce  que  cela  signi- 
fie, je  n'en  sais  rien;  mais  si  je  me  savais  enceinte  de 
cette  fois-là,  comme  j'adore  (Rallias,  j'en  serais  désolée. 

Octavia.  —  En  comparaison  de  ton  quartumvirat, 
qu'était-ce  que  cette  bagatelle? 

Tullia.  —  Je  comprends;  tu  veux  que  je  te  raconte  ma 
campagne  de  Rome. 

<  ><:  I  AYIA.  —  Oui. 

Tullia.  —  Callias  avait  été  frappé  d'une  maladie  que 
tout  d'abord  les  médecins  jugèrent  devoir  être  longue  et 
peut-rire  mortelle;  il  était  alors  à  Rome,  pour  un  procès 
très  difficile  à  terminer  avec  mon  cousin  Ottoboni.  Cette 
même  raison  m'appela  à  Rome,  et  si  Callias  a  enfin 
recouvré  la  santé,  il  le  doit  à  mes  soins  empressés, 
aimants;  il  ne  le  nie  pas,  du  reste.  Dès  qu'il  commença 
à  entrer  en  convalescence  et  que  toute  crainte  de  danger 
fut  écartée,  l'envie  me  prit  de  m'amuser  un  peu,  après 
ces  trois  louas  mois  où  j'avais  été  plongée  et  abîmée 
dans  le  chagrin.  Il  venait  souvent  à  la  maison  une  de 
nos  plus  proches  voisines,  d'un  âge  pas  encore  très 
avancé  et  appartenant  à  la  famille  Orsini.  Un  lien  très 
étroit  s'était  établi  entre  nous;  souvent  elle  couchait  avec 
moi,  elle  était  l'unique  consolation  de  mes  soucis.  Une 
nuit,  après  que  nous  nous  fûmes  livrées  à  divers  propos, 
tantôt  gais,  tantôt  sérieux,  mes  pensées  se  tournèrent 
vers  l'interruption  que  j'éprouvais  en  fait  d'ébats  amou- 
reux. Comme  elle  m'interrogeait  là-dessus  :  —  «  Si  je  me 
mets,  lui  répondis-je,  à  sentir  ces  feux  se  rallumer  dans 
mes  veines,  nulle  vertu,  nulle  fermeté,  nulle  pudeur  ne 
réussira  à  les  éteindre.  »  Aussitôt  cette  dame,  d'un  com- 
merce délicat  et  distingué  plus  que  nulle  autre,  me  dit  : 


FAÇONS    ET    FIGURES  187 

—  a  Je  veux  que  demain  même  vous  jouissiez  des  dons 
de  Vénus,  après  en  avoir  été  si  longtemps  privée;  que 
vous  en  jouissiez  jusqu'au  dégoût,  et,  si  vous  n'êtes  pas 
une  sotte,  vous  le  voudrez  aussi.  Vous  n'aurez  d'ailleurs 
rien  à  craindre  pour  votre  honneur  et  votre  réputation  ; 
j'exige  seulement  que  vous  vous  mettiez  entièrement  à 
ma  discrétion.  —  Je  le  veux  bien,  répondis-je  ;  que 
pourrais-je  craindre,  vous  ayant  comme  caution?  Je 
vous  prends  pour  guide,  prête  à  marcher  sous  vos 
auspices.  »  Le  matin  venu,  elle  me  recommande  de 
me  sustenter  le  corps,  mais  d'un  léger  repas  seule- 
ment, sans  me  gorger  de  nourriture.  De  ses  propres 
mains  elle  me  lave  la  poitrine,  les  seins,  le  ventre,  avec 
de  l'eau  parfumée,  et  le  calice  de  Vénus  avec  de  l'huile 
de  myrte,  puis  m'habille  d'une  légère  robe  blanche  en 
tissu  de  soie  :  je  me  crus  plutôt  voilée  d'un  nuage  trans- 
parent que  vêtue  d'une  robe.  Nous  nous  rendons  alors  en 
voiture  à  une  villa  suburbaine  entourée  de  délicieux  jar- 
dins. Là,  Flora  et  Vénus,  épanouies  et  joyeuses,  s'ébattent 
et  folâtrent  dans  toutes  les  saisons  de  l'année;  en  toute 
saison  fleurit  un  printemps  éternel.  Nous  pénétrons  dans 
un  splendide  édifice,  et  elle  me  conduit  à  un  appartement 
intérieur,  où  une  lumière  cachée,  entretenant  un  demi- 
jour  perpétuel,  favorisait  à  la  fois  la  pudeur  et  l'impu- 
deur. 

Octavia.  —  Séjour  fait  exprès  pour  des  ébats  de  luxure. 

Ti  llia.  —  Une  vieille  femme,  d'un  visage  et  d'une 
mise  modeste,  vint  au-devant  de  nous.  —  «  Je  ferai  en 
sorte,  dit-elle  en  se  tournant  vers  Donna  Orsini,  que  cette 
jeune  femme  amenée  par  vous  et  qui  avant  peu  de  temps 
sera  ivre  de  volupté,  vous  en  rende  des  grâces  éter- 
nelles. »  En  disant  ces  mots,  elle  me  prend  par  la  main; 
Donna  Orsini  s'en  va,  et,  la  porte  refermée,  la  vieille 
m'entraîne,  toute  hésitante,  dans  l'intérieur  de  la  mai- 


i88  l'œuvre  de  nicolas  chorier 

son.  «  D'abord,  mon  enfant,  me  dit-elle,  acceptez  de  bon 
cœur  tout  ce  qui  vous  arrivera,  tout  ce  qu'on  voudra 
vous  faire.  Vous  ne  vous  appartenez  plus;  vous  apparte- 
nez à  quatre  vigoureux  athlètes  que  je  tiens  là  tout  prêts 
à  entrer  en  lice  avec  vous.  L'un  est  Français,  l'autre  Alle- 
mand, les  deux  autres  sont  nés  à  Florence.  Ma  maîtresse 
aime  les  Florentins.  Tous  sont  dans  la  plus  grande 
vigueur  de  la  jeunesse,  fort  amis  des  uns  des  autres  et,  ce 
qui  vaut  mieux  encore,  nobles  de  naissance.  —  Non, 
non!  répliquai-je,  tant  d'athlètes  me  tueront;  ayez  pitié 
de  moi,  ma  mère,  un  seul  me  suffira;  que  ce  soit  un 
duel  et  non  une  bataille;  renvoyez  les  autres.  »  Elle  se 
mit  à  rire  et,  pendant  que  je  parlais,  voici  qu'ils  se  pré- 
sentent tous.  —  «  Choisissez,  nie  dit  la  vieille,  celui  que 
vous  voulez  prendre  le  premier;  donnez  vous-même  à 
chacun  son  rang-  de  bataille  ;  ainsi  que  vous  l'aurez 
réglé,  ils  viendront  lutter  dans  vos  bras.  »  Je  tends  la 
main  au  Français;  il  s'appelait  de  La  Tour.  Je  demande 
qu'à  celui-ci  succède  Aloisio,  à  ce  dernier  Conrad,  à 
Conrad  Fabrizio.  Aloisio  et  Fabrizio  étaient  les  deux 
Florentins;  Conrad,  l'Allemand.  La  matrone  donne  alors 
le  signal,  d'un  coup  de  trompette  :  -  «  Jeunes  gens, 
s'écrie-t-elle,  montrez  à  cette  enfant,  si  jolie,  si  délicate, 
quel  usage  amoureux  savent  faire  d'un  corps  de  femme, 
des  gens  ingénieux  comme  vous  l'êtes.  Celui  qui  se  com- 
portera le  plus  vaillamment  dans  la  lice  de  Vénus  obtien- 
dra cette  bague  en  récompense  de  sa  bravoure  et  pour 
prix  de  sa  victoire.  »  Elle  leur  montra  un  anneau  d'or 
où  brillait,  enchâssé,  un  diamant,  présent  de  Donna 
Orsini,  pour  qu'ils  se  montrassent  d'autant  plus  ardents 
à  la  lutte.  «  Allez  donc  maintenant,  et  faites  vos  affaires.  » 
Là-dessus,  elle  sortit  de  l'appartement. 

Octavia.  —  Ne  tremblais-tu  pas  de  voir  quatre  lutteurs 
prêts  à  l'assaillir? 


FAÇONS   ET    FIGURES  1 81) 

Tullia.  —  Tu  le  sauras.  La  Tour  me  baise  la  main  et 
tout  droit  me  mène  en  un  coin  de  la  chambre  que  voilail 
aux  regards  un  rideau  tiré;  un  lit  s'y  trouvait,  élevé  d'un 
pied  à  peine,  et  une  lampe  projetait  sa  tremblante 
lumière,  comme  si  elle  avait  conscience  de  nos  folies. 
Fabrizio  éleva  la  voix  :  —  «  Hé!  l'ami,  dit-il,  fais  vite. 
Nous  ne  l'en  voulons  pas  d'avoir  été  le  premier  appelé, 
mais  dépèche  !  —  Il  n'y  aura  point  de  fraude,  répliqua  La 
Tour;  pour  grand  que  soit  mon  plaisir,  j'irai  vite.  »  Cou- 
verte de  la  plus  grande  honte,  ce  qui  m'est  naturel  et 
que  je  n'ai  pas  besoin  de  feindre,  j'étais  hors  de  moi. 
Doucement  il  me  renverse  sur  le  lit,  à  demi  malgré  moi. 
Les  autres  m'entendirent  tomber  quelque  peu  fort  et 
poussèrent  un  éclat  de  rire  :  je  poussai  un  gémissement. 
«  Oue  m'arrive-t-il,  m'écriai-je,  moi  qui  jusqu'à  présent 
ai  mené  une  vie  chaste,  pure  et  sans  tache?  Qu'allez-vous 
penser  de  moi?  —  Quittez  cette  sotte  pudeur,  me  répond 
La  Tour.  Vous  n'êtes  pas  la  première  que  l'on  amène 
dans  nos  bras  ;  nombre  des  plus  jolies  et  des  plus  hon- 
nêtes femmes  nous  ont  subis,  comme  vous  allez  nous 
subir.  Nous  avons  trouvé  le  moyen  de  rendre  décent  le 
lupanar  et  de  parer  la  luxure.  Personne  ne  vous  repro- 
chera ce  que  jamais  ne  saura  personne;  vous-même, 
pendant  que  nous  consommerons  l'amour,  en  libertins, 
mais  en  gens  honnêtes,  vous  croirez  approcher  le  plus 
près  possible  de  la  vertu.  —  Dépêche-toi,  criait  Fabrizio, 
tu  nous  assassines  par  tes  lenteurs.  —  J'obéis,  »  répond-il, 
et  aussitôt  il  m'accole.  Comme  je  ne  bougeais  pas  :  «  Du 
moins,  madame,  me  dit-il,  aidez-moi  un  peu.  »  Je  le  favo- 
rise d'un  petit  mouvement  onduleux  et,  peu  d'instants 
après,  je  me  sens  approcher  du  bonheur.  Plus  de  place 
maintenant  pour  la  pudeur,  plus  d'honnêteté  calculée  ; 
je  ne  me  rappelle  plus  qui  je  suis,  et  moi  aussi  je  lutte. 
Mais  déjà  il  était  parvenu  au  terme,  et  j'eus  à  peine  le 


[90  L'ŒUVRE    DK    NICOLAS    CHORIER 

temps  <Ie  crier  ma  joie.  Conrad  accourt,  excellent  homme, 
mais  inculte.  —  «  Excusez-moi,  madame,  dit-il,  je  m'abs- 
tiendrai de  longs  discours  et  parlerai  en  agissant.  » 
Sans  ajouter  un  mot,  il  m'assaille  et  parvient  au  but  en 
quelques  bonds.  —  «  Pourquoi  donc,  Conrad,  lui  dis-je. 
avez-vous  changé  l'ordre  prescrit  et  pris  la  place  d'Aloi- 
sio?  —  C'est  une  convention  que  nous  avons  faite  entre 
nous,  répond-il.  Les  deux  Florentins  viendront  tous  les 
deux  ensemble  et,  je  pense,  ensemble  s'en  iront.  Us 
disent  que  nous  sommes  des  sots,  nous  autres  Français 
et  Allemands,  qui  nous  refusons  à  comprendre  en  quoi 
consiste  le  véritable  plaisir.  »  Conrad  se  retire;  Aloisio 
et  Fabrizio  accourent.  Aloisio  me  fait  soulever  les  jambes, 
prend  position  ;  puis,  aidé  de  Fabrizio  qui  me  remue  en 
cadence,  il  éteint  en  quelques  secondes  l'incendie  qui 
me  brûlait.  Aloisio  se  lève;  Fabrizio  se  prépare  au  com- 
bat et  me  prie  de  me  tourner  sur  la  figure. 

Octavia.  —  Je  sais  ce  qui  va  arriver. 

Tullia.  —  Je  me  tourne  comme  il  voulait,  sachant  que 
c'était  une  loi  pour  moi  et  qu'en  favorisant  sa  volupté  je 
trouverais  la  mienne.  Lorsqu'il  aperçoit  mes  fesses,  dont 
la  blancheur  aurait  obscurci  l'ivoire  de  la  neige  :  «  Oh  ! 
que  vous  êtes  belle  !  »  s'écrie-t-il.  Sur  ses  instructions, 
j'incline  la  tète  et  la  poitrine,  et  je  me  hausse  sur  les 
genoux.  «  Quelle  voie  prends-tu?  demande  Aloisio.  —  La 
même  que  toi,  répond  Fabrizio;  après,  nous  verrons.  » 

Octavia.  —  C'était  une  menace. 

Tullia.  —  Il  alla  par  où  il  devait  aller,  tenant  un  sein 
de  chaque  main  ;  bientôt  je  ressentis  d'indicibles  délices, 
et  peu  s'en  fallut  que  je  ne  me  pâmasse  de  volupté. 
Mans  ce  seul  assaut,  j'avais  perdu  plus  de  forces  que 
dans  les  trois  précédents.  Ainsi  se  passa  la  chose;  tel  fut 
le  premier  acte  de  la  pièce,  composé  de  quatre  scènes. 

Octavia.  —  L'opinion  que  j'avais  conçue  de  Fabrizio 


FAÇONS    ET    FIGURES  IQÏ 

me  donna  le  change  un  moment.  Les  Florentins  sont,  en 
effet,  sujets  à  faire  prendre  le  change  à  Vénus.  On  dit 
qu'ils  se  délectent  du  charme  des  jeunes  garçons,  qu'ils 
chérissent  les  femmes  assez  complaisantes  pour  se  trans- 
former en  garçons  avec  eux  et  se  laisser  traiter  en  gar- 
çons. 

Tullia.  —  Je  l'ai  moi-même  expérimenté,  et  ce  qu'ils 
savent  pratiquer  en  ce  genre,  j'en  serai  pour  toi  la  meil- 
leure preuve.  Enfin,  car  il  serait  sans  intérêt  pour  toi 
que  j'insistasse  minutieusement  sur  chaque  détail,  La 
Tour  et  Conrad,  lançant  leurs  chevaux  à  toute  bride, 
descendirent  dans 'ma  lice.  Gomme  Aloisio  s'avançait 
vers  moi,  la  vieille  survint.  Elle  avertit  Aloisio  et  Fabri- 
zio  de  prendre  garde  que  j'eusse  à  me  plaindre  d'avoir 
été  souillée  par  eux  d'obscènes  attouchements.  Il  leur 
étaii  sans  doute  permis  de  labourer  dans  le  sillon  qu'ils 
voudraient,  mais  il  ne  l'était  pas  de  même  de  répandre 
leur  rosée.  S'ils  n'en  tenaient  nul  compte,,  ils  irriteraient 
Dona  Orsini  et  pécheraient  en  bonne  conscience.  Elle 
m'adressa  ensuite  la  parole  et  m'exhorta  à  me  prêter  de 
bon  gré  à  toutes  les  fantaisies.  Ils  tirent  au  sort  à  qui  le 
premier  reviendra  le  mérite  de  bêcher  le  meilleur  de 
mou  terrain  (c'est  ainsi  qu'ils  s'exprimaient);  pour  les 
tristes  et  fétides  pédérastes,  une  honteuse  dépravation, 
en  fait  de  plaisir,  surpasse  toutes  les  douceurs  d'une 
véritable  prouesse.  —  «  Je  ne  le  supporterai  pas, 
m'éciiai-je,  je  vous  demande  au  moins  quelque  répit,, 
pas  trop  long.  »  Ils  prirent  donc  correctement  leur  plai- 
sir, par  le  droit  chemin,  à  huit  reprises  successives. 
Entre  tous,  c'était  La  Tour  qui  me  plaisait  le  plus;  l'idée 
me  vint  de  lui  offrir  les  prémices  d'une  complaisance 
nouvelle  pour  moi,  une  virginité  inattendue. 

i  ><  iavia.  —  Pour  les  Florentins,  les  femmes  ont,  en 
effet,  deux  virginités,  une  de  chaque  côté. 


l92  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHOMER 

Ti  i.i.ia.   —  La  Tour  me  répondit  que  je  lui  faisais  là 
non   pas  un  radeau,  tuais  un  affront,  ei    m'accabla  de 
reproches.  — «  Pour  qui  me  prenez-vous  donc,  madame  ? 
me  dit-il;  Dieu  me  préserve,  dans  mes  caprices,  d'une 
telle  démence!  C'est  une  infamie  d'y  sonner,  une  igno- 
minie  de  s'y  livrer.  Nulle  volupté  ne  me  sera  chère  si 
vous  ne  la  partagez.  Je  ne  vous  demande  qu'une  seule 
chose;  ne  refusez  pas  de  me  l'accorder.  —  Tout  ce  que 
vous    voudrez,    répondis-je,   quoi  que   ce  soit,  je   vous 
l'accorde.  —  Laissez  mes  yeux  se  repaître  librement  de 
la  vue  de  votre  divine  beauté.  »  .le  me  dépouille  aussitôt 
de  mes  vêlements.  Et  après  quelques  combats  face  à  face 
avec  mes  quatre  partenaires,  Aloisio  me  dit  de  me  tourner 
sur  la  figure.  —  Que  voulez-vous  donc  faire,  demandai- 
je,  à  cette  partie  qui  a  peur  de  vous?  <  >ubliez-vous  que 
je  suis  une  femme,  et  non  un  garçon?  —  Taisez-vous, 
dit  Fabrizio;  ce  que  nulle  des  jeunes  Romaines,  parmi 
les  plus  distinguées  les  mieux  douées  du  côté  de  l'esprit 
et  de  la  beauté,  n'a  osé  nous  refuser,  vous  nous  le  refu- 
seriez, vous  si  spirituelle  et  si  jolie?  —  Mais  j'ai  horreur 
de  cela,  répliquai-je;  je  ne  pourrai  pas  le  supporter.  — 
Vous  le  supporterez  très  bien,  reprit  Aloisio.  De  plus 
jeunes  que  vous  sont  célèbres,  auprrs  de  nous  autres, 
par  cet  usage  qu'elles  font  de  leur  corps.  La  perte  de 
votre  autre  virginité  vous  aura  plus  coûté.  »  Voyant  que 
ma  défense  n'aboutissait   à  rien,  j'obéis  à  ces  enragés. 
Aloisio  se  penche  alors  sur  moi  et  chevauche  brusque- 
ment  à   rebours.    Puis  Fabrizio  m'attaque  de  la  même 
façon.    J'avais  poussé   un  cri  au   premier  assaut;  mais 
bientôt,  ce  que  je  ne  croyais  pas  possible,  je  me  sens 
envahie  de  je  ne  sais  quel  furieux  prurit,  au  point  que, 
je  n'en  doute  guère,  je  m'habituerais  fort  bien  à  la  chose, 
si  je  voulais.  Mais  que  jamais  une  telle  folie  ne  traverse 
l'esprit  de  Gallias!  Fabrizio  n'abusa  cependant  pas  outre 


FAÇONS    ET    FIGURES 


i93 


mesure  de  ma  complaisance,   et   l'intempérance   de  ce 
vaurien  ne  n'empêcha  aucunement  d'être  heureuse. 

Octavia.  —  Et  Callias,  dis-moi,  je  t'en  prie,  n'essaya- 
t-il  jamais  de  t'aimer  ainsi? 

Tullia.  —  Je  t'avouerai  que  si,  mon  Octavia. 

Octavia.  —  J'en  ai  autant  à  t'avouer,  ma  chère  Tullia. 

Tullia.  —  Le  second  mois  après  mon  marige,  une 
après-midi,  Callias,  qui  se  trouvait  avec  moi,  voulut  tout 
d'un  coup  me  voir  toute  nue.  Mais  écoute!...  écoute!... 

Octavia.  —  Ah  !  ah  !  je  vois  venir  nos  athlètes. 

Tullia.  —  Je  les  entends  parler.  Courage,  Octavia!  tu 
vas  avoir  à  jouer  un  joli  jeu.  Courage  !  Que  de  coupes  de 
nectar  tu  vas  engloutir  ! 

Octavia.  —  J'en  frissonne  ! 

Tullia.  —  Grand  bien  te  fasse,  Rangoni  !  Je  te  mets 
dans  les  bras  d'une  bien  jolie  fille,  s'il  en  est  au  monde.  Tu 
n'en  trouveras  nulle  part  une  plus  digne  de  ton  amour, 
et  bientôt  tu  avoueras  que  tu  es  ivre  de  volupté,  j'en 
suis  sûre. 

Lampridio.  —  Rangoni  te  rends  grâces,  Octavia;  il  t'en 
rendra  bientôt  plus  encore  en  montant  ton  cheval 
comme  il  le  mérite. 

Rangoni.  —  Je  sais  qu'après  cela  rien  ne  pourra  être 
ajouté  à  mon  bonheur.  Mais  vous,  Octavia,  qu'avez-vous- 
à  rester  si  triste  et  immobile?  Ne  savez-vous  pas  que 
vous  devez  faire  la  veillée  de  Vénus? 

Octavia.  —  Finissez  !  finissez  !  Je  vais  me  jeter  hors  du 
lit,  remplir  de  cris  toute  la  maison.  Finissez  !  Pourquoi 
me  tourmenter,  méchant?  pourquoi  me  souiller  de  vos 
baisers  impudiques? 

Rangoni.  —  Oh  !  que  vous  êtes  belle  !  Oh  !  que  vous 
êtes  divine  !  Soyez  aussi  indulgente  et  bonne  que  vous 
êtes  jolie. 


ig4  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

Tullia.  —  Où  te  caches-tu?  tu  n'es  pas  sage,  Octavia. 
Allons,  Rangoni,  arrête  la  fugitive.  Va  ferme! 

Lampridio.  —  Que  signifie  cette  querelle?  D'où  vient 
cette  altercation? 

Octavia.  —  Ayez  pitié  de  moi,  Lampridio. 

Lampridio.  —  Vraiment  oui  !  Vous  refusez  de  goûter  le 
suprême  bonheur,  et  j'aurais  pitié  de  vous?  A  quel  pro- 
pos user  de  miséricorde? 

Octavia.  — Vous  voyez  comme  ils  me  maltraitent  tous 
les  deux,  votre  Tullia  et  je  ne  sais  quel  ami  que  vous 
avez  amené.  Malheureuse  que  je  suis  ! 

Tullia.  —  Tout  va  bien.  Maintenant  rejette,  Octavia, 
ce  poids  qui  t'obsède.  Recule-toi,  Lampridio. 

Lampridio.  —  Pourquoi  ne  veux-tu  pas  que  je  me 
rassasie  les  yeux  et  l'imagination  de  ce  voluptueux 
spectacle? 

Octavia.  —  Ah  !  ah  !  ah  !  Comme  tu  es  brutal  !  Mainte- 
nant, maintenant,  je  veux  tout  ce  que  tu  veux,  Rangoni; 
tout  ce  que  tu  voudras,  je  le  ferai,  j'obéirai  à  tous  tes 
caprices,  à  tous,  à  tous. 

Tullia.  —  En  délirant  comme  tu  fais,  tu  as  rejeté  une 
de  tes  jambes  hors  du  lit. 

Lampridio.  —  Va,  Rangoni,  je  soutiendrai  de  mes 
mains  cette  colonne  de  marbre. 

Octavia.  —  Cesse,  vaurien,  cesse,  je  meurs!...  je 
meurs.  Comme  tu  me  donnes  et  me  retires  la  vie,  arbitre 
de  ma  vie  et  de  ma  mort  !  Oh  !  tu  m'as  presque  étouffée 
sous  cette  étreinte.  Cela  n'aura  donc  jamais  de  fin!  Tu 
m'assassines,  Rangoni,  en  défaillant  au  milieu  de  ma 
défaillance.  Tu  te  retires  si  tùt  ! 

Tullia.  —  Si  tôt?  Quelle  est  ta  folie?  Par  Vénus!  c'est 
tout  au  plus  si  à  cet  embrassement  peut  se  comparer 
celui  de  Jupiter,  quand  il  engendra  Hercule  dans  le  sein 


FAÇONS    ET    FIGURES  l95 

d'Alcmène,  et  voici  que  la  passion  de  Lampridio  te 
guette  encore. 

Lampridio.  —  Oui,  je  veux  t'aimer... 

Tullia.  —  Et  d'une  action  rapide  tu  as  achevé  ton 
discours,  Lampridio. 

Octavia.  —  Mais  toi,  Lampridio,  aide,  aide. 

Lampridio.  —  Aide-moi  toi-même,  Octavia;  aide-nous, 
ïullia. 

Tullia.  —  Que  veux-tu  que  nous  fassions,  l'un  et 
l'autre  ? 

Lampridio.  —  Je  veux  que  tous  nous  participions,  tous 
nous  tendions  au  bonheur. 

Tullia.  —  Occupe-toi  de  bien  remplir  ton  rôle,  mau- 
vais plaisant,  nous  nous  acquitterons  fort  bien  des 
nôtres? 

Octavia.  —  Tu  t'agites  bien,  Lampridio,  mais  ce  ne 
sera  pas  impunément,  je  veux  te  faire  plaisir. 

Tullia.  —  Tu  te  montres  vraiment  vaillant  au  combat, 
Lampridio;  tu  semblés  vouloir  rendre  l'âme,  Octavia, 
tandis  que  ce  héros  amoureux  semble  vouloir  te  pénétrer 
tout  entière. 

Octavia.  —  L'importun  bavardage  !  Pourquoi  détour- 
ner mon  esprit  d'une  si  vive  sensation  d'immense 
volupté? 

Tullia.  —  Oui,  l'amour  de  Lampridio  brandit  une 
torche  brûlante.  Pour  la  peine,  mon  Lampridio,  je  veux 
te  donner  un  baiser. 

Lampridio.  —  0  le  doux  baiser,  voluptueux  accroisse- 
ment de  ma  jouissance  !  Approche  les  globes  d'ivoire  de 
tes  seins,  que  je  les  baise.. 

Octavia.  —  Dépêche  !  oh  !  dépêche. 

Tullia.  —  Et  toi,  et  toi,  tu  fonds  en  jouissance.  Aidez- 
vous  gentiment  l'un  l'autre.  Bravo,  par  le  dieu  Subigus! 


l96  L'ŒUVRE    DE   NICOLAS    CHORIER 

Bravo  !  Mais  toi,  Rangoni,  à  quoi  songes-tu,  muet  et 
immobile  ? 

Rangoni.  —  Voici  ma  réponse. 

Tullia.  —  Oui,  tu  es  un  vaillant  champion.  Je  le  vois, 
\  ous  ne  laisserez  pas  à  la  malheureuse  un  moment  de 
repos. 

Rangoni.  —  «  A  tous  est  dû  quelque  repos;  à  tous 
incombe  le  même  labeur.  » 

Lampridio.  —  A  toi  maintenant,  Rangoni,  d'occuper  la 
place  vide,  ce  champ  qui  n'est  pas  le  champ  de  Mars, 
mais  le  champ  de  Vénus,  quoique  Mars  voulût  bien  y 
descendre.  J'en  sors  comblé  de  bonheur. 

Rangoni.  —  Tu  me  fuis,  ma  déesse?  tu  me  tournes  le 
dos? 

Octavia.  —  Je  ne  fuis  point;  je  demande  seulement 
que  tu  m'accordes  une  courte  trêve. 

Tullia.  —  Tu  languis,  tu  es  fatiguée.  Il  faut  assai- 
sonner la  volupté  pour  que  de  la  volupté  renaisse,  sans 
fin,  la  volupté. 

Octavia.  —  Vois  comme  Rangoni  me  tourmente,  moi 
qui  suis  déjà  vaincue. 

Rangoni.  —  J'attendrai  pourtant.  Que  veux-tu  que  nous 
fassions,  Tullia?  Donne  les  lois  de  la  lutte  amoureuse, 
toi  qui  en  es  la  présidente  après  Vénus. 

Tullia.  —  Tu  vois,  Octavia,  comme  je  me  dispose  à 
favoriser  ton  bonheur.  Que  ton  dos  joigne  étroitement 
mon  dos;  mais  fais  en  sorte  de  ne  point  m'accabler  du 
poids  de  ton  corps. 

Octavia.  —  Un  tel  fardeau  sera  au-dessus  de  tes  forces, 
quand  cet  individu  ajoutera  son  poids  au  mien.  J'obéis 
pourtant  à  la  reine  qui  l'ordonne,  de  peur  d'encourir 
quelque  châtiment. 

Tullia.  —  Rangoni  ne  voudra  pas  m'étouffer,  je  le 


FAÇONS    ET    FIGURES  l97 

sais;  il  allégera  le  poids  de  son  corps;  ni  l'art  ni  les 
moyens  ne  lui  feront  défaut. 

Rangoni.  —  Je  vous  épargnerai  l'une  et  l'autre  le  plus 
que  je  pourrai. 

Octavia.  —  Hâte-toi,  mon  roi;  le  désir  me  presse. 
Est-ce  bien  ainsi,  Tullia?  Quelles  folies!  quelles  folies! 

Tullia.  —  C'est  bien,  Octavia,  fais  comme  moi-même, 
ce  vous  sera  d'autant  plus  agréable,  à  toi  et  à  lui.  Très 
bien,  très  bien! 

Octavia.  —  Je  sens  tomber  goutte  à  goutte  une  pluie 
que  Danaé,  fille  d'Acrisius,  préférerait  à  la  pluie  d'or  de 
son  Jupiter.  Remplis,  Tullia,  remplis!... 

Tullia.  —  Le  rôle  qui  m'est  dévolu,  je  le  remplis. 

Octavia.  —  Tu  as  été  deux  fois  heureux,  Rangoni...  et 
moi  trois.  Ah  !  ah  !  ah  ! 

Tullia.  —  C'est-à-dire  que  trois  fois,  de  ton  argent,  tu 
as  de  bon  cœur,  et  comme  tu  le  devais,  payé  le  tribut  à 
Vénus. 

Rangoni.  —  Cette  ville  ne  renferme  pas  de  plus  spiri- 
tuelles et  de  plus  polissonnes  jeunes  femmes  que  vous 
ne  Têtes  toutes  deux.  Il  ne  saurait  exister  de  plus  gra- 
cieuse conjonction  que  ne  l'a  été  celle-ci,  quand  même 
ce  serait  avec  les  Grâces  toutes  nues.  Que  je  meure  si 
Vénus  elle-même,  habile  à  chercher,  à  inventer  des 
jouissances,  a  jamais  trouvé  procédés  plus  ingénieux  ! 

Octavia.  —  Mais  peu  à  peu  m'envahit  les  membres  je 
ne  sais  quelle  lassitude  qui  m'enveloppe  d'une  lourde 
torpeur. 

Rangoni.  —  Tu  te  reposeras,  ma  Vénus,  après  m'avoir 
rassasié  du  fruit  de  tes  délices.  Prends  donc  du  bon 
côté,  s'il  te  plaît,  l'hommage  que  je  vais  te  rendre. 

Tullia.  —  Et  toi,  va  te  faire  mettre  à  la  potence  si 
jamais  tu  songes  à  rendre  ton  hommage  autrement  que 
du  bon  côté. 


l98  L'ŒUVRE   DE   NICOLAS    CHORIER 

Rangoni.  —  Par  Subigus  !  tous  les  côtés  d'une  fille, 
jolie  comme  l'est  Octavia,  sont  bons;  on  dit,  en  effet,  que 
tout  le  corps  d'une  belle  femme  est  bon  pour  l'amour. 
Mais  laissons  là  ces  plaisanteries  et  passons  aux  choses 
sérieuses. 

Tullia.  —  Gomment  veux-tu  la  posséder?  Tiens,  voici 
qui  sera  bien.  Sois  leste,  Rangoni,  monte  en  selle. 

Octavia.  —  Aussitôt  dit,  aussitôt  fait.  Comme  tu  pos- 
sèdes, Tullia,  un  athlète  docile  en  ce  genre  de  palestre! 
Mais  tu  m'agites,  ma  Tullia,  plus  violemment  que  je  ne 
puis  le  supporter.  Tu  vas,  je  le  crains,  me  luxer  l'emboî- 
tement de  la  cuisse,  si  tu  n'y  prends  garde. 

Rangoxi.  —  Tu  joues  là,  vraiment,  ma  Tullia,  un  jeu 
bien  remarquable.  Inutile  à  toi,  Octavia,  de  faire  le 
moindre  mouvement;  à  elle  seule,  Tullia  suffit. 

Octavia.  —  Je  n'ai  presque  pas  d'autre  rôle  que  de  me 
prêter  complaisamment  à  tes  désirs;  le  reste,  tu  le  dois 
à  Tullia. 

Tullia.  —  Tes  yeux  égarés  se  ferment,  Octavia;  tu  vas 
goûter  les  suprême»  délices. 

Octavia.  —  Oui,  oui!  Ah!  ah!  arrête  un  peu,  Ran- 
goni ! 

Rangoni.  —  Vénus  n'a  jamais  vu  d'aussi  délicieuse 
amoureuse  que  toi.  Tu  m'as  dévoré  toute  ma  vigueur. 

Tullia.  —  Viens,  Lampridio,  viens  venger  ton  ami,  à 
qui  a  été  fait  cet  outrage;  je  t'ai  vu  boire  une  coupe  de 
vin  aromatisé.  Les  forces  te  sont  revenues,  sans  doute. 

Lampridio.  —  J'ai  bu,  en  effet,  et  j'ai  puisé  dans  le  vin 
•  le  nouvelles  flammes;  ton  Octavia  va  bientôt  s'en  aper- 
cevoir. 

Octavia.  —  Avec  vos  fantaisies,  vos  appétits  désor- 
donnés, vous  allez  me  tuer,  je  crois. 

Tullia.  —  Répudie  cette  crainte;  c'est  par  ce  moyen 
qu'est  donnée  la  vie  à  toutes  les  espèces  des  êtres,  crois- 


FAÇONS    ET    FIGURES  I()C| 

le  bien,  Octavia.  Allons,  Rangoni,  charg-e-moi,  courbée 
sur  tes  épaules,  cette  victorieuse  héroïne. 

Rangoni.  —  Quand  je  l'aurai  prise  ainsi,  qu'en  sera- 
t-il? 

Tullia.  —  Prends-la  d'abord.  Toi,  Octavia,  descends, 
du  lit. 

Octavia.  —  Mes  reins  fléchissent.  Vous  me  prenez  pour 
un  éléphant  et  non  pour  une  femme. 

Tullia.  —  Tu  es  délicate  et  tu  te  traites  douillettement, 
Octavia.  Obéis-moi,  Rang-oni;  empoigne-moi  cette  petite 
sotte.  C'est  pour  toi,  Lampridio,  que  tout  ceci  se  prépare. 

Octavia.  —  Attends  un  peu,  Rang-oni;  je  vais  de  moi- 
même  me  placer  sur  tes  épaules. 

Tullia.  —  Il  faut  le  faire  et  non  le  dire.  Vois  comme 
Lampridio  est  plein  d'ardeur. 

Lampridio.  —  Tu  es,  Octavia,  montée  on  ne  peut  plus 
légèrement  à  cheval. 

Tullia.  —  Maintenant,  Rangoni,  enlace  fortement  tes 
bras  aux  bras  de  la  jeune  enfant.  Et  toi,  Octavia,  sois 
docile. 

Lampridio.  —  Ouvre,  ma  déesse,  ma  maîtresse  adorée, 
ouvre-moi  les  douceurs  de  ton  jardin  d'amour. 

Tullia.  —  Ouvre  toi-même;  mets  la  clef  dans  la  ser- 
rure. 

Octavia.  —  Je  craig-nais  je  ne  sais  quoi  de  honteux. 

Rangoni.  —  Nous  ne  voulons  favoriser  de  nos  entre- 
prises et  de  nos  amours  que  le  bon  endroit,  l'endroit 
permis.  Mais  dépêche,  Lampridio;  sois  à  ce  que  tu  fais. 

Lampridio.  —  Quand  je  me  serai  mis  dans  la  position: 
convenable,  toi,  Tullia,  tu  favoriseras  ma  chevauchée. 

Tullia.  —  Aussitôt  ordonné,  aussitôt  exécuté. 

Octavia.  —  Par  ma  foi  !  cela  ne  peut  pas  se  faire  sans 
une  grande  g-ène  pour  moi  ;  et  voici  que  Lampridio  m'at- 
taque avec  une  rudesse... 


200  L  ŒUVRE    DE    NICOLAS    CIIORIER 

Lampridio.  —  Le  jeu  n'en  sera  que  plus  doux,  et  pour 
toi  et  pour  moi. 

Octavia.  —  Bien  !  bien  ! 

Tullia.  —  Je  vais  venir  en  aide  à  Lampridio,  qui  sue. 
Mais,  Lampridio,  lu  es  capable  de  faire  tomber  en  avant 
cheval  et  cavalier.  Va  plus  doucement. 

Octavia.  —  Pourquoi  le  retarder,  puisqu'il  se  hâte? 
Que...  Ah!...  Pourquoi  l'arrêter  quand  il  court?  Ah! 
ah  !...  Que  le  diable  l'emporte! 

Tullia.  —  Quoi  !  si  tôt  rassasiée?  Que  Vénus  te  chérit  ! 
Et  toi,  Lampridio,  es-tu  ensorcelé? 

Octavia.  —  Tu  te  trompes,  tu  te  trompes  !  Tu  plai- 
santes. Oh  !  oh  !  il  pleut  !... 

Lampridio.  —  Accepte,  ô  ma  déesse,  ce  don  de  moi- 
même  qui  me  fait  défaillir  et  pâmer. 

Tullia.  —  Va,  va,  donne-toi  tout  entier  à  Octavia. 

Lampridio.  —  La  chose  est  faite.  Cet  exercice  m'a  mer- 
veilleusement restauré;  il  m'a  rempli  de  bonheur  sans 
épuiser  mes  forces. 

Tullia.  —  Maintenant,  Rangoni,  dépose  ton  précieux 
fardeau.  Permettez  qu'après  tant  de  combats,  les  mem- 
bres fatigués  de  votre  maîtresse,  si  jolie,  prennent  quel- 
que repos.  Voyez  :  c'est  à  peine  si  elle  peut  se  tenir  sur 
ses  pieds.  Méchants  que  vous  êtes,  vous  avez  brisé  les 
nerfs  de  cette  délicate  enfant. 

Octavia.  —  Je  t'en  prie,  Rangoni,  jette-moi  sur  le 
matelas  du  lit;  je  ne  pourrais  y  monter  seule. 

Tullia.  —  Tu  ne  gagneras  rien  du  tout  à  simuler  une 
si  extrême  lassitude.  Il  a  été  décidé  que  chacun  de  ces 
deux  athlètes  t'aimerait  dix  fois.  Tu  ne  t'échapperas  pas 
auparavant  de  leurs  bras;  on  ne  t'accordera  que  des  sus- 
pensions d'armes. 

Octavia.  —  Agissez  plus  humainement  avec  moi,  mes 
héros.  Si  vous  voulez  aller  jusqu'au  bout  de  votre  ga- 


FAÇONS    ET    FIGURES  201 

geure,  j'en  mourrai.  Agissez  plus  humainement,  mes 
Hercules. 

Tullia.  —  Cette  nuit,  que  tu  le  veuilles  ou  non,  il  en 
sera  fait  comme  nous  avons  décidé. 

Octavia.  —  Quelle  horreur!  Ce  serait  un  prodige. 

Tullia.  —  Jusqu'à  ce  moment,  sept  batailles  ont  été 
livrées;  il  t'en  manque  trois  pour  arriver  à  dix.  Nous 
nous  retirerons  alors,  toi  et  moi,  dans  la  chambre  voi- 
sine, où  je  prendrai  à  tâche  de  réparer  tes  forces.  Cette 
trêve  sera  le  prélude  d'un  nouveau  combat. 

Octavia.  —  Approche-moi  ton  oreille,  Tullia. 

Tullia.  —  Parle,  parle,  mais  non  à  voix  basse. 

Octavia.  —  Je  serais  une  effrontée  si  je  le  faisais. 
Approche  l'oreille.  Je  suis  en  feu,  je  ne  puis  plus  le  sup- 
porter. 

Tullia.  —  Votre  vigueur  brutale,  Lampridio  et  Ran- 
goni, a  blessé  Octavia;  elle  se  plaint. 

Octavia.  —  Tais-toi,  je  vais  te  frapper  du  poing,  tais- 
toi. 

Rangoni.  —  Elle  se  plaint?...  Je  t'en  prie,  ma  Tullia,  de 
quoi  se  plaint-elle? 

Tullia.  —  D'être  en  feu. 

Octavia.  —  Que  chuchotes-tu?  Que  chuchotes-tu? 

Tullia.  —  Elle  n'en  peut  plus. 

Octavia.  —  Tu  es  la  plus  bavarde  des  bavardes.  Peu 
s'en  faudrait  que  je  ne  te  détestasse. 

Rangoni.  —  Te  souviens-tu  de  Laura,  Lampridio? 

Lampridio.  — Je  m'en  souviens  et  je  me  souviens  aussi 
des  services  que  tu  m'as  rendus,  car  c'est  grâce  à  toi 
que  mon  taureau  a  labouré  son  champ. 

Tullia.  —  C'est  sans  doute  cette  femme,  Rangoni,  dort 
tu  as  procuré  la  jouissance  à  Lampridio?  Tu  as  joué  un 
tour  à  l'ardente  et  crédule  jeune  fille.  C'était  un  gage 
d'amitié  d'un  srenre  nouveau. 


202  L  ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

Octavia.  —  Si  je  l'ai  causé  quelque  plaisir,  Rangoni, 
si  tu  m'aimes,  Lampridio,  racontez-moi  comment  la  chose 
s'est  passée. 

Rangoni.  —  C'est  à  Lampridio  à  parler,  je  n'ai  en  tout 
cela  servi  que  de  guide,  je  n'ai  pas  eu  dans  la  pièce 
d'autre  rôle. 

Lampridio.  —  Je  me  trouvais  à  Rome,  vers  la  fin  de 
l'automne,  chez  Rang-oni.  Laura  me  charma  de  ses  yeux 
fripons,  toute  chaste  et  vierge  qu'elle  était.  Je  me  dessé- 
chais d'amour  ;  elle,  elle  adorait  Rangoni.  Celui-ci  s'aper- 
çut qu'elle  l'aimait  et  que  j'aimais  Laura.  Il  persuada  à 
la  nourrice  de  la  jeune  fille  de  l'introduire,  à  l'entrée  de 
la  nuit,  dans  la  chambre  de  Laura.  La  vieille  femme 
n'ignorait  pas  les  ardeurs  de  la  jeune  fille,  et  elle  lui 
avait  promis  de  lui  faire  goûter  toutes  les  délices  de 
l'amour,  pourvu  qu'elle  lui  obéit.  Elle  lui  obéit  ;  mais  Ran- 
goni me  substitua  à  lui-même.  A  l'heure  convenue,  je  me 
présente  à  la  porte  de  la  chambre  et  la  vieille  me  conduit 
par  la  main  près  de  la  jeune  enfant  couchée  au  lit.  Tout  se 
trouvait  plongé  dans  l'obscurité.  Près  de  là,  dans  la 
chambre  contiguë,  couchait  la  mère  de  Rangoni  ;  Laura 
était  la  fille  de  sa  sœur.  La  vieille  nous  avertit  que  ce 
n'était  pas  le  lieu  de  nous  abandonner  à  de  longs  discours, 
que  tout  au  plus  nous  pourrions  nous  parler  à  voix 
basse,  de  peur  d'éveiller  les  soupçons  de  sa  méfiante 
maîtresse.  Elle  ajoute,  en  approchant  sa  bouche  de  mon 
oreille,  qu'avec  une  vierge  il  ne  faut  pas  en  user  brutale- 
ment, mais  silencieusement,  de  peur  que  les  craquements 
du  lit  fatigué  ne  réveillent  la  patronne  endormie. 

Tullia.  —  Quelle  savante  et  judicieuse  attaque  dut 
recevoir  Laura,  cette  nuit-là!  Tu  as  sans  doute  remporté 
le  prix  sur  Caton  lorsqu'il  faisait  l'amour. 

Lampridio.  —  Tu  veux  rire.  Je  trouve  la  jeune  vierge 
dévêtue,  et  je  m'approche  d'elle.  —  «  Tu  te  souviens,  lui 


FAÇONS   ET    FIGl'RES  203 

dit  la  vieille,  de  ce  que  je  t'ai  recommandé.  Tu  vas  goûter 
l'amour  de  ton  cher  Rangoni,  mais  ce  ne  sera  pas  sans 
quelque  sensation  douloureuse,  car  cet  amour  se  mani- 
feste brutalement.  Ne  pousse  pas  un  cri  cependant,  si  tu 
ne  veux  que  nous  périssions  tous.  Laura,  entoure  Rangoni 
de  tes  bras.  »  Je  monte  à  cheval,  la  vieille  approche  la 
catapulte,  elle  pénètre  de  trois  épaisseurs  de  doigt  dans 
la  porte  brisée. 

Octavia.  —  Qu'advenait-il  de  Laura  vis-à-vis  de  toi  et 
vis-à-vis  de  toi-même  ? 

Lampridio.  —  Elle  m'enchaîne  de  ses  bras,  me  couvre 
de  baisers  et,  devenue  femme,  laisse  échapper  de  doux 
et  tendres  gémissements  comme  une  tourterelle  veuve. 
Nous  apaisâmes  bellement  l'un  et  l'autre  notre  amoureuse 
fureur.  Mais  voici,  tout  à  coup,  que  survient  la  mère  de 
Rangoni. 

Tullia.  —  J'ai  peur,  j'ai  grand'peur  pour  vous.  Les 
bruyants  éclats  de  votre  rage  impuissante  auront  éveillé 
la  mère  de  Rangoni. 

Rangoni.  —  C'est  cela  même.  Quel  esprit  ouvert  à  la 
malice  ! 

Lampridio.  —  «  Qu'est-ce  donc,  Laura,  que  ce  bruit  que 
j'entends?  s'écrie  la  vénérable  matrone.  Es-tu  seule? 
—  Nous  sommes  seules,  répondit  la  vieille.  —  Un  fantôme 
m'est  apparu  en  rêve,  ajouta  Laura,  et  j'ai  failli  tomber 
du  lit  en  voulant,  effrayée,  prendre  la  fuite.  —  Si  jeune, 
tu  délires  déjà?  reprend  Margarita  (c'était  le  nom  de  la 
matrone),  tranquillise-toi.  Ces  épouvantails  de  rêves  sont 
des  sottises.  —  Je  me  suis  jetée  à  bas  de  mon  lit,  s'écrie 
la  vieille,  dès  que  j'ai  entendu  mon  enfant  se  plaindre;  » 
et,  tout  en  parlant,  elle  courait  de  côté  et  d'autre,  faisant 
beaucoup  de  bruit.  Laura,  tremblante,  me  pressait  contre 
son  sein,  d'une  timide  étreinte.  —  «  Je  suis  morte,  disait- 
elle,  cher  cousin;  et  toi  aussi  tu  es  mort,  c'est  terrible, 


204  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

mais  je  mourrai  avec  toi,  ce  n'est  rien.  »  La  mère  de 
Raimoni  sort,  et  la  vieille  enfin  m'entraîne  bon  gré  mal 
nrc  hors  de  la  chambre,  les  noces  joyeusement  ache- 
vées. 

Rangoni.  —  Laura,  comme  toi,  Octavia,  possède  un 
corps  plein  de  suc,  de  jolis  seins  rondelets,  mais  ils  ne 
sont  pas,  comme  chez  toi,  aussi  écartés  l'un  de  l'autre. 
On  dirait  qu'ils  s'adorent  et  qu'ils  se  touchent  pour  se 
baiser. 

Tullia.  —  Ce  rapprochement  des  seins  est  excellent 
pour  faire  arriver  au  comble  de  la  volupté,  mais  il  n'est 
point  partie  intégrante  dans  la  beauté. 

Octavia.  —  Pour  faire  arriver  au  comble  de  la  volupté? 

Tullia.  —  Oui,  tu  comprendras  cela  plus  tard.  Main- 
tenant, comprends  ceci  :  il  te  manque  encore  trois  assauts. 

Rangoni.  —  Vois  comme  déjà  Priape  manifeste  sa  joie! 
Mais  je  veux  aller  au  bonheur  par  une  nouvelle  route. 

Tullia.  —  Par  une  nouvelle  route?  Non,  j'en  atteste 
mon  amour,  tu  n'iras  point  par  une  route  nouvelle. 

Rangoni.  —  Ma  langue  a  fourché  :  je  voulais  dire  d'une 
autre  manière. 

Tullia.  —  Et  laquelle?  L'idée  m'en  vient  à  l'instant; 
on  l'appelle  le  cheval  d'Hector.  Mais  qu'est-ce  que  tu  as  à 
te  pavaner,  à  étaler  ainsi  tes  lascivetés? 

Octavia.  —  Tu  me  la  payeras,  méchante,  tu  me  la 
payeras.  Que  veux-tu  que  je  fasse,  Tullia? 

Tullia.  —  Lève-toi  et  mets-toi  à  cheval  sur  Rangoni 
en  lui  tournant  le  dos.  Tu  t'es  admirablement  placée. 
Tout  va  bien.  0  soupirs  que  voudrait  pousser  Vénus  ! 
Quoi  !  vous  défaillez  si  tôt  tous  les  deux?  C'est  aller  trop 
vite,  Octavia.  Voici  encore  une  torche  d'amour  qui  brûle 
pour  toi,  Octavia,  et  il  te  faut  l'éteindre  si  tu  veux  être 
enivrée  de  la  douceur  suprême. 

Lampridio.  —  Où  vas-tu  te  cacher,  fugitive?  Te  joues-tu 


FAÇONS    ET   FIGURES  20J 

de  moi?  Ne  veux-tu  pas  que  j'achève  ma  randonnée? 
Mieux  eût  valu  me  le  refuser  tout  à  fait. 

Octavia.  —  Je  parle  du  fond  du  cœur  :  les  forces  me 
manquent.  Je  n'en  puis  plus. 

Tullia.  —  Sornettes  !  C'a  été  une  escarmouche  et  non 
un  combat.  Tu  semblais  disposée  à  manier  la  massue 
d'Hercule,  et  en  un  rien  de  temps  tu  feins  d'être  accablée 
de  fatigue  !  Sornettes  ! 

Octavia.  —  Toutes  mes  sensations  sont  engourdies  et 
comme  ensevelies  en  elles-mêmes.  Suis-je  vivante  ? 
Prends  garde,  Lampridio,  veux-tu  te  souiller  en  ayant 
commerce  avec  un  cadavre  ? 

Lampridio.  —  Je  vais  te  rappeler  à  la  vie  avec  cette 
véritable  verge  de  Mercure,  ce  spectre  enflammé  de 
Vénus,  ce  rameau  d'or.  Vois,  tâte.  Je  te  gratifierai  de 
l'immortalité  ;  par  cette  apothéose  digne  de  Vénus,  je  te 
transporterai  au  milieu  des  déesses. 

Octavia.  —  Mais  !...  mais  !...  écoute,  Lampridio.  Quel- 
qu'un frappe  violemment  à  la  porte.  Qu'est-ce  que  cela 
veut  dire?  Les  dieux  et  les  déesses  qui  favorisent  les 
amours  et  qui  y  président  anéantissent  l'imposteur,  quel 
qu'il  soit,  qui  vient  troubler  un  si  remarquable  tournoi  ! 

Lampridio.  —  Le  bruit  redouble;  je  vais  aller  voir.  On 
a  ouvert  les  portes  ;  celui  qui  vient  vers  nous  d'un  pas 
rapide  est  déjà  proche. 

Tullia.  —  Retirez-vous,  retirez-vous.  Gagnez  la  cham- 
bre qui  vous  a  été  préparée,  de  peur  de  donner  quelque 
prétexte  aux  soupçons. 

Rangoni.  —  Et  vous,  fermez  votre  gynécée. 

Octavia.  —  Adieu,  mon  Rangoni,  adieu,  Lampridio  ; 
vous  êtes  l'un  et  l'autre  la  lumière  de  mes  yeux.  Gomme 
vous  m'avez  tuée  amicalement  !  Comme  vous  m'avez 
assassinée  voluptueusement  !  Il  n'y  a  pas  de  vie  douée 
de  plus  de  vie  que  cette  mort. 


206  L'ŒUVRE    Dr.    NICOLAS    CHORIER 

Tullia.  —  Nous  n'avons  rien  à  craindre.  Nos  maris 
sont  absents  et  j'ai  pris  soigneusement  mes  précautions 
pour  que  les  valets,  ces  animaux  pleins  de  méfiance,  ne 
soupçonnent  rien  de  nos  plaisirs.  Tout  est  sûr.  Mais  tu 
connais  le  caractère  de  notre  préfet  :  c'est  un  homme 
affable,  courtois,  ami  des  voluptés  jusqu'à  se  moquer  du 
qu'en  dira-t-on.  Il  a  coutume  de  passer  les  nuits  blanches 
dans  les  délices  de  la  table  ou  les  folies  du  jeu,  au  milieu 
de  jeunes  gens  qu'il  estime  ou  dont  il  veut  se  faire 
estimer.  Il  fait  participer  à  ses  conversations  spirituelles, 
ses  amusements,  ses  bouffonneries,  ceux  qu'il  aime  ou 
qu'il  prise.  C'est  de  la  sorte,  par  celte  douce  facilité  de 
mœurs,  qu'il  s'est  concilié  la  faveur  de  toutes  les  classes 
de  la  société,  sans  se  perdre  de  réputation,  pourtant. 
Par  Vénus  !  l'homme  n'est  digne  de  vivre  que  s'il  sait 
vivre.  Se  priver  de  Vénus,  de  Bacchus,  des  amusements, 
ce  n'est  pas  vivre  ;  c'est  même  en  être  loin.  Mais  il  faut 
savoir  éviter  l'humeur  maligne  de  ces  hommes  qui  croient 
être  les  seuls  sages  au  monde,  qui  ne  louent  rien  hormis 
eux-mêmes  et  leurs  sottes  et  insipides  mœurs  :  «  Juges 
iniques  envers  les  autres,  intègres  envers  eux-mêmes.  » 
Fuyons  les  regards  de  ces  gens,  Octavia  ;  fuyons  les 
harpies,  ces  féroces,  obscènes  et  rapaces  oiseaux  à  face 
humaine.  Sous  le  masque  d'une  gravité  censoriale,  ils 
salissent  tout  ce  qu'il  a  de  beau  et  poursuivent  de  leurs 
malédictions  tout  ce  qu'il  y  a  d'honnête.  Cependant,  il 
faut  toujours  avoir  l'apparence  de  l'honnêteté. 

Octavia.  —  Ou'appelles-tu  tenir  une  conduite  honnête? 
Les  avis,  là-dessus,  ne  s'accordent  guère 

Tullia.  —  Ce  qui  est  honnête,  c'est  ce  qui  semble 
l'être.  Les  hommes  ne  recherchent  rien  au  delà  de  ce  qui 
tombe  immédiatement  sous  les  sens.  Prends  le  masque 
de  l'honnêteté;  celui  qui  a  soin  de  s'en  couvrir  est,  pour 
le  vulgaire,  un  honnête  homme.  Livre-toi  aux  plaisirs, 


FAÇONS   ET  FIGURES  207 

mais  sous  les  dehors  de  la  vertu,  et  tu  n'en  passeras  pas 
moins  pour  une  honnête  femme.  Si  lu  laisses  écarter  le 
rideau,  ne  serait-ce  que  la  largeur  d'un  ongle,  tu  te 
verras  tomber  sous  le  coup  des  censures  des  sots,  qui 
veulent  qu'on  les  croie  les  seuls  sages,  et  ils  te  déchire- 
ront de  leurs  médisances  ;  ils  parleront  de  toi  comme 
d'une  femme  perdue,  et,  par  une  perfide  simulation,  se 
mettront  à  déplorer  ton  sort,  les  malveillants  impi- 
toyables qu'ils  sont.  Eux-mêmes  ils  se  cachent,  ils  ne 
marchent  que  masqués,  et  c'est  à  se  cacher  qu'ils  mettent 
leur  plus  grand  soin.  Cachons-nous  donc,  nous  aussi. 
Le  monde  entier  joue  la  comédie.  Au  spectacle,  nous 
louons,  nous  condamnons,  tant  que  se  joue  la  pièce,  ce 
que  les  acteurs  font  devant  nous,  ce  qu'ils  disent  au  jour 
de  la  rampe;  mais  de  ce  qui  se  fait  ou  de  ce  qui  se  dit 
derrière  la  scène,  le  rideau  baissé,  nous  ne  soufflons 
mot.  Dans  le  commerce  de  la  vie  ordinaire,  on  expose  de 
même  à  la  critique  ce  qui  se  fait  sous  les  yeux  de  tout  le 
inonde,  mais  non  ce  qui  se  trame  et  se  pratique  sous  le 
voile.  Oh  !  si  nous  voyions  à  l'œil  nu,  alors  qu'ils  sont 
livrés  à  eux-mêmes  et  aux  passions  dont  les  a  doués  la 
nature,  ces  grands  de  la  terre  et  ces  je  ne  sais  quels 
orgueilleux  qui  simulent  l'abattement  et,  par  une  feinte 
sévérité  de  mœurs,  veulent  se  frayer  le  chemin  du  ciel  ! 
Oh  !  si  nous  les  voyions  !  Mais  voici  Lampridio. 

Lampridio.  —  Le  préfet  a,  parait-il,  quelque  commu- 
nication à  nous  faire  :  c'est  ce  que  viennent  de  nous  dire 
de  jeunes  garçons  à  longs  cheveux  qu'il  nous  envoie  de 
l'école  des  pages.  Il  nous  prie  de  nous  rendre  chez  lui, 
si  cela  ne  nous  gène  pas. 

Rangoni.  —  Que  faut-il  faire,  ma  ïullia?Quel  conseil, 
Octavia,  nous  donnes-tu? 

Tullia.  —  Ce  que  l'honnêteté  veut. 

Rangoni.  —  Oui  est-ce  qui  jugera  honnête  de  se  séparer 


2<)8  [/(El  VRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

de  ses  amours,  quand  ils  sont  si  gracieux,  si  charmants, 
si  enjoués  ? 

Octavia.  — J'en  ai  bien  <le  la  peine. 

Tullia.  —  Mais  il  faut  obéir.  Les  hauts  personnages, 
lorsqu'ils  sont  placés  au  faite  des  honneurs,  n'ont  qu'à 
souhaiter  pour  commander;  leurs  désirs  sont  désordres. 
Allez-vous-en  ;  donne  un  baiser,  Lampridio. 

Octavia.  —  Avec  vous  s'en  vont  toutes  mes  délices. 
Donne  un  baiser,  Rangoni.  0  moitié  de  mon  âme! 

Lampridio.  —  Ce  doux  baiser  que  j'emporte  me  tiendra 
lieu  de  ta  présence.  Mais  donne-toi  toute  à  moi,  Octavia. 

Octavia.  —  Non. 

Rangoni.  —  A  moi  non  plus  ? 

Tullia.  —  Ni  à  l'un  ni  à  l'autre.  Cédez  à  la  nécessité  et 
non  pas  à  l'amour,  habiles  ouvriers  en  fait  d'amusements 
et  de  libertinages. 

Lampridio.  —  Que  Junon,  protectrice  de  l'hymen,  me 
voie  d'un  mauvais  œil  si  je  n'aimerais  mieux  quitter  la 
vie  que  m'arracher  de  vos  bras  ! 

Rangoni.  —  J'aimerais  mieux  passer  la  nuit  avec  vous, 
mes  Vénus,  que  tous  les  jours  de  ma  vie  avec  Jupiter, 
défenseur  des  princes. 

Tullia.  —  Les  voilà  partis.  La  malheureuse  Octavia 
attendait  vingt  preuves  d'amour,  à  peine  en  a-t-elle  reçu 
huit.  Allez,  maintenant,  et  fiez-vous  aux  choses  hu- 
maines ! 

Octavia.  —  Mes  reins  auraient  été  au-dessous  d'un  tel 
travail  ;  toi,  tu  en  as  d'infatigables.  Peut-être  aurais-je 
pu  aller,  saine  et  sauve,  jusqu'à  dix;  mais  au  delà,  non. 
Ce  qui  fatigue  la  volupté  n'est  plus  volupté. 

Tullia.  —  En  attendant,  tu  as  brisé  les  efforts  de  Lam- 
pridio et  de  Rangoni  montant  à  l'assaut  de  ta  vigueur; 
tu  as  épuisé  leurs  forces,  toi  qui  es  si  tendre,  dont  les 
reins  sont  si  faibles,  si  délicats  ! 


FAÇONS     ET    FIGURES  20<) 

Octavia.  —  Ces  agitations  ont  complètement  éloigné 
de  moi  le  sommeil;  quand  même  je  le  voudrais  absolu- 
ment, il  me  serait  impossible  de  dormir.  Causons. 

Tullia.  —  Tu  veux  que  Vénus  continue  à  te  sourire 
jusqu'au  jour,  sous  la  forme  d'un  entretien  libre  et  libi- 
dineux. Mais  j'aperçois  un  billet  par  terre;  il  est  tombé 
de  la  poche  de  Lampridio  ou  de  Rangoni.  Voyons  ce 
qu'il  y  a  d'écrit  dedans. 

Octavia.  —  Voyons;  donne-le-moi  à  lire. 

Tullia.  —  Prends,  lis. 

Octavia.  —  C'est  une  lettre  écrite  sans  art,  sans  ordre; 
elle  décèle,  à  première  vue,  la  main  d'une  jeune  fille. 

LAURA    A    RANGONI,    SON    AMOUR 

«  Je  n'ose  le  dire  :  Salut,  puisque  je  n'attends  de  toi 
aucun  salut  et  que  tu  ne  désires  aucunement  me  sauver. 
Qu'est-il  donc  arrivé,  par  l'acharnement  d'un  destin  con- 
traire, pour  que  tu  ne  sois  pas  venu  me  voir  à  l'heure  où 
tu  l'avais  promis  à  ma  passion  insensée?  En  attendant, 
je  ne  vis  plus  et  je  ne  puis  pas  mourir.  Je  vis  pour  toi, 
mon  soleil,  et  je  mourrai  pour  toi,  car  je  t'appartiens. 
L'une  de  ces  alternatives  sourit  agréablement  à  mon 
àme  malade;  la  pensée  de  l'autre  me  détourne  de  me 
pendre,  moi  qui  te  désire  tant.  Entre  la  vie  et  le  trépas, 
je  me  tiens  sur  les  frontières  de  l'un  et  de  l'autre.  Si 
tu  viens,  je  retourne  à  la  vie;  si  tu  refuses,  je  cours 
à  la  mort  :  le  chemin  ne  sera  pas  long-.  Toute  gaîté  est 
absente  de  moi  et  moi  aussi  je  m'absente  de  moi- 
même  quand  tu  es  loin  de  moi.  Des  ardeurs  sans 
trêve,  de  cuisantes  inquiétudes,  de  violents  soucis  m'en- 
tourent, malheureuse  !  comme  d'une  ligne  de  circon- 
vallation  et,  me  donnant  l'assaut,  font  irruption  chez 
moi.  De  quel  côté  que  je  me  tourne,  devant  moi  ne  se 
dressent  que  des  tourments,  si  tu  ne  viens  à  mon  secours 

u 


210  L  ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

et  ne  m'arraches  à  tant  de  calamités,  à  mes  propres 
fureurs.  Si  je  me  vois  méprisée  de  toi,  je  me  traiterai  en 
condamnée  à  mort  et  je  me  tuerai,  moi  qui,  du  jour  que 
je  me  suis  mise  à  brûler  d'amour  pour  toi,  ai  commencé', 
folle  que  j'étais,  à  mourir  de  fièvre.  Accours,  si  tu  veux 
que  je  recouvre  ma  raison.  Adieu.  » 

Tullia.  —  Vraiment,  cette  Laura,  qui  écrit  si  bien,  ne 
manque  ni  de  finesse,  ni  de  vigueur  d'esprit.  Dans  son 
commerce  amoureux,  je  crois  qu'on  pourrait  rencontrer 
tous  les  bonheurs,  tant  elle  est  spirituelle. 

Octavia.  —  A-t-elle  donc  aussi  reçu  Rangoni  dans  ses 
bras  ?  Je  croyais  qu'elle  n'avait  connu  que  Lampridio. 

Tullia.  —  L'incendie  s'était  glissé  dans  les  moelles  de 
la  tendre  jeune  fille;  déjà  elle  sentait  quelque  flamme  en 
cet  endroit  que  Vénus,  ignorée  d'elle  jusqu'alors,  avait 
voué  à  ses  feux.  Toute  la  nuit,  de-ci  de-là,  dans  la  rage 
impuissante  de  l'amour,  elle  roulait  sur  son  lit  ses 
membres  délicats;  elle  prétendait  brûler.  Sa  nourrice  la 
croyait  dans  le  délire.  «  J'apporterai  remède  à  ta  maladie, 
ma  fille,  lui  dit-elle;  mais  cesse  de  t'agiter  si  follement. 
Aie  bon  espoir;  celui  qui  t'a  mise  dans  une  telle  rage 
t'en  guérira.  Ne  désespère  de  rien,  je  t'en  prie.  Fais 
trêve  à  ces  emportements,  qui  te  sont  funestes  et  qui  me 
tuent.  »  Le  matin  venu,  la  vieille  va  tout  droit  trouver 
Rangoni,  lui  conte  ce  qui  se  passe,  le  supplie  de  consoler 
son  amante,  de  sauver  sa  beauté,  digne  des  baisers  de 
Jupiter.  La  mère  de  Rangoni  venait,  dès  le  point  du  jour, 
de  partir  pour  la  villa,  distante  de  deux  milles  de  la 
ville.  Que  pouvait  faire  le  jeune  homme?  11  se  laisse 
loucher;  il  suit  la  vieille  où  elle  veut  le  conduire.  Il 
trouva  la  jeune  enfant  assise  sur  son  lit,  les  cheveux  en 
désordre  comme  une  Ménade,  brisant  de  sanglots  sa  poi- 
trine délicate,  obscurcissant  d'une  grosse  pluie  de  larmes 
les  rayons  de  ses  yeux,  qui  auraient  obscurci  le  soleil. 


FAÇONS    ET    FIGURES  211 

Dès  qu'elle  le  voit  entrer,  elle  se  jette  à  bas  du  lit,  demi- 
nue,  comme  elle  était  :  —  Tu  es  venu  vers  moi  !  s'écrie- 
t-elle  en  se  suspendant  à  son  cou;  tu  es  venu  vers  moi, 
enchanteur,  pour  m'ôter  la  raison,  à  moi  qui  jusqu'alors 
n'avais  contracté  aucune  souillure  !  Rends-moi  ma  pureté. 
Tu  ne  le  peux  pas?  Donne-toi  donc  entièrement  et  cons- 
tamment à  moi  ;  cela  tu  le  peux.  »  En  proférant  ces  pa- 
roles, des  torrents  de  larmes  tombent  de  ses  yeux.  «  Je 
ne  le  cédais,  ajoute-t-elle,  à  aucune  des  jeunes  filles 
nobles  qui  jouissent  d'une  bonne  renommée.  Je  resplen- 
dissais des  louanges  de  la  vertu;  rien  que  pour  te  com- 
plaire, j'ai  cessé  de  les  mériter.  Je  suis  tombée  du  haut 
de  toute  ma  gloire  au  moment  même  que,  folle,  je  m'en- 
flammai d'amour  pour  toi.  Aie  pitié  de  moi.  Fais,  si  tu  le 
peux,  que  je  redevienne  moi-même;  mais  telle  que  je  me 
connais,  tu  ne  le  pourrais  pas;  fais  donc  alors  en  sorte 
d'être  à  moi,  du  fond  du  cœur  :  cela  tu  le  pourras.  Mais 
tel  que  je  te  connais,  tu  ne  le  voudras  pas  :  tu  réserves 
pour  une  Vénus  tes  embrassements  dignes  de  Vénus.  » 
Que  te  dirai- je  de  plus?  Rangoni  ne  souffrit  pas  plus 
long-temps  d'être  accablé  de  reproches  ;  la  paix  se  conclut 
entre  eux.  Sous  les  auspices  de  la  déesse  des  amours,  à 
leur  grande  et  réciproque  volupté,  ils  accomplirent  les 
rites  chers  à  Vénus. 

Octavia.  —  Et  les  fureurs  lascives  de  la  libertine 
Laura  furent  apaisées  comme  les  tiennes  propres  à  la 
villa  Orsinia,  dans  l'honnête  lupanar? 

Tullia.  —  Tu  détournes  malignement  la  signification 
d'un  vocable  déshonnête.  C'est  parler  en  folle.  Écoute 
bien.  On  donne  le  nom  de  louves  et  de  courtisanes  à  ces 
femmes  qui,  sans  goûter  aucun  plaisir,  se  livrent  pour 
de  l'argent  ou  passent  dans  le  public  pour  le  faire:  ce 
sont  des  puantes,  sorties  de  la  populace  misérable  et 
affamée.  N'importe  où   elles  aillent,  les   infâmes,  elles 


212  L  ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

traînent  avec  elles  l'ordure  du  lupanar;  elles  sont  à 
elles-mêmes  leurs  ignominieux  opprobre.  Mais  à  celles 
qui,  comme  nous,  sont  de  condition  relevée,  cette  hon- 
teuse appellation  ne  convient  nullement;  chacune  de 
nous  doit  être  estimée  d'après  son  rang1,  sa  dignité  dans 
le  monde,  si  tu  veux  porter  un  jugement  équitable.  Les 
mots  de  louve  et  de  lupanar  s'appliquent  à  l'intimité  des 
conditions,  non  à  l'action  elle-même. 

Octavia.  —  Le  beau  raisonnement  !  Mais  si  je  ne  me 
trompe,  tu  avais  déjà  reçu  une  douzaine  de  javelots  dans 
ton  bouclier  lorsque  Rangoni  est  venu  troubler  tes 
folies  pour  favoriser  les  miennes.  Il  a  coupé  le  fil  de  ta 
narration  ;  j'entends  que  tu  me  l'achèves. 

Tullia.  —  Je  l'entends  bien,  moi  aussi. 

Octavia.  —  Que  Vénus  en  veuille  à  mort  à  cet  Aloisio 
et  à  ce  Fabrizio,  ces  affreux  vauriens,  en  rébellion  contre 
les  voluptés  honnêtes  et  naturelles  ! 

Tullia.  —  Pourtant  des  gens  d'esprit  assurent  qu'il 
n'y  a  rien  du  tout  de  blâmable  en  cela;  que  l'entrée  de 
derrière,  chez  une  femme,  est  une  partie  de  son  corps 
fout  comme  sont  les  mains,  et  qu'il  n'y  pas  plus  de 
crime  à  s'en  servir  que,  pour  un  mari,  à  se  faire  caresser 
par  sa  femme.  Quoi  qu'il  en  soit,  mon  Octavia,  la  chose 
de  toute  façon  me  semble  ridicule,  sinon  infâme. 

Octavia.  —  Pour  moi,  elle  est  tout  à  la  fois  ridicule  et 
dégoûtante.  Quel  plaisir  peut-on  avoir  à  se  tromper 
volontairement  de  sexe,  dans  d'obscènes  fureurs?  Qui 
n'aurait  en  abomination  cette  infamie,  pour  peu  que  l'on 
rende  à  toute  créature  humaine  le  respect  qui  lui  est  dû? 
L'homme  qui  abuse  si  affreusement  d'une  jeune  fille 
profane  véritablement  la  noblesse  d'un  beau  corps.  Je 
ne  sais  comment  une  pareille  fureur  a  pu  s'emparer  de 
nos  compatriotes. 


FAÇONS    ET    FIGURKS  21 3 

Tullia.  —  Les  astrologues,  interprètes  du  Ciel,  disent 
que  cela  provient  de  la  maligne  influence  d'une  constel- 
lation, laquelle  ne  souffle  pas  cette  peste  aussi  violem- 
ment chez  ceux  qui  naissent  de  l'autre  côté  des  Alpes. 
Les  Italiens  et  les  Espagnols  sont  les  peuples  qui  se 
délectent  le  plus  de  ce  plaisir,  tant  avec  les  jeunes 
garçons  qu'avec  les  jeunes  fdles.  Lorsqu'ils  nous  le 
demandent  à  nous,  ils  appellent  cela  le  corollaire; 
lorsque  c'est  à  de  jeunes  garçons,  cela  prend  le  nom  de 
complaisance.  Chez  les  Osques,  c'était  un  amusement 
qui  n'avait  rien  de  déshonnête.  Tu  sais  combien  les 
Grecs  furent  gens  éminemment  intelligents?  Eh  bien,  ils 
adoraient  la  Vénus  Callipyge,  c'est-à-dire  aux  belles 
fesses,  et  ils  décernèrent  le  prix  de  la  grâce  aux  deux 
sœurs  Callipyges;  ce  qu'ils  honorèrent  en  elles,  ce  ne 
fut  ni  l'éclat  de  leurs  yeux,  ni  le  charme  de  leurs 
visages,  mais  leurs  belles  fesses.  Certes  qui  ne  hait  pas 
les  cuisses  doit  nécessairement  ne  pas  haïr  les  fesses. 
Nieras-tu  qu'elles  soient  la  racine  et,  par  droit  origi- 
naire, la  meilleure  partie  des  cuisses? 

Octavia.  —  Oui,  gracieuses  à  voir,  admirables  à  palper, 
elles  sont  les  délices  des  yeux  et  des  mains;  mais  qui- 
conque y  cherche  une  jouissance  au  delà  de  celle-ci,  je 
le  considère  comme  un  horrible  scélérat,  qui  empoisonne 
l'air  et  l'espace. 

Tullia.  —  Bon  !  bon  !  bon  !  Je  ne  vois  pas  ce  que  l'on 
peut  reprocher  d'ignominieux  à  celui  qui  expérimente, 
sur  le  simulacre  d'un  ennemi,  ce  qu'il  peut  faire  en  lan- 
çant le  javelot  que  bientôt  il  tournera  contre  l'ennemi 
véritable. 

Octavia.  —  Tu  appelles  un  amusement  l'outrage  que 
tu  as  été  forcée  de  subir? 

Tullia.  —  Nieras-tu  que  Caviceo  t'en  ai  fait  autant? 
La  rondeur  dont  tu  es  toute  couverte  t'accuse.  Tu  n'es- 


yi4  L'ŒUVRE    DR    NICOLAS    CHORIER 

pas  médiocrement  impudente  !  Qa'as-lu  à  me  reprocher, 
petite  farceuse? 

Octavia.  —  Une  fois  ou  deux,  je  l'avoue,  Caviceo 
essaya  s'il  pourrait,  mais  il  ne  put  pas;  depuis,  il  s'en 
est  constamment  abstenu. 

Tullia.  —  C'est  exactement  ce  qui  m'est  arrivé  à  propos 
de  cela  avec  Gallias,  si  ce  n'est  que  pour  lui  faire  paraître 
le  chemin  encore  plus  difficile,  j'en  accrus  la  difficulté 
par  mes  paroles.  «  C'est  comme  femme  que  tu  m'as  épou- 
sée, lui  dis-je;  c'est  d'une  femme  que  tu  désirais  les 
embrassements.  Tu  espérais  avoir  de  moi  des  enfants  et 
du  plaisir;  mais  par  où  je  suis  femme  je  te  donnerai  à 
la  fois  et  du  plaisir  et  des  enfants,  sans  que  tu  blesses 
mon  honnêteté,  que  tu  tourmentes  ma  pudeur.  Si  tu 
veux  des  enfants,  procrée-les,  adroit  ouvrier,  dans  cette 
officine  du  genre  humain;  si  tu  veux  de  la  jouissance, 
là  jaillit  la  source  de  toutes  les  jouissances  que  la  sémil- 
lante Vénus  assaisonne  de  ses  lascivetés  et  de  ses  lubri- 
cités. Approche  de  cette  source.  La  route  n'est  ni  trop  en 
pente  ni  rocailleuse;  elle  n'est  pas  plus  large  qu'il  ne 
faut  pour  celui  qui  va  au  bonheur.  Tu  la  prendras  plutôt 
pour  un  sentier  que  pour  une  route.  Pousses-y  ton  che- 
val; il  y  marchera,  par  Vénus  !  d'une  allure  agréable  et 
ne  se  fatiguera  pas,  comme  il  le  fait  maintenant  à  un 
travail  inutile.  11  cherche  à  décharger  quelque  part  son 
fardeau;  il  trouverait  bien  mieux  son  chemin  tout  seul, 
s'il  était  seul  à  chercher,  si  tu  lui  lâchais  la  bride.  »  Cal- 
lias  se  mit  à  rire.  —  «  Eh  bien!  dit-il,  je  la  lui  lâche; 
qu'il  aille  à  sa  volonté,  car  la  mentule  est  entre  tous  un 
animal  volontaire.  »  A  l'instant,  celle-ci  entra  dans  l'écu- 
rie qu'elle  vit  ouverte  devant  elle  et  peu  après,  au  grand 
plaisir  de  l'un  et  de  l'autre,  déchargea  son  fardeau. 
Depuis,  celte  impétuosité  d'une  furieuse  et  aveugle  pas- 
sion une  fois  calmée,  jamais  Callias  ne  tenta  quoi  que  ce 


FAÇONS   ET    FIGURES  2l5 

fût  qui  pût  m'être  désagréable  ou  nous  sembler  honteux 
à  l'un  comme  à  l'autre. 

Octavia.  —  Puisque  nous  en  sommes  sur  le  chapitre  de 
ces  vilenies,  je  t'en  conjure,  ma  Tullia,  dis-moi  ce  que  tu 
en  penses  au  fond  du  cœur;  conte-moi  toute  l'histoire 
de  cette  fantaisie,  comment  elle  est  née,  comment  elle  a 
été  accueillie  par  des  libertins,  comment  elle  devint  à  la 
mode;  par  quelle  raison  il  se  fait  qu'elle  ait  envahi  cer- 
tains peuples  et  qu'au  contraire  elle  n'ait  pas  pénétré 
chez  beaucoup  d'autres.  Je  pense  qu'il  a  été  vomi  par  les 
cavernes  du  Styx,  ce  feu  de  soufre,  qui  n'est  bon  qu'à 
souiller,  par  son  contact  pestilentiel,  les  étincelles  de 
l'amour  chaste. 

Tullia.  —  Tu  juges  sainement.  Voici  comment  la 
chose  est  arrivée.  Il  n'y  a  pas  de  doute  à  cela,  les 
hommes,  «  n'importe  où  cheminent  la  Lune  et  le  Soleil  », 
sont  tous  agités  des  mêmes  passions,  formés  de  la  même 
matière,  construits  de  la  même  façon  ;  ils  sont  tous  égale- 
ment portés  au  plaisir,  et  ce  qu'ils  appellent  le  plaisir  par 
excellence,  c'est  cette  acre  et  violente  envie  qu'ils  ont, 
non  tant  de  procurer  la  suprême  jouissance  au  corps  et 
aux  sens  d'un  autre,  que  de  tirer  du  corps  d'un  autre 
leur  propre  jouissance.  Ils  aiment  jusqu'à  la  fureur  effré- 
née ces  parties  du  corps  d'un  autre  au  moyen  desquelles 
ils  s'ouvrent  chez  eux-mêmes  des  torrents  de  délices  qui 
font  jaillir  de  leurs  moelles  cette  humeur  lubrique  qu'ils 
nomment  semence,  laquelle,  si  elle  coule  dans  notre 
champ,  engendre  un  homme.  Dans  cette  émission,  tu  le 
sais  bien,  Octavia,  ils  trouvent  tout  le  bonheur  qu'ils 
cherchent  chez  nous.  La  veine  de  Vénus  une  fois  tarie,  tu 
sais  comme  ils  sont  dégoûtés  de  nos  charmes,  comme  ils 
prisent  peu  les  baisers,  les  embrassements  et  tous  les 
autres  dons  de  Vénus  :  ou  bien  ils  se  retirent,  mis  en 
fuite,  ou  bien  ils  se  taisent  comme  hébétés  ou  changés  en 


2lO  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

pierre.  Ainsi,  ceux  qui  se  sont  indigérés  de  vin  et  de 
nourriture  ne  font  plus  aucun  cas  de  la  nourriture  ni 
du  vin.  A  la  vérité,  les  hommes  naissent  avec  une  pro- 
pension marquée  pour  l'amour  de  notre  sexe;  ils  sont 
portés  davantage  à  user  de  ces  parties  de  notre  corps  par 
où  nous  sommes  femmes,  sans  doute  sous  l'impulsion  de 
la  Nature,  mère  de  toutes  choses.  (Test,  en  effet,  ainsi 
qu'elle  promet  aux  êtres  l'immortalité,  par  l'union  des 
sexes  entre  eux.  Mais  toute  cette  quantité  de  semence  qui 
s'élabore  dans  les  reins  des  hommes  et  des  femmes  n'est 
pas  nécessairement  réservée  à  la  génération  ;  tel  est  du 
moins,  dit-on,  l'avis  des  sa^es.  La  Nature  a  voulu  que 
l'on  fit  de  cette  semence  absolument  le  même  cas  que  de 
celle  des  plantes  et  des  arbres.  Or,  par  exemple,  pour  ce 
qui  est  du  blé,  une  partie  sert  d'aliment  aux  animaux  et 
est  consommée  par  eux;  une  partie  est  réservée  pour 
les  semailles.  Lorsqu'on  eut  abandonné  l'usage  du 
gland,  Cérès  apprit  aux  mortels  l'art  de  faire  du  pain 
avec  le  blé,  et  ce  nom  fut  donné  au  pain  parce  qu'on  tra- 
çait dessus  la  figure  de  Pan.  Cette  portion  est  la  part  du 
ventre  et  de  la  gourmandise  :  qui  prétendra  pourtant  que 
la  Nature  s'en  offense?  Des  autres  graines  des  plantes, 
que  nul  besoin,  nulle  sensualité  ne  pousse  l'homme  à 
recueillir,  la  Nature  en  fait  tomber  une  certaine  quantité 
par  terre  et  il  en  naît  de  nouvelles  plantes  ;  elle  laisse  le 
reste  périr  bien  tranquillement.  Il  en  est  de  même,  sou- 
tiennent Socrateet  Platon,  de  la  semence  apte  à  la  repro- 
duction de  l'homme,  et  il  serait  stupide  de  croire  que, 
dans  l'intention  de  la  Nature,  la  totalité  doive  en  être 
employée  à  la  procréation  humaine.  Nos  corps,  Octavia, 
possèdent  un  conduit  par  lequel  nous  pouvons  lâcher 
de  la  semence  hors  de  notre  vulve,  lorsque  nous  sommes 
enceintes  :  ce  conduit  n'existerait  pas  si,  d'après  le  vœu 
de  la  souveraine  Nature,  la  totalité  de  la  semence  devait 


FAÇONS    ET    FIGURES  217 

être  utilisée.  De  leur  côté,  les  hommes  peuvent  en  lâcher 
quand  il  leur  plaît  et  comme  il  leur  plaît  :  ils  n'auraient, 
sans  aucun  doute,  la  faculté  d'émettre  de  la  semence  que 
dans  cette  partie  de  notre  corps  qui  sert  à  la  génération, 
si  cette  substance  était  uniquement  destinée  à  procréer 
l'homme.  Enfin,  lorsque  nos  matrices,  remplies  d'une 
semence  féconde,  se  gonflent;  que  la  grossesse  est  arrivée 
au  sixième,  au  huitième,  au  neuvième  mois;  bien  mieux, 
lorsque  l'heure  de  l'accouchement  nous  talonne,  languis- 
santes, nos  maris  ne  laissent  pas  d'avoir  encore  affaire  à 
nous,  et  certainement  ils  eu  ont  bien  le  droit.  Il  est  donc 
faux  que  la  semence  doive  être  uniquement  employée  à 
la  procréation,  qu'elle  n'ait  pas  d'autre  usage.  Car,  à  ce 
moment  dont  je  parle,  reste-t-il  quelque  espoir  de  procu- 
rer à  la  femme  une  nouvelle  grossesse?  Ce  serait  de 
l'impudence  de  le  soutenir.  Les  conséquences  qu'il  faut 
tirer  de  tout  ceci,  tu  les  aperçois,  Octavia? 

Octavia.  —  Parfaitement. 

Tullia.  —  C'est  pour  cette  raison  que  les  médecins, 
par  l'emploi  des  pessaires,  comme  ils  disent,  provoquent 
à  la  volupté  les  jeunes  fdles  d'un  tempérament  froid;  ils 
forcent  à  sortir  de  cavités  profondes  les  flots  trop  pares- 
seux de  la  semence  qui  y  croupit,  ce  qui  est  cause  d'un 
grand  nombre  d'infirmités  pour  les  femmes  non  mariées. 
Personne  pourtant  ne  condamne  la  médecine,  ne  taxe  le 
secours  qu'elle  apporte  de  criminelle  complaisance.  Nous 
voyons  de  la  même  façon  des  agonisants  renaître  à  la 
gaîté,  des  mourants  être  rappelés  à  la  vie. 

Octavia.  — ■  On  s'y  est  pris  de  la  sorte  pour  rendre  la 
santé  à  Livia,  ta  cousine,  si  pâle  sept  mois  avant  son 
mariage,  le  teint  comme  chargé  de  suie,  blême,  vivant 
simulacre  de  la  mort. 

Tullia.  —  C'est  pour  de  telles  raisons,  qui  brillent  par 
une  apparence,  quoique  fausse,   de  vérité,  que  ce  qui 


-;il8  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHOMER 

n'était  d'abord  que  le  fait  de  l'in tempérance  chez  certains 
■délicats  devint  en  quelques  pays  le  lot  de  tous.  Ils 
prirent  des  femmes,  mais  ne  cultivèrent  leur  champ 
qu'en  vue  d'avoir  des  enfants  et  aucunement  par  amour. 
Dès  qu'elles  étaient  enceintes,  ils  les  traitaient  comme 
des  réprouvées,  s'abstenaient  de  tout  commerce  avec 
elles,  les  reléguaient  dans  les  endroits  les  plus  reculés 
de  la  maison  et  ne  les  jugeaient  plus  dignes  ni  de 
leurs  baisers,  ni  de  leurs  embrassements.  Être  mère, 
c'était,  pour  ces  malheureuses,  un  motif  d'injure  et 
•de  réprobation.  Chez  les  rois  d'Asie,  notre  sexe  était 
presque  un  objet  de  dégoût.  Bag~oas  fit  les  délices 
de  Darius  :  il  incendia  même  Alexander.  Les  peuples 
se  modèlent  sur  l'exemple  des  princes  qui  les  gou- 
vernent. L'infamie  dont  nous  parlons  s'était  emparée 
de  tous,  dans  tous  les  g-enres  d'état  et  de  condi- 
tions. Tous  brûlaient  de  la  même  fureur,  la  plèbe, 
les  grands,  les  rois.  Cette  dépravation  causa  la  mort  de 
Philippe,  roi  de  Macédoine;  il  mourut  de  la  main  de 
Pausanias,  qu'il  avait  violenté.  Cette  passion  soumit  au 
roi  Nicodème  Jules-César,  femme  de  tous  les  hommes 
comme  il  était  l'homme  de  toutes  les  femmes.  Auguste 
n'évita  pas  ce  déshonneur;  Tibère  et  Néron  s'en  faisaient 
gloire;  Néron  épousa  Tigellin,  Sporus  épousa  Néron. 
Trajan,  le  meilleur  des  Princes,  se  faisait  accompagner 
d'un  paedagogium,  alors  qu'il  parcourait  l'Orient  de  vic- 
toire en  victoire  :  ce  qu'il  appelait  son  paedagogium, 
c'était  une  troupe  de  jolis  g"areons  bien  découplés,  que 
jour  et  nuit  il  appelait  à  venir  entre  ses  bras.  Antinous 
servait  de  maîtresse  à  Adrien;  rival  de  Plotine,  il  fut 
plus  heureux  qu'elle.  L'empereur  le  pleura  mort,  et  celui 
qui  avait  cessé  d'être  au  nombre  des  vivants,  il  le  plaea 
parmi  les  dieux,  lui  consacra  des  autels  et  des  temples. 
Antonin  Ilélio^abale,  neveu  de  Sévère,   avait   coutume, 


FAÇONS    ET    FIGURES  2I<) 

ainsi  que  parle  un  vieil  auteur,  de  se  faire  administrer 
du  plaisir  «  par  tous  les  creux  du  corps;  »  ses  contempo- 
rains le  regardèrent  comme  un  monstre.  Devant  cette 
Vénus  dansa  la  gravité  de  l'austère  philosophie,  mêlée  au 
chœur  des  p'édérastes.  Alcibiade  et  Phédon  dormaient 
avec  Socrate  lorsqu'ils  voulaient  rendre  leur  précepteur 
de  bonne  humeur.  C'est  du  genre  d'amours  de  cet  homme 
sacré  que  tire  son  origine  la  locution  usitée  en  matière 
erotique  :  aimer  d'un  amour  socratique.  Toutes  les 
actions,  toutes  les  paroles  de  Socrate  furent  considérées 
comme  sacrées  par  toutes  les  sectes  de  philosophes;  on 
lui  bâtit  un  temple,  on  lui  érigea  un  autel  ;  ses  actions 
eurent  force  de  loi  ;  ses  paroles  l'autorité  d'un  oracle, 
Les  philosophes  ne  s'écartèrent  pas  de  l'exemple  de  leur 
héros  (car  Socrate  fut  mis  au  rang  des  héros;  et  de  celle 
nouvelle  divinité  nationale.  Lycurgue,  législateur  des 
Laconiens  quelques  siècles  avant  Socrate,  refusait  la 
qualité  de  bon  et  utile  citoyen  à  qui  n'avait  pas  un  ami 
pour  lui  servir  de  concubine.  Il  voulait  que  les  vierges 
s'exerçassent  nues  sur  le  théâtre,  pour  que  l'aspect  de 
leurs  charmes,  vus  en  toute  liberté,  émoussât  chez  les 
hommes  cette  vivacité  sensuelle  qui,  la  nature  aidant,  les 
attire  vers  nous,  et  qu'ils  gardassent  toutes  leurs  ardeurs 
pour  leurs  amis  et  compagnons;  en  effet,  ce  que  l'on  voit 
tous  les  jours  frappe  moins.  Que  te  dirai-je  des  poètes  ? 
Anacréon  brûlait  pour  Bathylle;  presque  toutes  les  plai- 
santeries de  Plaute  portent  sur  ce  sujet.  Elles  sont  de  ce 
genre  :  «  Je  ferai  comme  les  garçons;  je  me  courberai,  la 
tète  sur  un  panier  »,  ou  bien  :  «  Le  poignard  du  soldat 
allait-il  bien  à  ton  fourreau  ?  »  Ce  maître  suprême  en 
l'art  poétique,  Virgilius  Maro,  qui  dut  le  surnom  de  Par- 
thenius  (la  Vierge)  à  son  ingénuité,  à  sa  pudeur  innée, 
Maro  chérissait  certain  Alexandre,  dont  Pollion  lui  avait 
fait  présent,  et  il  l'a  chanté  sous  le  nom  d'Alexis.  Ovide 


2>o  LŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

fut  atteint  de  la  même  maladie;  pourtant,  il  préféra  les 
jeunes  fdles  aux  garçons,  paire  que  dans  ces  amusements 
il  voulait  une  volupté  réciproque  et  non  une  jouissance 
égoïste.  Il  aimait,  disait-il,  le  plaisir  «  qui  de  part  et 
d'autre  éjacule  »,  et  c'est  pourquoi  il  était  moins  touché 
de  l'amour  des  garçons.  Les  jeunes  fdles  et  les  femmes 
se  voyant  négligées,  les  unes  par  ceux  qu'elles  aimaient, 
les  autres  par  ceux  qui  les  avaient  admises  comme 
épouses  à  leurs  foyers,  si  elles  ne  servaient  que  comme 
femmes,  en  arrivèrent  à  se  prêter  au  rôle  de  garçons.  La 
dépravation  fut  portée  à  ce  point  que  l'on  extorqua  des 
nouvelles  épousées  cette  complaisance,  comme  aupara- 
vant des  femmes  mariées;  de  la  sorte,  le  mari  allait  par 
le  garçon  à  la  jeune  fille,  et  les  deux  sexes  se  trouvaient 
réunis  en  un  seul  et  même  corps.  Dans  les  poésies 
badines  des  anciens,  Priape  menace  tout  voleur  de 
légumes  qui  s'approchera  de  son  épieu  de  le  forcer  à 
lui  accorder  «  ce  que  la  première  nuit  on  accorde  à  l'ar- 
dent époux  alors  que,  sotte,  il  craint  qu'il  ne  la  blesse 
autre  part  ».  Usant  du  droit  d'imaginer,  commun  aux 
peintres  et  aux  poètes.  Valerius  Martial  feint  d'entendre 
sa  femme  murmurer  qu'elle  aussi  elle  a  des  fesses,  pour 
le  détourner  de  l'amour  insensé  des  garçons.  «  Junon, 
lui  dit-elle,  par  ce  côté  aussi  plaît  à  Jupiter.  »  Le  poète  ne 
se  laisse  point  convaincre;  il  lui  répond  qu'autre  est  le 
rôle  du  garçon,  autre  celui  de  la  femme,  et  qu'elle  ait  à 
se  contenter  du  sien.  Sous  l'écriteau  et  sous  la  lampe, 
dans  les  lupanars  se  tenaient  assis  des  garçons  et  des 
filles,  ceux-là  ornés  sous  la  stola  d'ajustements  féminins, 
celles-ci  habillées  en  hommes  sous  la  tunique,  et  la 
chevelure  arrangée  à  la  mode  des  garçons.  Sous  l'appa- 
rence d'un  sexe  on  trouvait  l'autre.  «  Toute  chair  avait 
corrompu  sa  voie.  »  Considère  combien  fut  fréquent  cet 
usage  des  garçons  et  des  filles  de  mentir  à  leur  sexe  ! 


FAÇONS    ET    FIGURES  221 

Ganymède  et  Junon  présentent  à  tour  de  rôle  l'un  et 
l'autre  leurs  fesses  à  Jupiter,  se  prévalant  l'un  et  l'autre 
des  attraits  qu'ils  ont  dans  le  trésor  de  leur  derrière. 
Nulle  crainte  pour  les  imposteurs  qui  commentent  ces 
infamies  ou  qui  en  font  des  contes  d'être  accusés  de  vio- 
ler la  religion;  nulle  crainte  d'être  accusés  d'impiété 
pour  ceux  qui  croient  à  ces  fables,  par  sottise  ou  par 
libertinage.  Jusqu'où  ne  peuvent  aller  les  misérables 
humains  dans  la  voie  où  des  dieux  les  précèdent,  Jupiter 
faisant  ses  délices  de  Ganymède,  Apollon  d'Hyacinthe, 
Hercule  d'Hylas  :  «  Oui  n'a  pas  son  Hylas  ?...  »  puisque 
Jupiter  est  le  dieu  de  la  majesté,  Apollon  celui  des 
sciences,  Hercule  celui  du  courage  ?  L'Asie  fut  le  premier 
foyer  de  cette  peste,  l'Afrique  n'en  resta  pas  indemne, 
et,  par  contagion,  le  fléau  se  répandit  bientôt  en  Grèce 
et  dans  les  contrées  de  l'Europe  qui  lui  sont  limitrophes. 
En  Thrace,  Orphée  fut  l'importateur  et  le  souteneur  de 
ce  malpropre  plaisir;  les  Siconiennes,  se  voyant  mépri- 
sées «  durant  les  fêtes  des  dieux  et  les  orgies  du  nocturne 
Bacchus,  dispersèrent  par  les  vastes  champs  les  membres 
du  jeune  homme  mis  en  pièces  ».  On  dit  que  dans  ces 
temps  anciens  les  Celtes  tournaient  en  dérision  ceux 
d'entre  eux  qui  se  préservaient  soigneusement  de  cette 
maladie  :  ils  ne  pouvaient  prétendre  ni  aux  emplois  ni 
aux  honneurs.  Ceux  qui  conservaient  la  pureté  de  leurs 
mœurs  étaient  tenus  à  l'écart  comme  impurs.  Dans  la 
démence  publique  de  toute  une  ville,  il  n'est  pas  bon 
d'être  seul  sage  et,  par  la  raison  que  cela  n'est  pas  bon, 
cela  non  plus  n'est  pas  convenable  (r). 


(i)  Après  avoir  constaté  que  les  Grecs  et  les  Romains  furent  d'en- 
ragés pédérastes,  F.-K.  Forberg  cite  en  entier  le  développement  de 
Chorier,  avouant  qu'il  ne  saurait  mieux  ni  plus  élégamment  dire.  Il 
s'est  borné  à  ajouter  quelques  notes  à  titre  d'éclaircissements.  Il  ren- 


222  LŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

Octavia.  —  De  tous  les  hommes  les  plus  éloquents, 
qui  te  surpasserait  par  l'éloquence  ?  Comme  tu  exposes 
avec  ingénuité,  avec  ingéniosité  tout  ce  que  tu  dis  ! 

Tullia.  —  Sous  le  nom  de  Celtes,  on  comprenait  non 
seulement  les  peuples  qui  habitaient  la  Gaule  au  delà 
des  Alpes,  mais  toutes  les  nations  de  l'Occident,  au 
nombre  desquelles  sont  les  Italiens  et  les  Espagnols. 
Maintenant,  entre  tous  les  hommes,  les  Français  font 
profession  de  détester  les  plaisirs  contre  nature  ;  ceux 
qui  en  sont  souillés,  ils  les  purifient  dans  les  flammes 
vengeresses,  ne  pensant  pas  que  le  tranchant  du  fer  soit 
suffisant  pour  venger  la  chasteté  outragée.  Les  Italiens 
et  les  Espagnols  s'en  étonnent  ;  il  est  inutile  de  parler 
des  peuples  qui  sont  courbés  sous  le  joug  de  Mahomet. 
Chez  eux,  les  Français  et  tous  les  peuples  du  Nord  pas- 
sent pour  avoir  les  sens  obtus,  impropres  aux  plaisirs  ; 
ils  disent  qu'ils  n'ont  pas,  comme  eux,  le  sentiment  de 
la  véritable  volupté.  Mais,  en  somme,  c'est  nous  autres, 
femmes,    qui   aiguisons    de    la    sorte   les   caprices   des 


voie  d'ailleurs  aux  sources,  c'est-à-dire  aux  historiens  Justin,  Tacite, 
Suétone,  Athénée,  Spartianus,  Lampridius,  Corn.  Népos,  Elien, 
Valère  Maxime,  Saint  Jérôme,  aux  poètes  Horace,  Martial,  Juvénal, 
Plaute,  Ovide,  Catulle.  Pour  les  déhauches  des  empereurs  romains, 
il  renvoie  le  lecteur  au  fameux  ouvrage  de  d'Hancarville,  Monu- 
ments de  la  vie  privée  des  douce  Césars  (à  Caprée,  chez  Sabellus, 
1780),  dont  les  planches  gravées  sont  le  plus  curieux  et  le  plus 
élégant  commentaire  des  tableaux  des  historiens  et  des  poètes 
anciens.  Enfin  Forberg  reproche  à  Chorier  d'avoir  oublié,  sur  sa  liste 
des  pédérastes,  Horace  qui  écrit,  Epode  xi  : 

«  Maintenant  je  suis  épris  de  Lyciscus,  dont  ne  pourraient  me 
détacher  ni  les  avis  sincères,  ni  les  dédains  sévères  de  mes  amis.  », 
et  encore  Satires,  I,  11,  11 6-1 19  : 

«  Lorsque  l'engin  vous  brûle,  si  vous  avez  à  votre  portée  une 
servante,  ou  quelque  jeune  esclave,  prêt  à  supporter  à  l'instant 
votre  choc,  préférez-vous  que  l'érection  vous  crève  î  Moi  non.  » 

(Yoiv  Forberg,  De  Jujuris  Ve/ieris,  eh.  11.) 


FAÇONS    ET    FIGURES  223- 

hommes,  qui  les  forçons  à  chercher  ailleurs  une  jouis- 
sance qu'à  peine  ils  peuvent  trouver  chez  nous  pleine  et 
entière. 

Octavia.  —  Je  ne  comprends  pas. 

Tullia.  —  Tu  vas  comprendre  tout  comme  moi.  Chez 
nous  autres,  Italiennes  et  Espagnoles,  le  guichet  de 
Vénus,  qui  osera  le  nier  ?  est  bien  plus  large  que  chez  les 
autres  femmes.  Avec  nous,  à  moins  d'être  fourni  et  outillé 
outre  mesure,  l'homme,  au  lieu  de  faire  l'amour,  croi- 
rait plutôt  s'exercer  au  javelot  sous  de  vastes  portiques. 
La  conque,  lorsqu'elle  admet  trop  facilement  le  visiteur, 
diminue  beaucoup  son  plaisir;  la  mentule  aime  à  être 
comprimée,  sucée  ;  si  elle  se  promène  trop  à  l'aise,  elle 
est  mécontente.  Or,  en  usant  de  la  Vénus  postérieure,  la 
chose  se  pratique  mieux.  L'entrée  est  difficile  pour  la 
mentule  qui  y  cherche  son  chemin  ;  lorsqu'elle  y  pé- 
nètre, non  seulement  elle  remplit  tout  le  logement,  mais 
elle  le  fait  craquer.  Le  stade  ne  se  trouve  donc  pas  avoir 
plus  d'ampleur  que  le  coureur  n'en  désire;  l'auberge 
s'accommode  à  l'hôte  qu'elle  reçoit,  les  muscles  pouvant 
se  resserrer  ou  se  relâcher  à  volonté.  Au  contraire,  la 
vulve,  dès  qu'une  fois  elle  a  été  ouverte  et  changée  en 
un  horrible  gouffre,  nulle  industrie,  nulle  posture  de  la 
femme,  nul  mouvement  ne  fera  jamais  qu'elle  ne  soit 
large,  qu'elle  ne  s'ouvre  comme  un  horrible  gouffre 
pour  la  misérable  mentule,  à  la  honte  de  l'union  des 
sexes.  C'est  pour  cela  que  les  amateurs  du  plaisir  dé- 
pravé sont  si  nombreux  chez  nous  et  qu'ils  sont,  au 
contraire,  en  petit  nombre  parmi  les  Français  et  les 
Allemands.  Au  Nord,  les  femmes  ne  sont  pas  aussi 
larges;  tous  les  membres  sont  comme  rétrécis  et  resser- 
rés par  le  froid.  Les  hommes,  trouvant  avec  leurs  femmes, 
dans  le  légitime  commerce,  tout  le  plaisir  désirabler 
que  pourraient-ils  demander  de  plus  que  ce  qu'ils  ont 


224  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

sous  la  main,  dans  le  garde-manger?  De  même,  chez 
nous,  ceux  qui  sont  avantageusement  fournis,  ample- 
ment outillés,  ne  recherchent,  ni  comme  agents  ni  comme 
patients,  le  plaisir  contre  nature.  Voilà,  mon  Octavia,  ce 
que  tu  désirais  savoir. 

Octavia.  —  Tu  as  oublié  de  me  dire  si  tu  approuves 
ou  si  tu  détestes  ce  plaisir  autant  que  je  l'abomine  moi- 
même,  certes  ! 

Tullia.  —  Si  je  l'approuvais,  je  serais  folle.  La  voix 
tonnante  du  ciel,  si  la  terre  faisait  silence,  condamne 
cette  infamie.  Lucien  a  disputé  subtilement  de  l'une  et 
l'autre  Vénus  ;  il  n'en  condamne  aucune  ;  tu  ne  pourrais 
savoir  celle  qu'il  juge  préférable  à  l'autre.  Achille 
Tatius,  dans  Clitoplion,  a  de  la  même  façon  caché  son 
sentiment  sous  un  langage  ambigu  (i).  Tous  les  deux 
étaient  Grecs.  Parmi  les  auteurs  latins,  pas  un  n'en  pro- 
nonce soit  la  condamnation,  soit  l'apologie.  Ce  qui  a 
lieu  de  surprendre,  aucun  législateur  n'a  défendu  le 
plaisir  contre  nature  (2);  sans  doute  ne  faisaient-ils  pas 
un  crime  des  voluptés  qui  n'entraînent  pas  la  mort.  Mais 
je  le  répondrai  avec  une  entière  bonne  foi,  sans  dissimu- 
lation socratique.  La  Vénus  postérieure  est  digne  de  tous 
les  supplices,  de  toutes  les  réprobations.  Les  désirs  d'un 
sexe  sont  naturellement  portés  vers  l'autre  sexe;  l'homme 
qui  cherche  son  plaisir  avec  uu  garçon  fait  violence  à  la 


(1)  Voir  Dissertations  amoureuses  de  Lucien  (Bibliothèque  des 
Curieux,  1909)  :  Les  deux  amours,  pp.  53  et  suiv.  —  Voir  le  plai- 
doyer du  philopède  Ménélas3  extrait  de  Leucippe  cl  Clitoplion, 
d'Achille  Tatius,  dans  le  même  ouvrage,  p.  i56. 

(2)  Cependant  la  loi  Scantinia,  qui  datait,  croit-on,  de  l'an  52G  de 
Rome,  prononçait  de  sévères  peines  pécuniaires  contre  les  pédé- 
rastes et  leurs  complices;  mais  c'est  en  vain,  dit  Suétone,  que 
Donatien  tenta  d'appliquer  celle  loi  :  la  passion  pédérastique  était 
invétérée. 


FAÇONS    ET   FIGURES  22,rJ 

propension  naturelle.  Cupidon  inspire  l'amour  ;  qui 
jamais  a  voulu  abuser  de  Cupidon?  Il  ne  voudrait  ni  le 
mettre  ni  se  le  laisser  mettre.  Dès  que  l'ardeur  amou- 
reuse commence  à  bouillonner  dans  les  veines,  les  ado- 
lescents pressentent  aussitôt,  tout  irréfléchis  qu'ils  sont, 
que  dans  les  embrassements  d'une  femme  ils  trouvent  le 
remède  prêt  à  calmer  cette  tempête  de  feu.  Une  jeune 
fille  enflamme  ce  garçon,  au  sortir  de  la  puberté;  un 
garçon  enflamme  cette  jeune  fille;  ils  sont  en  proie  à  de 
mutuels  désirs  :  c'est  le  cours  ordinaire  de  l'amour.  Les 
flèches  qu'il  décoche  dans  un  jeune  cœur,  l'amour  les 
trempe  dans  la  partie  adverse.  Pour  qu'il  les  tourne  d'un 
autre  côté,  il  faut  de  la  réflexion  et  un  long  usage  de  la 
vie.  Ce  n'est  pas  la  nature,  c'est  la  corruption  des  mœurs 
qui  souffle  ces  fureurs  aux  âmes  corrompues.  Si  le 
mauvais  côté  était  destiné  à  l'usage  qu'on  en  fait,  il 
serait  transformé  pour  cela;  le  nerf  lascif  pourrait  y  péné- 
trer sans  grand  effort,  sans  aucun  danger  pour  ceux  qui 
pratiqueraient  la  chose.  Des  filles  peuvent  être  dépuce- 
lées avant  leur  puberté,  avant  d'être  aptes  à  recevoir 
l'homme,  et  sans  doute  les  premiers  assauts  leur  causent 
une  vive  douleur;  mais  en  quelques  heures  cette  douleur 
s'évanouit  et  bientôt  elle  est  suivie  d'une  volupté 
suprême.  Les  choses  se  passeront  bien  plus  incommodé- 
ment  si  la  jeune  fille  ou  le  jeune  garçon  subit  une 
violence  contre  nature.  D'abord  d'intolérables  souf- 
frances sont  infligées  au  patient;  puis,  la  plupart  du 
temps,  s'il  est  défoncé  par  un  trop  gros  épieu,  de  cet 
excès  naissent  d'affreuses  infirmités  que  tout  l'art  d'Escu- 
lape  est  impuissant  à  guérir.  Les  attaches  des  muscles 
étant  rompues,  il  arrive  que  les  excréments  s'échappent 
sans  qu'on  puisse  les  retenir.  Quoi  de  plus  dégoûtant"? 
J'ai  connu  de  nobles  dames  ainsi  affligées  de  si  cruelles 
maladies,  par  l'éruption  et  la  pullulation  d'ulcères,  qu'à 

15 


226  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

grand'peine,  au  bout  de  deux  ou  trois  ans,  ont-elles 
recouvré  la  santé.  Moi-même,  je  ne  suis  pas  sortie  saine 
et  sauve  des  embrassements  maudits  d'Aloisio  et  de 
Fabrizio.  D'abord,  lorsqu'ils  m'enfoncèrent  leurs  dards, 
j'endurai  un  atroce  supplice;  bientôt,  l'apparence  d'un 
léger  chatouillement  me  consola,  toute  blessée  que 
j'étais,  de  ma  souffrance.  Mais  lorsque  je  fus  de  retour  à 
la  maison,  une  douleur  ardente  me  saisit  de  nouveau  à 
l'endroit  qu'ils  avaient  déchiré;  je  me  sentais  brûlée 
d'une  démangeaison  qui  m'embrasait  et,  malgré  les 
bons  soins  de  Donna  Orsini,  ce  feu  sacré  eut  grand'peine 
à  s'éteindre.  J'étais  destinée  à  mourir  misérablement  si 
mes  blessures  eussent  été  négligées.  Pour  toi,  Octavia, 
dans  les  premiers  jours  de  la  puberté,  tendre  et  délicate 
comme  tu  l'es,  tu  n'aurais  pas  pu  être  de  cette  façon 
sitôt  livrée  aux  plaisirs.  Parvenue  à  l'époque  de  la  pleine 
puberté,  tu  as  brisé  les  efforts  des  lances  les  plus  dures 
et  les  plus  grosses,  presque  sans  dégâts.  Mais  qu'en 
eût-il  été  de  toi,  je  frémis  de  le  dire,  si  une  aussi 
énorme  catapulte  avait  déchargé  ses  fureurs  dans  une 
autre  partie  de  ton  corps  ?  Je  ne  suis  nullement  touchée 
des  arguments  que,  pour  plaider  leur  cause,  ces  ennemis 
du  genre  humain,  les  pédérastes,  les  vieux  débauchés, 
tirent  de  la  nature  des  choses,  des  mœurs,  de  l'excel- 
lence ou  de  l'illustration  de  certains  hommes.  Personne 
de  sensé  ne  se  persuadera  que  la  perte  volontaire  de  la 
semence  humaine  soit  exempte  de  toute  tache  d'infamie, 
et  qu'anéantir  un  homme,  cela  ne  doive  être  imputé 
à  déshonneur.  Celui  qui  jette  sa  semence  ailleurs  que 
dans  le  sillon  de  la  femme  veut  anéantir  un  homme  et, 
en  effet,  il  anéantit  celui  qui  aurait  pu  être  procréé;  il 
est  homicide  et  adultère.  C'est  ôter  la  vie  que  la  refuser. 
Quand  la  nature,  dans  ses  secrètes  officines,  travaille  à 
produire  la  semence,  c'est  en  vue  de  la  génération,  non 


FAÇONS    ET   FIGURES  227 

de  la  débauche.  Elle  a  voulu  forcer  à  venir  dans  les 
bras  l'un  de  l'autre  l'homme  et  la  femme  que,  pour  celle- 
ci,  les  difficultés  de  l'accouchement,  pour  celui-là,  le 
souci  d'élever  les  enfants,  pourraient  en  dissuader.  Elle 
les  pousse  à  la  génération,  qu'ils  éviteraient  pour  elle- 
même  et  pour  elle  seule,  par  le  doux  attrait  des  douces 
jouissances.  «  Mais,  disent-ils,  qui  niera  que  la  semence 
lâchée  dans  le  sillon  d'une  femme  enceinte  ne  soit  per- 
due? »  Mensonges!  Les  médecins  affirment  qu'une 
femme  enceinte  peut  concevoir  un  nouvel  embryon  si  on 
a  commerce  avec  elle.  Le  fait  a  eu  lieu,  rapportent-ils, 
toutes  les  fois  qu'une  femme  qui  venait  de  mettre  au 
monde  un  enfant,  quelques  jours  après  est  de  nouveau 
rendue  mère  par  un  second  accouchement;  c'est  ce  qu'ils 
appellent  superfétation.  Oui  ne  laissera  à  la  nature, 
cette  ousrrière  toute-puissante,  le  soin  d'utiliser  la 
matière,  dont  elle  saura  former  ce  qu'elle  fait  habituelle- 
ment? Qui  ne  se  fiera  à  la  nature?  Pour  ce  qui  est  du 
froment  et  des  choses  similaires,  ce  ne  sont  pas  des 
semences,  comme  le  prétendent  ces  mauvais  plaisants; 
ce  sont  des  fruits  parfaits,  contenant  en  eux  leur 
semence,  qui  a  le  pouvoir  et  la  faculté  de  les  reproduire. 
Le  bœuf,  le  bélier,  le  coq  sont  pareillement  des  animaux 
d'une  perfection  absolue,  chacun  dans  leur  genre.  Qui 
prétendra  que  nous  devons  avoir  horreur  de  les  manger, 
parce  qu'en  vue  de  la  perpétuité  de  chaque  espèce  ils 
renferment  aussi  leur  semence  vitale?  Ce  n'est  point 
faire  outrage  à  la  nature;  par  la  même  raison,  aucune 
secte  de  philosophie,  si  clairvoyante  fût-elle,  n'a  vu 
d'outrage  dans  la  consommation  du  froment  et  des  fruits. 
Octavia.  —  C'est  très  bien,  mais  tu  as  contre  toi  que 
ce  sont  des  mœurs  approuvées  par  un  long  usage,  et 
que  des  hommes  illustres,  dans  tous  les  temps,  les  ont 
pratiquées. 


228  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    GHORIER 

Tullia.  —  Aucune  longueur  de  temps  ne  peut  fahv 
que  les  mauvaises  mœurs  acquièrent  l'autorité  qui  n'est 
due  qu'aux  bonnes.  Depuis  la  naissance  du  monde,  il 
s'est  accompli  toutes  espèces  de  crimes,  de  meurtres,  de 
brigandages,  d'empoisonnements.  Qui  néanmoins  osera 
les  louer  ou  s'en  vanter?  Des  cités  et  des  villes  ont  été 
dévastées  par  des  pestes  et  par  des  contagions  d'hor- 
ribles maladies;  des  familles  entières  ont  été  détruites: 
qui  donc  pourtant  niera  que  les  pestes  et  les  maladies 
soient  un  mal,  sous  le  prétexte  que,  depuis  la  plus 
ancienne  origine  des  choses  jusqu'à  nos  jours,  ces 
fléaux  ont  toujours  existé?  Il  faut  juger  des  choses  par  ce 
qu'elles  sont  en  elles-mêmes,  non  par  leurs  circon- 
stances. Par  conséquent,  de  même  qu'aucune  longueur 
de  temps  ne  diminue  l'infamie,  de  même  la  gloire  des 
hommes  les  plus  illustres  ne  peut  glorifier  l'opprobre. 
Resplendissants  de  lumière  sur  les  sommets,  ils  se  sont 
laissé  obscurcir  par  ces  nuages;  par  ces  excès,  ils  se 
sont  précipités  du  haut  degré  de  gloire  où  ils  étaient. 
Mais,  en  vérité,  cette  souillure  n'a  pas  atteint  tous  ceux 
qui  ont  joui  de  l'illustration  et  de  la  renommée.  Le  plus 
grand  nombre  s'est  préservé  sain  et  sauf  de  cette  con- 
tagion; n'en  doute  pas.  En  certaines  contrées  sévit  cette 
secrète  dépravation;  mais  le  plus  grand  nombre,  si  tu 
considères  les  nobles,  le  peuple,  tous  les  rangs  de  la 
société,  en  est  exempt;  il  conserve  sa  vertu  inaccessible 
à  ce  fléau  et  pure  de  tout  forfait.  Enfin,  si  tu  veux  juger 
équitablement  et  sagement,  il  faut  juger  des  choses 
par  ce  qu'elles  sont  en  elles-mêmes,  non  par  leurs  cir- 
constances. 

Octavia.  —  Je  ne  m'étonne  plus  si  le  visage  de  ce  La 
Tour,  qui  s'est  montré  vis-à-vis  de  toi  hostile  à  cette 
lasciveté,  a  trouvé  grâce  devant  tes  yeux,  toi  qui  es  une 
si  sainte  et  chaste  femme. 


FAÇONS    ET    FIGURES  220 

Tullia.  —  La  chaleur  de  la  conversation  m'a  fait 
interrompre  mon  récit;  je  le  reprends,  mauvaise,  car  tu 
m'en  avertis.  La  Tour/vint  immédiatement  après  Aloisio 
et  Fabrizio.  —  «  De  quelle  indulgence  vous  avez  fait 
preuve,  ma  déesse,  en  laissant  souiller  un  corps  si  char- 
mant, abuser  d'une  céleste  beauté!  Voulez-vous  que 
j'aille  venger,  dit-il,  l'honneur  dû  à  votre  beauté,  à  votre 
noblesse,  et  qu'ils  ont  profané?  Voulez- vous,  ma  déesse, 
car  pour  moi  vous  serez  toujours  une  déesse,  que  de 
ma  main  vengeresse  je  les  immole  tous  les  deux  sur 
votre  autel?  —  Je  ne  le  veux  pas,  répliquai-je;  je  savais 
à  quelle  loi  je  me  soumettais  lorsque  je  descendis  en 
cette  arène.  Ils  ont  usé  de  leur  droit.  Mais  je  loue  votre 
généreuse  réserve;  je  vous  aime  d'autant  plus  ardemment 
que  je  les  hais  avec  plus  de  violence.  »  En  disant  ces 
mots,  je  lui  appliquai  sur  la  bouche,  mon  Octavia,  un 
baiser  que  Vénus  elle-même,  aurait-on  pu  croire,  avait 
imprégné  de  ses  plus  lascives  séductions.  Sans  plus 
tarder,  de  chaque  main  il  s'empare  d'un  de  mes  seins. 
«  Voyez,  dit-il,  madame,  comme  s'élance  vers  vous  ce 
trait  au  moyen  duquel  je  vous  procurerai,  non  pas  la 
mort,  mais  toutes  les  douceurs  possibles.  Servez,  je  vous 
en  prie,  de  guide  à  l'aveugle  mentule  dans  cet  obscur 
sentier,  de  peur  qu'elle  ne  s'écarte  du  but;  je  ne  veux 
pas  retirer  mes  mains  d'où  elles  sont  et  les  priver  du 
bonheur  dont  elles  jouissent.  »  Je  fais  comme  il  vou- 
lait... Vraiment,  la  volupté  est  plus  intense  dans  les 
bras  d'un  homme  qui  vous  plaît  que  dans  ceux  de  tous 
les  autres  hommes,  si  séduisants  et  si  lascifs  qu'ils 
soient.  Aussitôt,  je  me  sentis  défaillir,  et  peu  s'en 
fallut  que  les  jarrets  ne  vinssent  à  me  manquer. 
«  Arrêtez,  lui  criai-je,  arrêtez  mon  âme  qui  s'enfuit  !  — 
Je  sais  par  où,  répondit-il  en  souriant.  Elle  va  sans 
doute  vous  échapper  par    cette    issue    inférieure    que 


230  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

j'occupe;  mais  je  la  tiens  très  soigneusement  bou- 
chée. »  Tout  en  parlant,  il  s'efforçait,  en  retenant  sou 
souffle,  de  me  garder  en  lui.  «  Je  vais  refouler  en  arrière 
votre  âme  fugitive  »,  ajoutait-il.  Ne  pouvant  répandre 
eu  moi  tout  son  corps,  du  moins  il  épanchait  dans  le  mien 
toutes  ses  passions,  tous  ses  désirs,  toutes  ses  lascivetés, 
toutes  ses  pensées,  toute  son  âme  en  délire,  par  ses 
voluptueuses  étreintes.  Pour  moi,  j'enlaçais  ses  membres 
ardents  des  plus  étroites  chaînes  de  mes  bras,  de  sorte 
qne  je  me  trouvais  suspendue  à  son  cou,  lancée  au-dessus 
du  sol;  je  pendais  ainsi,  comme  fixée  par  un  clou.  Le 
travail  traînant  en  longueur,  je  n'eus  pas  la  patience 
d'attendre,  et  je  me  pâmai  de  plaisir.  Je  ne  pus  m'empê- 
cher  de  crier  :  «  Je  sens  toutes  les...  je  sens  toutes  les 
délices  de  Junon  aimée  par  Jupiter!  Je  suis  enlevée  au 
ciel  !  —  Ne  nous  quittez  pas,  nous  autres  mortels,  s'écrie 
aussitôt  Conrad,  avant  d'avoir  rassasié  votre  Conrad  des 
dons  de  vos  charmes;  admettez-le  au  partage  de  votre 
immortalité  et  de  votre  félicité.  »  A  ce  moment,  La  Tour, 
que  Vénus  et  l'amour  excitaient  à  la  volupté,  défaillit.  Le 
lierre  ne  s'enroule  pas  autour  du  noyer  plus  étroitement 
que  je  ne  serrais  La  Tour.  A  peine  avait-il  achevé  que 
voici  Conrad.  «  Eh  quoi  !  dit-il,  voulez-vous  que  je  reste 
là  tout  seul  à  m'ennuyer?  Ces  polissons  de  Florentins 
sont  en  effet  partis.  Je  ne  sais  où  leur  mauvais  démon 
les  aura  conduits  tous  les  deux.  » 

•  iciavia.  —  Je  voudrais  qu'ils  eussent  été  conduits  au 
supplice,  eux  qui  t'avaient  suppliciée  avec  leur  furieuse 
passion. 

Tullia.  —  Pvepus  et  fatigués,  ils  étaient  allés  se  pro- 
mener dans  un  bois  voisin,  où  verdoyaient  des  tilleuls  et 
des  chênes,  afin  de  raviver  au  grand  air  leurs  forces 
épuisées  et  languissantes.  Conrad,  me  trouvant  assise  sur 
le  lit,  m'aborda  par  ces  paroles  :  «  Je  suis  Allemand  et  je 


FAÇONS    ET    FIGURES  23 1 

déteste  le  mauvais  tour  que  vous  ont  joué  ces  scélérats. 
Vous  allez  voir  que  je  ne  brûle  pas  moins  ardemment 
que  La  Tour.  Mais  dites-moi,  s'il  vous  plaît,  ce  que  vous 
voulez  que  je  vous  fasse.  Vous  vous  taisez?  »  Je  me  tai- 
sais en  effet,  et  La  Tour  venait  de  s'éloigner.  «  Moi,  conti- 
nua-t-il,  je  vais  vous  découvrir  loyalement  toute  ma 
pensée.  »  Là-dessus,  il  vint  à  moi. 

Octavia.  —  C'est  ainsi  qu'il  t'ouvrit  le  fond  de  sa 
pensée.  Pas  de  repos,  donc,  pas  de  trêve  !  Héroïne  d'un 
courage  herculéen,  il  t'ordonne  d'entreprendre  un  qua- 
torzième travail. 

Tullia.  —  Conrad  ne  me  déplaisait  pas,  sans  me  plaire 
énormément;  je  n'accordai  ni  ne  refusai.  Il  me  fit  ce 
qu'il  voulait,  comme  à  une  femme  qui  dort,  car  je  ne 
répondis  pas  un  seul  mot  à  ses  avances.  Je  te  l'avouerai, 
ma  chère  Octavia,  je  me  trouvais  engourdie,  comme  si 
mes  forces  épuisées  reprochaient  à  ce  florissant  jeune 
homme  l'inertie,  voisine  de  la  tombe,  de  la  vieillesse. 
Pour  lui,  il  imagina  une  variation,  et  pas  trop  bête. 
Inutile  de  t'en  dire  plus  long... 

Octavia.  —  Puis,  rappelés  à  la  tâche  et  au  tribut  qu'ils 
te  devaient  encore,  Aloisio  et  Fabrizio  parvinrent-ils  à  te 
satisfaire,  selon  ton  avis? 

Tullia.  —  Je  n'en  finirais  jamais  si  je  voulais  tout  te 
raconter  par  le  menu.  Conrad  m'aima  six  fois;  Aloisio  et 
Fabrizio,  le  premier  cinq  fois,  l'autre  sept;  La  Tour 
aussi,  sept.  Je  soutins  donc  vingt-cinq  assauts  à  moi 
seule,  et  je  restai  victorieuse  :  tous  furent  d'avis  que 
j'avais  bien  gagné  de  me  voir  le  front  ceint  par  Vénus 
de  la  couronne  de  laurier,  pour  avoir  si  heureusement 
milité  et  combattu.  Pourtant  n'en  doute  point,  Octavia, 
après  tant  de  labeurs  accomplis,  les  forces  me  man- 
quaient presque.  A  peine  pouvais-je  me  tenir  sur  mes 
pieds  ;  néanmoins  je  remportai  la  victoire. 


232  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHOMER 

Octavia.  —  Lasse  des  hommes,  sans  doute,  mais  non 
pas  rassasiée? 

Tullia.  —  Rassasiée  autant  que  lasse.  La  Tour,  qui 
avait  le  premier  engagé  la  bataille,  fut  aussi  celui  qui  y 
mit  fin.  Il  reçut  le  prix  du  tournoi,  sur  ma  demande;  il 
obtint  même  de  moi,  ce  noble  jeune  homme,  ce  vaillant 
champion,  que  je  lui  fisse  connaître  mon  nom,  ma 
demeure,  que  je  lui  permisse  de  venir  me  voir.  Il  y  vint 
fréquemment  par  la  suite.  Mais  un  tel  dégoût  m'avait 
prise,  qu'à  peine  si  durant  trois  longs  mois  je  l'admis 
une  ou  deux  fois  dans  mes  bras,  lui  si  plein  de  désirs  et 
d'ardeur,  fléchie  enfin  par  ses  larmes,  ses  prières,  ses 
protestations  d'amour. 

Octavia.  —  D'où  provenait  ce  dégoût? 

Tullia.  —  Eux  tous,  ils  avaient  fait  de  moi  un  instru- 
ment aphone.  Enfin,  je  laissai  mon  amant,  qui  était  dans 
le  brillant  et  la  fleur  de  la  jeunesse,  prendre  avec  moi  le 
suprême  bonheur.  Je  ne  le  lui  accordai  point,  et  même 
je  ne  ressentis  point  grand'chose.  Par  la  suite,  ce  dégoût 
du  plaisir  s'étant  évanoui,  nous  nous  servîmes  l'un  à 
l'autre  de  véhicule  pour  rappeler  à  nous  et  répéter 
souvent  des  ébats  qui  tout  d'abord  semblaient  être  bien 
loin  de  nous.  Je  te  dirai  à  l'occasion,  Octavia,  ce  qu'il 
nous  arriva  pendant  une  année  entière.  Tu  entendras  de 
jolies  choses,  dont  tu  seras  jalouse;  tu  entendras  aussi 
de  tristes  choses,  qui  exciteront  ta  pitié  et  ta  douleur.  La 
Tour  m'a  été  enlevé,  par  la  perfidie  d'Aloisio.  Hélas  ! 
hélas  !  cette  perfidie  fut  cause  de  sa  mort  ;  pourquoi  m'a- 
t-elle,  infortunée,  laissée  en  vie? 

Octavia.  —  Calme-toi,  et  de  ce  triste  souvenir  passe  à 
des  souvenirs  plus  gais.  Dis-moi,  Tullia,  existe-t-il,  en 
dehors  de  ceux  que  tu  as  expérimentés,  d'autres  moyens 
de  s'aimer?  Bonne  Vénus!  en  combien  de  figures  t'cs-tu 
changée  pour  plaire! 


FAÇONS    Eï    FIGURES  233 

Tullia.  —  Autant  d'inflexions  et  de  conversions  du 
corps,  autant  de  postures  propres  à  Vénus.  On  n'en  peut 
établir  le  nombre,  ni  indiquer  celle  qui  est  la  meilleure 
pour  le  plaisir.  Chacun  prend  là-dessus  conseil  de  son 
caprice,  du  lieu,  du  temps,  et  choisit  celle  qui  lui  plaît. 
L'amour  n'est  pas  le  même  pour  tous.  Eléphantis,  jeune 
fille  grecque,  avait  retracé  sur  des  panneaux  de  bois  peints 
celles  qu'elle  savait  être  pratiquées  par  les  libertins 
«  pour  qu'on  s'amusât  à  besogner  d'après  les  peintures  ». 
Une  autre  composa  douze  manières  propres  à  procurer 
le  plus  de  volupté  au  jouteur;  on  appela  ce  recueil  le 
Dodekamekanon.  De  nos  jours,  un  homme  d'un  génie 
divin,  Pietro  Aretino,  en  a  figuré  un  grand  nombre  dans 
ses  Dialogues,  avec  un  enjouement  plaisant  (i).  Le  Ti- 
tien (2)  et  Le  Garracchio  (3),  artistes  souverains,  les  ont 


(i)  Forberg  s'exprime  ainsi  à  propos  de  quelques-uns  de  ses  pré- 
décesseurs : 

«  Astyanassa,  au  témoignage  de  Suidas,  fut  la  première  à  traiter 
des  postures  vénériennes;  Pliilénis  de  Samos,  ou  plutôt,  pour  laisser 
à  chacun  la  réputation  qu'il  mérite,  Polycrate,  sophiste  athénien,  a 
écrit,  sous  le  nom  de  cette  honnête  matrone,  un  ouvrage  sur  les 
diverses  formes  du  baiser  (Priapée  03  ;  Lucien,  Apophras,  chap.  24). 
Les  œuvres  libertines  de  la  jeune  Grecque  Eléphantis  ornaient,  dit- 
on,  la  chambre  à  coucher  de  l'empereur  Tibère  (Suétone,  Tibère, 
eh.  43);  Paxamos  a  composé  un  Dôdekateknon,  traité  sur  les  attitudes 
du  baiser.  La  courtisane  Cyrène  fut  surnommée  Dodekamekanon 
parce  que,  dans  le  baiser,  elle  savait  pratiquer  douze  postures  (Sui- 
das). »  Il  cite  encore  Sotadès  de  Maronée,  surnommé  Cinédologue, 
grâce  auquel  les  ouvrages  impudiques  ont  gardé  l'épithète  de  Sota- 
diques  (Athénée,  XIV,  4)  et  Sabellus,  dont  les  vers,  au  dire  de  Martial, 
traitent  trop  éloquemment  des  voluptés  charnelles  (Martial,  XII,  43)  ; 
et  surtout  «  Pierre  Arétin,  d'un  génie  merveilleux  ».  (Voir  L'œuvre 
du  Divin  Arétin,  Bibliothèque  des  Curieux,  1909.) 

(2)  La  Bibliographie  du  Ctc  dT"  (Paris,  18G4)  cite  Les  Amours  des 
Dieux,  d'après  Le  Titien,  Ann.  Carrache  et  Jules  Romain,  gravés  à 
l'eau-forte  sur  acier  par  Réveil  ;  notices  par  Duchesne  aine,  Paris 
i833,  in-8,  avec  18  planches. 

(31  Aug-ustin  Carrache.  Les   Amours  des  dieux  payens,  orné   de 


2.')4  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHOMER 

reproduites  par  la  peinture.  Mais  il  y  en  a  beaucoup 
qu'on  ne  peut  mettre  à  exécution,  quand  même  les  arti- 
culations et  les  reins  des  partenaires  seraient  flexibles  au 
delà  de  ce  qu'on  ne  saurait  supposer.  A  force  de  méditer 
et  de  réfléchir,  beaucoup  d'idées  tombent  dans  l'esprit, 
qu'il  est  impossible  de  réaliser.  De  même  qu'il  n'y  a  rien 
d'inaccessible  aux  désirs  d'une  volonté  impétueuse,  de 
même  il  n'y  a  rien  de  difficile  pour  une  imagination 
intempérante  et  déréglée.  Elle  se  glisse  où  elle  veut,  par 
tout  chemin  qu'elle  tente  :  elle  trouverait  une  plaine  où 
il  y  a  des  précipices.  Mais  il  n'est  pas  aussi  facile  au 
corps  de  se  plier  à  tout  ce  que  la  pensée,  bonne  ou  mau- 
vaise, conçoit. 

Octavia.  —  Il  n'est  qu'une  seule  posture  propre  à 
Vénus,  s'il  n'est  qu'une  seule  Vénus.  Toutes  les  autres 
que  les  hommes  et  les  femmes  ont  imaginées,  dans  la 
rage  et  le  feu  des  passions,  sont  dépravées  et  criminelles. 

Tullia.  —  Quelques-uns  prétendent  que  la  façon  de 
faire  l'amour  indiquée  par  la  Nature  est  celle  où,  pour 
l'accouplement,  la  femme  se  présente  à  la  mode  des  qua- 
drupèdes, inclinée  et  les  reins  projetés  en  arrière;  le 
soc  viril  pénètre  ainsi  plus  commodément  dans  le  sillon 
féminin  et  le  flot  de  semence  dans  le  champ  génital  : 
«  Dans  la  pose  des  quadrupèdes  généralement  sont  ré- 
putées les  femmes  concevoir  mieux,  parce  qu'ainsi  les 
organes  peuvent  absorber  la  semence,  le  torse  étant 
fléchi,  les  reins  soulevés.  Les  mouvements  lascifs  ne 
conviennent  pas  aux  épouses,  car  la  femme  s'empêche  de 
concevoir  et  s'y  dérobe  si,  joyeuse,  elle  active  des  fesses 
la  volupté  de  l'homme  et,  en   se  désarticulant   tout    le 


vingt  ligures  (d'Annibal  Carrache).  A  Lampsaque,  chez  tous  les 
marchands  de  nouveautés,  1802,  2  dunes  en  1  vol.  in-iO  (lîibl.  Nat. 
Enfer,  307.) 


FAÇONS   ET   FIGURES  235 

corps,  provoque  des  flots.  Par  là,  en  effet,  elle  chasse 
hors  du  sillon  et  du  droit  chemin  le  soc,  et  détourne  du 
but  le  jet  de  semence.  Les  putains  usent,  dans  leur  intérêt, 
de  tels  trémoussements,  crainte  d'être  souvent  pleines  et 
de  languir  en  gésine,  afin  qu'aussi  la  volupté  ait  pour 
l'homme  plus  d'attrait  :  à  nos  épouses  il  ne  semble  en 
être  aucunement  besoin  (i).  »  D'autres  recommandent  le 
commun  usage  et  la  posture  ordinaire  ;  ils  veulent  que 
l'homme  s'allonge  sur  la  femme  couchée  à  la  renverse, 
sein  contre  sein,  ventre  contre  ventre,  pubis  contre  pubis, 
écartant  de  son  rieide  épieu  la  fente  délicate.  Ceux-ci 
ordonnent  à  la  femme  d'exécuter  des  mouvements  vio- 
lents et  répétés  pendant  qu'elle  fait  l'amour;  ceux-là  les 
lui  défendent.  Chaque  opinion  a  ses  bons  motifs.  Mais 
les  médecins  proscrivent  cette  posture  où  la  femme  se 
met  à  cheval  sur  l'homme  :  elle  est,  disent-ils,  contraire 
à  la  conformation  des  parties  destinées  à  la  génération . 
Pour  moi,  ma  chère  Octavia,  j'approuve  par-dessus  tout 
l'usage  commun. 

Octavia.  —  En  peut-il  être  autrement  ?  car,  je  t'en  prie, 
quoi  de  plus  doux  que  de  se  représenter  à  l'esprit  la 
femme  couchée  sur  le  dos,  supportant  le  poids  gracieux 
d'un  corps  adoré  et  l'excitant  aux  tendres  transports 
d'une  incessante  mais  voluptueuse  lasciveté?  Quoi  de 
plus  agréable  que  de  se  repaître  du  visage  de  son  amant, 
de  ses  baisers,  de  ses  soupirs,  des  flammes  de  ses  yeux 
égarés  ?  Quoi  de  meilleur  que  de  réchauffer  ses  amours 
dans  ses  bras,  de  partager  des  sensations  que  ni  l'âge  ni 
aucune  incommodité  n'émoussent?  Quoi  de  plus  favorable 
aux  plaisirs,  aux  voluptés  de  l'un  et  de  l'autre  que  ces 
lascifs  mouvements  imprimés  et  rendus?  Quoi  de  plus 


(i)  Lucrèce,  De  la  nature  des  choses,  IV,  v.  1253  et  suiv. 


236  L'ŒUVRE   DE    NICOLAS    CHORIER 

opportun,  au  moment  où  l'on  expire  de  volupté,  que  de 
revivre  sous  le  baume  vivifiant  des  baisers  enflammés? 
Celui  qui  chôme  Vénus  à  l'envers  ne  satisfait  qu'un  de 
ses  sens;  celui  qui  la  chôme  à  l'endroit  les  satisfait  tous. 

Tullia.  —  Mais  en  cela,  Octavia,  nous  voyons  arriver 
ce  qui  la  plupart  du  temps,  par  suite  d'un  long-  usage, 
arrive  aux  plus  heureux.  Gomme  s'ils  étaient  dégoûtés 
des  bonnes  choses  dont  ils  sont  comblés  en  abondance, 
tu  en  verras  qui,  méprisant  des  épouses  d'une  beauté 
parfaite,  s'éprennent  de  filles  à  quatre  sous  et  se  plongent 
avec  délices  dans  les  plus  sales  amours.  D'autres,  c'est  le 
dégoût  et  la  satiété  des  mets  recherchés,  des  festins 
somptueux  qui  les  prend;  dédaigneux  du  falerne,  des 
choses  exquises,  ils  s'ingurgitent  du  vin  gâté  et  du  pain 
moisi,  comme  s'ils  mouraient  de  faim.  Ce  qui  ne  nous  est 
pas  habituel  nous  charme,  et  nous  nous  ruons  sur  ce  qui 
nous  est  défendu. 

Mais  pendant  que  tu  te  divertissais  et  que  je  discourais, 
voici  que  nous  avons  passé  une  nuit  blanche.  Avant  peu 
d'heures  il  nous  faudra  nous  lever.  Un  bon  somme  nous 
fera  grand  bien  et  tu  as  besoin  de  repos.  Sommeille  donc, 
Octavia,  avec  autant  de  plaisir  que  tu  as  veillé;  Vénus 
t'en  fasse  la  grâce  ! 


SEPTIEME    DIALOGUE 


Le  septième  dialogue  fut  ajouté,  sous  le  titre  de 
Fescennini,  dans  la  deuxième  édition,  celle  de  1678. 
Ainsi  que  nous  l'avons  expliqué  dans  l'introduction,  la 
scène  se  déplace,  les  personnages  sont  devenus  Espa- 
gnols, ils  évoluent  en  Espagne,  non  plus  en  Italie. 

D'autre  part,  le  dialogue  se  trouve  coupé  par  instants  : 
des  lacunes  nombreuses  en  rendent  la  lecture  plus  diffi- 
cile. Toutefois  la  facture  est  la  même,  l'esprit  en  est  aussi 
libertin,  la  philosophie  non  moins  curieuse. 

Nous  avons  détaché  de  ce  beau  hors-d'œuvre  quelques 
pages  remarquables  qui  nous  ont  semblé  exprimer  avec 
le  plus  de  relief  les  idées  de  l'auteur  de  la  Satyre  sota- 
dique. 


La  vraie  Beauté  de  la  Femme 


Octavia.  —  Autre  chose  est  la  beauté,  autre  chose  la 
grâce.  La  Nature,  de  sa  main,  façonne  les  belles,  celles 
qui  sont  gracieuses  doivent  de  l'être  à  leur  art,  à  leurs 
soins.  Les  unes  régnent  par  leur  propre  droit,  celui  des 
autres  est  précaire.  Les  femmes  vraiment  belles  incen- 
dient d'amour  les  cœurs  même  les  plus  durs.  —  «  Pour 
ce  qui  est  de  la  beauté,  les  avis  diffèrent,  dit  Alfonso. 
Cependant,  un  point  sur  lequel  les  connaisseurs  sont 
d'accord,  c'est  que  celle-là  semble  à  chacun  la  plus  belle 
qui  lui  convient  le  mieux.  En  effet,  de  même  que  tel 
mets  ne  plaît  pas  à  tout  le  monde,  ainsi  le  même  genre 
de  beauté  ne  convient  pas  à  tous  les  hommes.  Autant  de 
têtes,  autant  d'opinions,  autant  d'yeux,  autant  de 
charmes.  Mais  celle  qui  de  l'avis  du  plus  grand  nombre 
reçoit  le  nom  de  belle  convient  assurément  au  plus 
grand  nombre,  soit  en  vue  de  la  volupté,  soit  en  vue  de 
la  procréation.  Voulez-vous  que  je  vous  résume  la  chose 
en  un  mot  ?  Les  gens  aveugles  donnent  l'épithète 
d'aveugles  aux  mentules,  qui  sont  on  ne  peut  plus  perspi- 
caces. C'est  à  elles  seules  qu'il  faut  se  fier  pour  un  bon 
choix.  Dès  qu'apparaît  la  jeune  fille  qui  doit  plaire  aux 
possesseurs  des  mentules,  celles-ci  l'aperçoivent,  sans 
avoir  besoin  d'être  averties;  d'elles-mêmes  elles  s'émeu- 
vent ;  or  la  véritablement  jolie  femme,  c'est  celle  pour 
laquelle  elles  s'émeuvent  le  plus.  Frederico,  votre  cou- 
sin, aimait  Lucia,  une  fille  chassieuse,  camarde,  brèche- 
dent;  il  l'aimait  éperdument.  Le  père  du  jeune  homme 


2^0  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIEK 

lui  remonlrait  sa  bêtise.  —  0  mon  père,  mon  père,  répon- 
dait le  jouvenceau,  sers-toi  de  mes  yeux  et  non  des 
tiens,  pour  regarder  Lucia,  et  tu  changeras  d'avis,  ô 
mon  père.  Tu  diras  qu'elle  est  digne  de  mon  amour  et 
de  celui  de  tous  les  hommes.  —  Sans  doute  ses  sens 
s'émouvaient  pour  Lucia,  et  pas  aussi  bien  pour  toutes 
les  autres,  réputées  belles  entre  les  plus  belles  et  les 
plus  charmantes.  En  effet,  les  uns  attachent  du  prix  à  un 
corps  solide  et  plein  de  suc  ;  les  autres  appellent  une 
virago  celle  qui  est  d'une  santé  un  peu  trop  florissante. 
Autrefois,  plurent  universellement  aux  Grecs  les  femmes 
trapues,  a  rosses,  d'une  carrure  puissante  et  robuste. 
Telle  était  Hélène,  qui  passa  entre  les  Grecques  pour  un 
modèle  de  la  parfaite  beauté.  Les  Phrygiens  leur  préfé- 
raient les  femmes  fluettes  ;  ils  privaient  de  nourriture  les 
jeunes  filles,  les  réduisaient,  à  force  de  soins,  à  être 
minces  comme  des  joncs.  Telle's  les  aimaient  les  Fran- 
çais, mais  non  les  Italiens  et  les  Espagnols.  Un  corps 
bien  fait  doit  être  entre  les  deux;  ni  fluet,  ni  obèse.  Une 
femme  sèche  et  décharnée,  ô  bonne  Vénus  !  il  n'est  rien 
de  plus  étranger  à  tes  mystères,  aux  humides  baisers, 
aux  voluptueux  entre-frottements,  à  ta  brûlante  mixtion. 
Une  jolie  femme,  mais  sèche  et  maigre  (si  toutefois  peut 
être  jolie  une  femme  sèche  et  maigre),  est  le  vivant 
simulacre  d'une  Vénus  morte.  Qui  voudrait  besogner 
une  Vénus  morte,  si  ce  n'est  quelque  farceur  de  croque- 
mort  ?  Qui  voudrait  du  simulacre  d'une  morte?  Périandre, 
tyran  de  Corinthe,  qui  avec  Bias  et  Thaïes  joua  son  petit 
rôle  dans  le  chœur  des  Sept  Sages,  Périandre  enfonça  le 
soc  dans  le  sillon  de  son  épouse  déjà  refroidie,  et,  prêtre 
des  funérailles,  fit  à  Vénus  un  dernier  sacrifice.  » 

Tullia.  —  11  savait  que  chez  la  femme  le  sexe  vit  le 
premier  et  meurt  le  dernier,  de  même  que  chez 
l'homme,   c'est  le  cœur  ;   il   présumait  qu'elle  pouvait 


LA  VRAIE  BEAUTÉ  DE  LA  FEMME  2^1 

vivre  encore    par  là  pendant   que    tout  le  reste    était 
mort. 

Octavia.  —  Les  grands  corps  sont  très  estimés.  Sa 
haute  et  superbe  stature  recommandait  Alcmène,  mère 
d'Hercule.  Mais  si  j'avais  le  choix,  disait  Alfonso,  j'ai- 
merais mieux  chez  une  femme  la  petite  que  la  grande 
taille,  je  préférerais  au  pin  le  laurier,  quoique  pourtant, 
ajoutait-il,  la  courte,  la  longue  conviennent  à  mes 
désirs.  Mais  celles  qui  ont  une  si  haute  stature  ne  sont 
longues  que  de  la  longueur  de  leurs  jambes  ;  la  disposi- 
tion des  parties  supérieures  ne  correspond  point  au  bas, 
ce  qui,  à  mon  avis,  est,  par  Castor  !  aussi  défectueux  que 
ridicule.  On  croirait  (cela  va  te  faire  rire,  Tullia),  que  le 
sexe  est  fiché  au  bout  de  longues  perches.  Chez  qui  ne 
provoquerait  pas  le  rire  cette  idée  qui  surgit  toutes  les 
fois  que  Magdalena  vous  vient  à  l'esprit?  Si  vous  la 
voyez  nue  (je  l'ai  vue  moi-même)  du  haut  du  corps  jus- 
qu'au ventre,  vous  la  croyez  d'une  taille  beaucoup  plus 
courte  qu'elle  ne  l'est  ;  mais  si  vous  voyez  ses  cuisses  et 
ses  jambes,  vous  la  croyez  grande  ;  elle  est,  en  effet,  très 
grande.  Mais  les  femmes  de  courte  stature  ont  une  mau- 
vaise réputation  ;  chez  les  petites  femmes,  on  prétend 
que  je  ne  sais  quoi  n'est  pas  du  tout  petit.  Gertrudis, 
même  chez  les  Pygmées,  passerait  pour  une  naine  ;  chez 
elle,  tous  les  membres  sont  admirablement  proportion- 
nés entre  eux,  sauf  le  mitan.  » 

Tullia.  —  Je  le  sais,  Octavia;  elle  a,  en  dessous,  non 
un  nid  de  passereau  jaseur,  mais  une  profonde  et  large 
caverne.  A  l'âge  de  treize  ans,  restée  jusqu'alors  inacces- 
sible à  toute  volupté,  elle  fut  mariée  à  Alfonso  Guzman. 
Dans  les  premiers  embrassements,  Alfonso  la  trouva 
plus  ouverte  que  Vénus  après  avoir  été  sondée  par  Mars. 
Dans  sa  pétulance  amoureuse,  il  avait  promis  à  ses 
compagnons  qu'ils  entendraient  la  vierge  hurler  pendant 

ig 


•l!\1  L'ŒUVRE  DE  NICOLAS  CHOMER 

le  sanglant  et  mémorable  massacre  de  son  pucelage  ;  la 
vierge  ne  poussa  pas  seulement  un  soupir;  quant  aux 
larmes  de  sang  d'une  virginité  immolée,  pas  une. 

Octavia.  —  Les  trop  grandes  femmes,  disait  Alfonso, 
n'ont  que  peu  ou  point  de  vigueur.  En  un  instant,  les 
membres  comme  brisés,  elles  fléchissent  à  mi-course. 
Les  autres,  vous  par  exemple,  ajoutait-il,  sont  bien  plus 
vigoureuses,  bien  plus  ardentes.  —  Moi,  répondit  Luisa 
en  éclatant  de  rire,  je  fatiguerais  Mars,  aussi  sûr  que 
Mars  fatiguait  Vénus,  s'il  venait  lutter  avec  moi  ;  qu'il  y 
vienne,  qu'il  y  vienne. 

Tullia.  —  Toi  non  plus,  Octavia,  tu  n'es  pas  sans 
vigueur  ;  tu  as  les  cheveux  noirs,  les  yeux  noirs  et  bril- 
lants, la  peau  brune  au  visage  et  par  tout  le  corps.  Je 
n'ai  rien  de  plus  à  dire. 

Octavia.  —  Oh  !  méchante  !  C'est  toi-même  qui  m'as 
faite  telle  que  je  suis.  Que  me  reproches-tu,  perverse, 
qui  ne  soit  ton  ouvrage?  Je  te  ressemble  autant  que  tu 
ressembles  toi-même  à  la  blonde  Vénus.  Je  n'ai  rien  de 
plus  à  te  dire.  On  prétend  que  celles-là  sont  plus  liber- 
tines dont  la  tête  est  ornée  de  cheveux  d'un  beau  noir  ; 
s'il  en  est  ainsi,  libertines  aussi  vous  êtes,  vous  dont  une 
toison  noire  cache  le  sexe.  Bêtises  tout  cela,  pures 
bêtises  !  Toi-même,  est-ce  que  tu  as  des  cheveux  blonds? 

Tullia.  —  Je  ne  veux  pas  te  voir  en  colère,  toi  qui  es 
le  couillon  gauche  de  Vénus.  Il  en  est  ainsi  ;  de  la  cou- 
leur on  ne  peut  tirer  aucun  indice  certain  de  mérite. 
Chacun  a  là-dessus  ses  préférences,  les  uns  aiment  mieux 
le  blond,  les  autres  le  brun,  d'autres  le  châtain.  Des 
cheveux  blonds  recommandaient  Aspasie  et  les  jeunes 
filles  de  l'Attique.  Thésée  ayant  perdu  deux  des  vierges 
qu'il  menait  en  Crète  au  Minotaure,  les  remplaça  par 
deux  jeunes  garçons  dont  on  fit  teindre  en  blond  la 
chevelure  pour  qu'ils  ressemblassent  davantage  à  des 


LA    VRAIE    BEAUTÉ   DE    LA   FEMME  243 

jeunes  filles.  Vénus,  reine  de  Chypre,  inventa,  dit-on, 
l'art  de  teindre  les  cheveux,  art  encore  aujourd'hui  en 
faveur  auprès  des  Italiennes.  Cette  nuance  plaît  seule  à 
ces  folles;  elles  osent  exposer  pour  cela  leur  tète  nue 
aux  rayons  brûlants  du  soleil.  Vois  quelle  est  leur 
démence  :  elles  cherchent  à  donner  cette  teinte  à  leurs 
cheveux  en  les  incendiant.  Pourtant  Pindare  et  Anacréon 
étaient  d'un  autre  avis  :  le  premier  dit  que  les  Muses  ont 
les  cheveux  noirs,  le  second  en  dit  autant  de  sa  maî- 
tresse; l'un  était  de  Thèbes,  l'autre  de  Téos  :  vraisem- 
blablement cette  couleur  était  estimée  des  Thébains  et 
des  Téïens;  Téos  est  une  ville  de  l'Ionie  moyenne.  Le 
cygne  de  Thèbes  jug-ea  sans  doute  digne  des  Muses  la 
couleur  préférée  de  ses  concitoyens  ;  le  chantre  de  Téos 
en  fit  de  même  l'ornement  de  sa  maîtresse,  qu'il  veut, 
dans  cette  chanson,  représenter  comme  d'une  grande 
beauté.  Le  châtain  tient  le  milieu  entre  le  blond  et  le 
noir,  participant  de  l'un  et  de  l'autre,  mais  plus  près  du 
noir  que  du  blond.  Ovide  console  une  jeune  fille  dont 
les  cheveux,  à  force  d'en  prendre  trop  de  soin,  étaient 
prématurément  tombés.  Fut-il  jamais  rien,  dit-il,  de  plus 
charmant? 

«  Leur  couleur  n'était  pas  noire,  elle  n'était  pas  dorée  non  plus, 
mais  neutre  en  quelque  sorte,  mélangée  de  l'une  et  de  l'autre.  » 

Ces  cheveux  ressemblaient,  poursuit-il,  à  ceux 

«  que  souvent  Dioné  nue  est  représentée  soulever  de  sa  main 
humide  ». 

Octavia.  —  A  propos  des  yeux,  Alfonso  développa 
éloquemment  une  foule  de  considérations  très  fines. 
Mais  tu  es  une  érudite,  Tullia  ;  en  comparaison  de  toi, 
qui  sais  plaisanter  avec  tant  d'érudition,  il  n'a  rien  dit. 

Tullia.  —  De  perfides,  mais  délicieuses  embûches 
d'amour  se  cachent  dans  les  yeux.  Briséis,  objet  de  la 
courte  fureur  d'Achille,  avait  les  yeux  noirs,  et  Catulle, 


244  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHOMER 

les  délices  des  lettres  latines,  se  moque  de  je  ne  sais 
quelle  femme  en  disant  d'elle  qu'elle  n'a 

«  ni  un  joli  pied,  ni  1rs  yeux  noirs  ». 

Cependant,  les  yeux  bleus  de  Minerve  sont  en  honneur 
près  des  poètes,  qui  ont  toujours  eu  la  plus  grande 
liberté  de  prêter  aux  dieux  les  beautés  qu'ils  savaient 
être  estimées  et  aimées  du  vulgaire.  Mais  ils  prisent  par- 
dessus tout  les  grands  yeux,  largement  ouverts  :  ils  les 
appellent  des  astres.  Les  Grecs  appellent  ces  yeux-là  des 
yeux  de  bœuf;  tels  sont  dépeints  les  yeux  de  Junon,  de 
Vénus  et  d'Harmonia,  épouse  d'Amphiaraûs.  Toutefois, 
les  petits  yeux  ne  manquent  pas  non  plus  d'amateurs. 

Octavia.  —  De  même  qu'à  la  guerre,  pour  frapper  plus 
sûrement,  les  archers  clignent  l'œil  à  demi  clos,  de 
même  l'Amour,  blotti  dans  de  petits  yeux,  non  largement 
ouverts,  darde  plus  sûrement  sa  flèche,  frappe  plus 
sûrement.  La  reine  Isabelle  avait  des  œillets,  non  des 
yeux,  mais  il  en  jaillissait  d'innombrables  éclairs,  et 
quels  cœurs,  parmi  ceux  qui  la  regardaient,  pouvaient 
se  croire  à  l'abri '/Personne,  Tullia,  ne  t'a  jamais  vue  sans 
t'aimer.  Si  tes  yeux  sont  petits,  ils  n'en  sont  que  plus 
vifs,  plus  dangereux  pour  les  imprudents  qu'ils  incen- 
dient. Quant  à  la  couleur  du  visage  et  de  tout  le  reste  du 
corps,  les  avis  diffèrent.  Les  uns  donnent  la  palme  aux 
blanches,  les  autres  aux  brunes.  On  estime  sans  doute 
beaucoup  cette  blancheur  de  lait  qu'avait  Cydippes, 

«  Quand  son  blanc  visage  se  teint  de  nuances  rosées  ». 

Dans  la  couleur  blanche  réside  la  plus  grande  beauté  ; 
on  dirait  qu'elle  est  de  la  lumière,  ou  plutôt  une  émana- 
tion plus  lumineuse  que  la  lumière  elle-même;  mais  les 
brunes  sont  plus  ardentes  et  d'une  peau  plus  douce  au 
toucher.  Les  blanches  ne  supportent  pas  aussi  bien  le 
poids  des   ans  et  les  fatigues  prolongées  de   l'amour. 


LA    VRAIE    BLATTE    DE    LA    FEMME  245 

Elles  s'affaissent  aussitôt,  comme  si  elles  avaient  les  reins 
brisés  :  elles  deviennent  vite  flasques  et  molles  :  pour 
elles,  la  jeunesse  est  voisine  de  la  vieillesse,  bien  mieux, 
elle  y  participe. 

Tullia.  —  Antonina,  la  sœur  d'Isabelle,  surpasse  par 
son  admirable  blancheur  la  blancheur  du  lait  et  du  lys  ; 
Isabelle  est  brune. 

Octavia.  —  Je  te  conlerai,  veux-tu,  ce  qui  leur  est 
arrivé  à  chacune  d'elles  la  première  nuit  de  leurs  noces. 
L'assaut  vénérien  a  été  pénible  à  celle-là,  agréable  et 
facile  à  celle-ci. 

Tullia.  —  Achevons  d'abord  notre  peinture  de  la  jolie 
femme.  Pour  ce  qui  est  de  la  bouche,  des  lèvres,  des 
dents,  nous  sommes  à  peu  près  d'accord.  Une  petite 
bouche  est,  dit-on,  l'admirable  sièg-e  de  l'Amour  rendant 
ses  oracles;  puis,  c'est  l'opinion  de  tous  les  hommes,  une 
jeune  fille  qui  a  la  bouche  petite  a,  par  la  même  occa- 
sion, la  conque  assez  peu  largement  ouverte;  le  sanc- 
tuaire deVénus  n'offre  chez  elle  qu'un  tout  petit  g-uichet. 

Octavia.  —  Cette  opinion  est  néanmoins  fausse  :  Fer- 
nando Guzman  s'est  plaint  d'y  avoir  été  trompé.  Il 
épousa  Fulvia,  d'une  petitesse  de  bouche  remarquable, 
et  trouva  chez  elle,  non  un  étroit  g-uichet  par  lequel  il 
pénétrerait,  en  haletant,  dans  le  domaine  de  Vénus, 
mais  une  immense  caverne  dont  la  déclivité  précipita  sa 
mentule  dans  un  marais  semblable  à  celui  du  Styx.  — 
«  Oh!  la  jolie  bouche!  s'écria  Fernando  en  lui  appliquant 
un  baiser;  mais  aussi  menteuse  que  jolie.  Fais  en  sorte 
que  chez  toi,  ma  Fulvia,  le  reste  ne  trompe  pas  de  la 
même  façon  ton  crédule  amant.  —  Je  sais  fort  bien  que 
je  ne  vous  ai  en  rien  menti,  répliqua-t-elle;  mais  peut- 
être  avez-vous  introduit  chez  moi  un  mobilier  par  trop 
mesquin;  vous  me  reprochez  ce  qui  est  de  votre  faute.  » 
Fernando  se  mit  à  rire,  et  il  acheva. 


246  L'ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHOMER 

Tullia.  —  Très  bien.  Des  lèvres  roses  et  mollement 
protubérantes,  comme  les  tiennes,  Octavia,  tu  dirais  que 
c'est,  dans  cette  supérieure  région  des  cieux  de  Vénus, 
un  arc  qui  se  gonfle  et  vibre  de  baisers.  Des  dents 
blanches,  pures,  brillantes,  bien  rangées  autour  de  la 
langue,  comme  des  pierres  précieuses,  sont  à  la  fois  un 
avantage  et  un  ornement.  Qui  ne  s'émerveillera,  en  effet, 
de  ce  que  la  langue,  par  sa  flexibilité,  la  volubilité  de 
l'élocution,  suffise  seule  à  l'innombrable  variété  de  pen- 
sées qui  s'agitent  dans  notre  esprit,  et  qu'elle  les  exprime 
mieux,  avec  plus  d'art  qu'elles  n'ont  été  conçues?  Mais 
c'est  principalement  dans  les  baisers,  tu  le  sais  bien, 
Octavia,  et  les  amants  qui  ne  sont  point  des  sots  ne 
l'ignorent  pas,  qu'une  langue  frétillante  fait  naître  les 
délices  plus  douces  que  le  miel.  Quoi  qu'il  en  soit,  la 
vérité  dernière,  c'est  que  ce  qui  semble  beau  à  chacun 
l'est  véritablement.  Ta  bouche,  Octavia,  n'est  point  petite, 
et  tu  plais  pourtant.  Beaucoup  d'autres  jeunes  femmes 
ont  des  lèvres  plates,  des  dents  mal  rangées,  sans  être 
d'ivoire,  une  langue  mal  pendue,  balbutiant  je  ne  sais 
quoi  de  désagréable,  et  pourtant  elles  plaisent.  Il  en  est 
qui  aiment  les  borgnesses;  Priape  est  borgne,  en  effet,  et 
la  mentule,  créatrice  et  volupté  des  hommes,  est  borgne 
aussi. 

Octavia.  —  Combien  est  délectable  l'assaut  d'une 
langue  brûlante,  quand  d'elle-même,  en  dehors  de  l'en- 
ceinte des  dents,  elle  s'élance  impétueusement  au-devant 
du  baiser  qu'elle  désire  !  Certes,  lorsque  nous  nous 
entre-baisons,  Caviceo  et  moi,  nous  n'expirons  jamais  si 
bien  de  plaisir  qu'en  nous  sentant  deux  langues,  lui  et 
moi.  Les  âmes  et  les  haleines  s'entremêlent,  au  bord  des 
lèvres,  avec  une  incroyable  volupté,  semblable  à  celle 
qui  résulte  plus  bas,  pour  le  corps  tout  entier,  de 
l'accouplement  des  sexes.  Éléonora,  reine  des  Sarmates, 


LA  VRAIE  BEAUTÉ  DE  LA  FEMME  247 

disait  que  le  baiser  est  la  nourriture  de  l'Amour;  que  cet 
enfantelet  devait  s'adresser  à  la  bouche,  pour  se  repaître 
véritablement;  sinon,  que  sa  faim  était  misérablement 
trompée,  comme  on  le  raconte  de  Tantale.  Ainsi  trompe 
l'espoir  de  l'amoureuse  jeune  fille  celui  qui  du  bord  des 
lèvres  de  la  vulve  approche  la  mentule,  nourriture  de  la 
vulve,  et  ne  l'y  introduit  pas,  couché  avec  elle.  Que  la 
bienveillante  Vénus  m'épargne  une  telle  folie  !  Car  c'est 
assurément  un  fléau  pour  l'amour,  une  maladie  mortelle, 
que  d'être  seulement  humectée  et  non  inondée  de  la 
salive  voluptueuse,  ardemment  souhaitée. 

Tullia.  —  L'amant,  n'eùt-il  plus  de  sang-  dans  les 
veines,  ressuscite  à  l'aspect  des  seins.  Dès  qu'il  les  aper- 
çoit, il  revient  à  la  vie,  joyeux  et  plein  de  force,  s'ils 
sont  fermes,  blancs,  petits.  Chez  les  Phrygiennes,  les 
plus  estimés  étaient  les  plus  gros,  ceux  qui,  suivant 
l'expression  d'Ovide,  occupaient  toute  la  poitrine;  les 
plus  beaux  sont  ceux  qui  restent  durs,  solides,  ceux  que 
l'on  tient  tout  entiers,  comme  dit  un  autre,  en  fermant  la 
main.  Enfin,  les  connaisseurs  ont  dressé  un  tableau  de 
ce  que  doit  être  la  beauté  parfaite,  et  ils  déclarent  heu- 
reuse en  tout  point  celle  à  qui  la  Nature,  sage  ordonna- 
trice des  choses,  a  accordé  pour  chaque  partie  du  corps 
certaines  qualités,  qu'ils  réputent  exquises.  Savoir  :  que 
la  peau,  les  dents,  les  ongles  soient  blancs;  les  cheveux, 
les  yeux,  les  sourcils  noirs;  les  lèvres,  les  joues,  le  des- 
sous des  ongles  teints  de  rose;  les  cheveux  longs,  les 
mains  longues,  le  corps  élancé;  que  trois  choses  soient 
courtes  :  les  dents,  les  oreilles,  le  ventre;  qu'au  con- 
traire, le  front  soit  ample  et  vaste,  les  épaules  larges, 
que  les  sourcils  soient  entre  eux  séparés  par  un  assez 
grand  intervalle;  enfin,  que  le  corps  soit  fluet,  la  bouche 
petite,  la  conque  entre-bâillée  seulement  pour  recevoir  la 
rosée  qu'elle  désire;  les   lèvres,  les  fesses,  les  mollets 


248  L'ŒUVRE   DE   NICOLAS    CHORIER 

doivent  être  charnus;  les  doigts  minces  et  fluets,  le  nez 
aussi,  les  cheveux  également,  luttant  de  finesse  avec  les 
fds  de  l'araignée;  la  tète,  les  seins,  les  pieds  doivent  être 
petits.  On  aime  les  cheveux  qui  ondulent  naturellement, 
un  front  qui  n'est  pas  trop  vaste,  rejetant  en  arrière  la 
racine  des  cheveux,  les  narines  légèrement  relevées.  A 
chacun,  Octavia,  son  goût  sert  de  règle;  mais  le  goût  est 
à  lui-même  sa  propre  règle,  et  aucun  homme  sensé  n'ira 
en  chercher  une  autre. 

Octavia.  —  Tu  sais  que  l'on  met  au  nombre  des  plus 
séduisantes  beautés  deLucrezia  ses  fesses  marmoréennes 
et  proéminentes;  elles  servent  de  charmant  oreiller  à 
Gupidon,  lorsqu'il  couche  avec  elle,  et  en  même  temps 
d'enclume  pour  la  procréation,  lorsqu'il  lui  plaît  de 
forger. 

Tullia.  —  Horace  appelle  dépyge  la  femme  dont  les 
fesses  ne  présentent  aucune  rondeur  : 

«  Elle  est  dépyge,  camarde  :  buste  court  et  pied  long-.  » 

Chez  les  Grecs  furent  illustres  ces  jeunes  filles  que  l'on 
surnomma  les  Callipyges,  à  cause  de  leurs  belles  fesses. 
Nées  de  gens  de  peu,  elles  eurent  de  riches  et  nobles 
maris,  rien  qu'à  cause  de  cela.  Leurs  fesses  leur  tinrent 
lieu  de  dot;  elles  plurent  suffisamment,  grâce  à  cette  dot 
naturelle. 

Octavia.  —  Si  les  seins  se  trouvent  séparés  l'un  de 
l'autre  par  un  intervalle  convenable,  je  sais  qu'on  les 
prise  davantage;  chez  moi,  comme  tu  peux  le  voir,  ils 
sont  rapprochés  au  point  de  se  toucher  :  Gaviceo  ne  les 
en  estime  pas  moins.  Comme  ils  sont  l'un  et  l'autre  d'une 
beauté  qui  n'est  pas  commune,  et  blancs  et  fermes,  au 
milieu  de  nos  jeux  et  de  nos  ébats  lascifs  il  dit  que  cela  n'a 
rien  de  surprenant,  si  mes  seins  amoureux  l'un  de  l'autre 
sYntre-donnent  mutuellement  de  continuels  baisers. 


LA   VRAIE    BEAUTÉ   DE    LA    FEMME  249 

Tullia.  —  Rien  de  plus  ? 

Octavia.  —  Oue  je  meure  si  je  ne  t'aime  plus  que  mes 
propres  yeux  ! 

Tullia.  —  Et  moi  également,  si  je  ne  t'aime  plus  que 
mes  yeux,  plus  que  les  yeux  mêmes  de  la  Nature,  à  savoir 
le  Soleil  et  la  Lune  ! 


La  Pudeur  du  Nu  dans  l'Art 


Tullia.  —  Les  peintres  et  les  sculpteurs  d'à  présent 
sont  des  gens  ignorants,  dans  les  sciences  comme  dans 
les  arts,  et,  à  l'exception  d'un  ou  deux,  des  farceurs,  des 
ivrognes,  n'ayant  aucun  talent  dans  leur  art.  La  peinture 
a  dégénéré  de  la  peinture,  l'art  de  l'art.  Mais  il  y  a  péril, 
dit-on,  si  l'on  représente  des  hommes  nus  et  des  femmes 
nues,  qu'il  n'en  résulte  quelque  artificieuse  excitation  à 
la  débauche.  Sornettes  !  Ceux  d'entre  nos  compatriotes 
qui  passent  leur  vie  dans  l'Inde  ou  en  Amérique,  où 
les  parties  des  femmes  s'étalent  librement,  n'en  sont  pas 
plus  portés  aux  désirs  libertins.  Ils  s'accoutument  à  les 
voir,  et  l'habitude  émousse  le  désir.  Crois-moi,  Octavia, 
nous  nous  gardons  avec  des  soins  jaloux;  nous  dérobons 
soigneusement  nos  trésors  aux  regards,  et  les  cœurs  des 
hommes  n'en  sont  que  plus  enflammés.  Ils  conçoivent 
l'opinion  de  bien  plus  belles  choses  que,  plus  tard,  ils 
n'en  voient.  Lorsque  nous  leur  avons  fait  largesse  de  nos 
corps,  ils  brûlent  bien  moins.  Ces  charmes  que  l'autre 
jour  ils  adoraient,  sans  les  avoir  vus  se  sont  évanouis 
en  un  moment.  La  loi  défend-elle  une  chose,  elle  ne  fait 
qu'ajouter  à  l'attrait  de  cette  chose.  La  plupart  des 
hommes  seraient  plus  chastes  s'ils  étaient  plus  libres. 
Que  le  vin  coule,  comme  l'eau  d'un  fleuve  entre  ses  rives, 
à  peine  trouvera-t-on  un  ou  deux  ivrognes.  Que  les 
femmes  se  promènent  toutes  nues,  et  l'amour  ne  s'en- 
flammera plus,  comme  il  le  fait,  de  désirs  impudiques. 
Ceux  qui  possèdent  des  tableaux  où  sont  peintes   des 


252  I.  ŒUVRE    DE    NICOLAS    CHORIER 

filles  nues  n'éprouvent  pas  d'émotion  à  les  regarder;  la 
continuelle  habitude  de  les  voir  les  a  faits  de  marbre. 
Les  sages  en  question  présument  donc  à  ce  sujet  sotte- 
ment, d'après  leur  propre  conscience.  Penchées  vers  la 
terre,  leurs  intelligences  se  sentent  enclines  à  la 
débauche,  et  l'étude  des  belles-lettres,  qu'ils  ne  pratiquent 
aucunement,  ne  corrige  ni  ne  tempère  chez  eux  la 
malignité  de  leur  caractère. 


TflBliE  DES   JVTflTIÈÇES 


Introduction i 

Notes  bibliographiques 27 

Avis  au  Lecteur 33 

Poésie  à  la  louante  de  Luisa 37 

Horoscope  de  Tubéro 40 

Premier  Dialogue  :  L'Escarmouche 4^ 

Deuxième  Dialogue  :  Tribadicon 55 

Troisième  Dialogue  :  Anatomie 67 

Quatrième  Dialogue  :  Le  Duel 79 

Cinquième  Dialogue  :  Voluptés 09 

Sixième  Dialogue  :  Façons  et  Figures 177 

Septième  Dialogue 237 

La  vraie  Beauté  de  la  Femme 239 

La  Pudeur  du  Nu  dans  l'Art 25 1 


ORLÉANS.  —  1MP.  ORLÉANA.ISE.  RUE  ROYALE,  08 


BIBLIOTHÈQUE    DES    CURIEUX 

4,  Rue  de  Furstenberg.  —  PARIS 

LES  1WAITRES  DE  L'AIÏOUR 

Anthologie  des  Œuvres  les  plus  remarquables  (prose  et  vers) 
des  littératures  anciennes  et  modernes  traitant  des  choses 
de  iAmour. 

PREMIÈRE     SÉRIE 

Dissertations  amoureuses  de  Lucien 

Introductiou  et  Noies  par  B.  de  Villeneuve 5  francs. 

L'œuvre  du  Divin  Ârétin  (l) 

Introduction  et  Notes  par  Guillaume  Apollinaire 7  fr.  50 

L'œuvre  du  Marquis  de  Sade 

Introduction,   Essai   bibliographique  et  Notes   par  Guillaume 

Apollinaire 7  fr.  50 

L'œuvre  du  Comte  de  Mirabeau 

Introduction,  Essai  bibliographique   et  Notes  par  Guillaume 

Apollinaire 7  IV.  50 

L'œuvre  du  Chevalier  Andréa  de  Nerciat 

Introduction,  Essai   bibliographique  et  Noies   par  Guillaume 

Apollinaire 7   fr.  50 

L'œuvre  du  Praticien  de  Venise  Giorgio  Baffo 

Introduction,  Essai  bibliographique  et  Notes  par  Guillaume 

Apollinaire 7   fr.  50 

DEUXIÈME     SÉRIE 

L'œuvre  de  Nicolas  Chorier 

Introduction  et  Notes  par  B.  de  Villeneuve 7   fr.  50 

L'œuvre  libertine  des  Poètes  du  XIXe  siècle 

Iutroductiou  et  Notes  par  Guillaume  Apollinaire 7  fr.  50 

Le  Théâtre  d'Amour  au  XVIIIe  siècle 

Introduction  et  Notes  par  B.  de  Villeneuve 7   IV.  50 

L'œuvre  du  Divin  Arétin 

Introduction,  Essai   bibliographique  et  Notes  par  Guillaume 

Apollinaire 7   fr.  50 

Le  Livre  d'Amour  de  l'Orient 

Introduction  et  Noies  par  P.  de  Villeneuve 7  fr.  50 

L'œuvre  des  Conteurs  libertins  de  l'Italie  ao  XVIII0  sièele 

Introduction  et  Notes  par  Guillaume  Apollinaire 7   IV.  50 

PROSPECTUS  DÉTAILLÉ  SUR  DEMANDE